À mes trois,
À eux trois.
"Il va falloir ouvrir les malles",
m’avait conseillé Philippe Labro, après l’élection de François Hollande.
L’écrivain, homme de médias, est une personne pour laquelle j’ai un immense
respect, mais je n’ai pas su lui obéir. Je n’arrivais pas à me résoudre à
montrer qui j’étais.

Il n’était pas question de dévoiler des
éléments sur ma vie, ma famille ou mon histoire avec le Président. J’ai fait
l’inverse, j’ai tout verrouillé, tout cadenassé.
Les journalistes devaient pourtant écrire et
parler. Souvent par ignorance, parfois aussi par goût du scandale, ils ont
commencé à faire le portrait d’une femme qui me ressemblait si peu. Plus d’une
vingtaine de livres, des dizaines des unes de magazines, des milliers
d’articles ont paru. Autant de miroirs déformants, décalés, construits avec des
supputations et des on-dits, quand il ne s’agissait pas de pures affabulations.
Cette femme avait mon nom, mon visage et pourtant je ne l’ai pas reconnue. J’ai
eu le sentiment que ce n’était pas simplement ma vie privée que l’on me volait,
mais la personne que j’étais.
Je croyais pouvoir résister à tout, tellement
j’étais barricadée. Mais plus les assauts étaient violents, plus je me fermais.
Les Français ont vu mon visage se figer et parfois se crisper. Ils n’ont pas
compris. À un moment je n’osais même plus affronter la rue, ni le regard des
passants.
Et puis en quelques heures de janvier 2014,
ma vie a été dévastée et mon avenir a volé en éclats. Je me suis retrouvée
seule, étourdie, secouée de chagrin. Il m’est apparu comme une évidence que la
seule manière de reprendre le contrôle de ma vie était de la raconter. J’ai
souffert de ne pas avoir été comprise, d’avoir été trop salie.
J’ai donc décidé de briser ces digues que
j’avais construites, et de prendre la plume pour raconter mon histoire, la
vraie. Alors que je n’ai cessé de combattre pour protéger ma vie privée, il me
fallait en livrer une partie, donner quelques clés sans lesquelles rien n’est
compréhensible. Dans cette histoire folle, tout se tient. Et j’ai trop besoin
de vérité, pour surmonter cette épreuve et aller de l’avant. Je le dois à mes
enfants, à ma famille, aux miens. Écrire est devenu vital. Pendant des mois, la
nuit et le jour, dans le silence, j’ai "ouvert les malles"…
"Le silence de l’être aimé est un
crime tranquille." Tahar Ben Jelloun
Le premier message me parvient le mercredi
matin. Une amie journaliste m’alerte :
"Closer sortirait vendredi en une des photos
de François et de Gayet". Je réponds laconiquement, à peine contrariée.
Cette rumeur m’empoisonne la vie depuis des mois. Elle va, vient, revient et je
n’arrive pas à y croire. Je transfère ce message à François, sans commentaire.
Il me répond aussitôt :
- Qui te dit ça ?
- Ce n’est pas la question, mais de savoir si
tu as quelque chose à te reprocher ou non.
- Non, rien.
Me voilà rassurée.
Au fil de la journée, la rumeur continue
cependant d’enfler. François et moi parlons l’après-midi et dînons ensemble
sans aborder le sujet. Cette rumeur a déjà été l’objet de disputes entre nous,
inutile d’en rajouter.
Le lendemain matin, je reçois un nouveau
texto d’un autre ami journaliste : "Salut Val. La rumeur Gayet repart,
elle serait en une de Closer demain, mais tu dois déjà être au courant".
Je transfère à nouveau le message à François. Cette fois-ci, pas de réponse. Il
est en déplacement près de Paris, à Creil, auprès des armées.
Je demande à un de mes vieux copains
journaliste, qui a gardé des contacts au sein de la presse people, de sortir
ses antennes. Les coups de fil en provenance des rédactions se multiplient à
l’Élysée. Tous les conseillers en communication de la Présidence sont pressés
de questions par les journalistes sur cette couverture hypothétique.
La matinée se passe en échanges avec des
proches. Il est prévu que je rejoigne l’équipe de la crèche de l’Élysée autour
d’un repas, préparé par le cuisinier des petits.
Nous avons initié ce rituel l’année passée.
Une douzaine de femmes s’occupent des enfants du personnel et des conseillers
de la Présidence. Un mois plus tôt, nous avons fêté Noël ensemble, avec les
parents de la crèche. François et moi avons distribué les cadeaux, lui était
parti vite, comme à chaque fois, j’étais restée un long moment à discuter avec
les uns et les autres. Heureuse dans ce havre de paix.
Ce déjeuner me réjouit, mais je me sens déjà
oppressée, comme à l’approche d’un danger. La directrice de la crèche nous
attend à la porte, de l’autre côté de la rue de l’Élysée. Patrice Biancone, un
ancien confrère de RFI devenu mon fidèle chef de cabinet, m’accompagne. En
arrivant, je retire de ma poche mes deux téléphones portables : l’un pour le
travail et la vie publique ; l’autre pour François, mes enfants, ma famille et
mes amis proches. La table a été dressée comme pour un jour de fête, les visages
sont joyeux.
Je masque mon malaise et glisse mon téléphone
privé près de mon assiette. "Fred", le cuisinier, nous apporte ses
plats, tandis que les assistantes maternelles alternent autour de la table,
afin de se relayer auprès des petits.
En 2015, la crèche de l’Élysée va fêter ses
trente ans. Elle a accueilli près de six cents enfants, notamment ceux du
Président lorsqu’il était conseiller à l’Élysée. Pour célébrer cet événement,
j’ai le projet de réunir les anciens bébés devenus grands. Journaliste à
Paris-Match depuis vingt-quatre ans, j’imagine sans peine la jolie photo que
peut donner ce rassemblement dans la cour de l’Élysée. Nous voulons baptiser la
crèche du nom de Danielle Mitterrand, qui l’a créée en octobre 1985. Désormais
ambassadrice de la fondation France Libertés, je prends en charge cet
anniversaire. Je promets de faire une note rapidement à Sylvie Hubac, la
directrice de cabinet de François Hollande, pour valider le projet et obtenir
un budget.
Le téléphone vibre. Mon ami journaliste est
allé "à la pêche aux infos" et me confirme la sortie de Closer avec
en une la photo de François, en bas de chez Julie Gayet.
Mon cœur explose. J’essaie de ne rien
montrer. Je tends mon téléphone à Patrice Biancone, afin qu’il lise le message.
Je n’ai aucun secret pour lui : "Regarde, c’est au sujet de notre dossier."
Le ton de ma voix est le plus plat possible. Nous sommes amis depuis près de
vingt ans, un regard suffit à nous comprendre. Je prends un air détaché :
"Nous verrons ça tout à l’heure."
Je m’efforce de revenir à la conversation
avec les membres de la crèche, alors que les pensées s’entrechoquent dans mon
esprit. Nous en sommes à l’épidémie de varicelle.
Tout en hochant la tête, je préviens François
par sms de l’information de Closer. Ce n’est plus une rumeur, mais un fait.
- Voyons-nous à 15 heures à l’appartement, me
répond-il aussitôt.
C’est l’heure de prendre congé de la
directrice de la crèche. Une rue, une toute petite rue à traverser. C’est la
route la plus périlleuse de toute ma vie. Bien qu’aucune voiture non autorisée
ne puisse l’emprunter, j’ai le sentiment de traverser une autoroute les yeux
fermés.
Je gravis rapidement l’escalier qui mène à
l’appartement privé. François est déjà dans la chambre, dont les hautes
fenêtres donnent sur les arbres centenaires du parc. Nous nous asseyons sur le
lit. Chacun du côté où nous avons l’habitude de dormir. Je ne peux prononcer
qu’un seul mot :
- Alors?
- Alors, c’est vrai, répond-il.
- C’est vrai quoi? Tu couches avec cette
fille?
- Oui, avoue-t-il en s’allongeant à demi,
appuyé sur son avant-bras.
Nous sommes assez près l’un de l’autre sur ce
grand lit. Je n’arrive pas à accrocher son regard, qui se dérobe. Les questions
se bousculent :
- Comment c’est arrivé? Pourquoi? Depuis quand?
- Un mois, prétend-il.
Je reste calme, pas d’énervement, pas de
cris. Encore moins de vaisselle cassée comme la rumeur le dira ensuite,
m’attribuant des millions d’euros de dégâts imaginaires.
Je ne réalise pas encore le séisme qui
s’annonce. Peut-il laisser entendre qu’il est seulement allé dîner chez elle?
Je le lui suggère. Impossible, il sait que la photo a été prise au lendemain
d’une nuit passée rue du Cirque. Pourquoi pas un scénario à la Clinton? Des
excuses publiques, un engagement à ne plus la revoir. Nous pouvons repartir sur
d’autres bases, je ne suis pas prête à le perdre.
Ses mensonges remontent à la surface, la
vérité s’impose peu à peu. Il admet que la liaison est plus ancienne. D’un
mois, nous passons à trois, puis six, neuf et enfin un an.
- Nous n’y arriverons pas, tu ne pourras
jamais me pardonner, me dit-il.
Puis il rejoint son bureau pour un
rendez-vous. Je suis incapable d’honorer le mien, je demande à Patrice Biancone
de recevoir mon visiteur à ma place. Je reste cloîtrée tout l’après-midi dans
la chambre. J’essaie d’imaginer ce qu’il va se passer, rivée à mon téléphone
portable, guettant sur Twitter les prémices du scoop annoncé. Je tente d’en
savoir plus sur la tonalité du "reportage". J’échange par sms avec
mes plus proches amis, je préviens chacun de mes enfants et ma mère de ce qui
va sortir. Je ne veux pas qu’ils apprennent ce scandale par la presse. Ils
doivent se préparer.
François revient pour le dîner. Nous nous
retrouvons dans la chambre. Il semble plus abattu que moi. Je le surprends à
genoux sur le lit. Il se prend la tête entre les mains. Il est dans un état de
sidération :
- Comment allons-nous faire?
Il utilise furtivement le "nous"
dans une histoire où je n’ai plus guère ma place. C’est la dernière fois, bientôt
seul le "je" comptera. Puis nous tentons de dîner dans le salon, sur
la table basse, comme nous le faisons lorsque nous cherchons un peu plus
d’intimité ou quand nous voulons abréger les repas.
Je ne peux rien avaler. J’essaie d’en savoir
plus. Je passe en revue les conséquences politiques. Où est le Président
exemplaire? Un président ne mène pas deux guerres tout en s’évadant dès qu’il
le peut pour rejoindre une actrice dans la rue d’à côté. Un président ne se
conduit pas comme ça quand les usines ferment, que le chômage augmente et que
sa cote de popularité est au plus bas. À cet instant-là, je me sens davantage
atteinte par le désastre politique que par notre faillite personnelle. Sans
doute ai-je encore l’espoir de sauver notre couple. François me demande
d’arrêter cette litanie de conséquences désastreuses; il sait tout cela. Il
avale quelques bouchées et retourne dans son bureau.
Me voici à nouveau seule avec mes tourments,
alors qu’il a convoqué une réunion dont j’ignore tout. "On" va parler
de mon sort, sans que je sois tenue au courant ni de qui ni de quoi. À 22h30,
il revient. Il ne répond pas à mes questions. Il paraît perdu, déboussolé. Je
décide d’aller voir Pierre-René Lemas, le secrétaire général de l’Élysée, que
je préviens par téléphone. François me demande ce que je lui veux.
- Je ne sais pas, j’ai besoin de voir
quelqu’un.
À mon tour d’emprunter ce petit couloir quasi
secret qui relie l’appartement privé et l’étage présidentiel. À mon arrivée,
Pierre-René ouvre grand ses bras. Je m’y réfugie. Pour la première fois, je
m’effondre en larmes et c’est contre son épaule. Il est comme moi, ne comprend
pas comment François a pu se lancer dans pareille histoire. Contrairement à
beaucoup d’autres conseillers, Pierre-René a toujours été bienveillant. Depuis
presque deux ans, il a souvent subi les accès de mauvaise humeur de François
dans la journée. Le soir, c’était à mon tour de servir de paratonnerre. Nous
nous soutenions l’un l’autre. Nous échangeons quelques mots. Je lui explique
que je suis prête à pardonner. J’apprendrai ensuite qu’un communiqué de rupture
a déjà été évoqué lors de cette première réunion.
Mon sort est scellé, mais je ne le sais pas
encore.
Retour à la chambre. Une longue nuit quasi
blanche commence. Avec toujours les mêmes questions qui tournent en boucle.
François avale un somnifère pour échapper à cet enfer et dort quelques heures à
l’autre bout du lit. À peine une heure de sommeil et je me lève vers 5 heures
pour regarder les chaînes d’info dans le salon. Je grignote les restes froids
du dîner, laissés sur la table basse, et enchaîne sur l’écoute des radios.
"L’information" est le premier
titre des matinales. Les évènements deviennent subitement concrets. La veille
encore tout me semblait irréel.
François se réveille. Je sens que je ne vais
pas y arriver. Je craque, je ne peux pas entendre ça, je me précipite dans la
salle de bains. Je saisis le petit sac en plastique, caché dans un tiroir au
milieu de mes produits de beauté. Il contient des somnifères, plusieurs sortes,
sous forme liquide ou en pilules. François m’a suivie dans la salle de bains.
Il tente de m’arracher le sac. Je cours dans la chambre. Il attrape le sac qui
se déchire. Des pilules s’éparpillent sur le lit et le sol. Je parviens à en
récupérer quelques-unes.
J’avale ce que je peux. Je veux dormir, je ne
veux pas vivre les heures qui vont arriver. Je sens la bourrasque qui va
s’abattre sur moi et je n’ai pas la force d’y résister.
Je veux fuir d’une façon ou d’une autre. Je
perds connaissance. Je ne pouvais pas espérer mieux.
Je n’ai aucune idée du temps pendant lequel j’ai
dormi. Sommes-nous le jour? La nuit?
Que s’est-il passé ? Je sens qu’on me
réveille. J’apprendrai ensuite que nous sommes en fin de matinée. Au-dessus de
moi, comme à travers une nappe de brouillard, j’aperçois le visage de deux de
mes meilleurs amis, Brigitte et François. Brigitte m’explique que je peux être
hospitalisée, qu’elle a préparé ma valise. Dans la pièce d’à côté, deux
médecins attendent. Olivier Lyon-Caen, le conseiller santé à l’Élysée, a pris
les choses en main et appelé le professeur Jouvent, qui dirige le service de
psychiatrie de la Pitié-Salpêtrière.
L’un et l’autre me demandent si je suis
d’accord pour être hospitalisée. Que faire d’autre?
J’ai besoin qu’on me protège de cet ouragan
même si, à cet instant, je sais à peine qui je suis et ce qu’il se passe. Je
n’y arriverai pas seule.
Je demande à voir François avant de partir,
l’un des médecins s’y oppose. Je trouve la force de dire que je ne partirai pas
sinon… On va le chercher. Lorsqu’il apparaît, je reçois un nouveau choc. Mes
jambes se dérobent, je m’écroule. Le voir me renvoie à sa trahison.
C’est encore plus violent que la veille. Tout
s’accélère. La décision de m’emmener est prise aussitôt.
Je suis incapable de tenir debout. Les deux
officiers de sécurité se placent chacun d’un côté, m’empoignent sous les bras
et me soutiennent autant qu’ils le peuvent. L’escalier paraît interminable.
Brigitte suit avec mon sac, un joli sac que l’équipe qui travaille avec moi à
l’Élysée m’a offert pour les voyages officiels à l’occasion de mon
anniversaire. Mais nous sommes loin de l’apparat des réceptions. La première
dame ressemble à une poupée de chiffon disloquée, incapable de se tenir debout,
ni de marcher droit. Brigitte m’accompagne en voiture. Je reste silencieuse
tout au long du chemin. Impossible de parler.
Je suis prise en charge dès mon arrivée et
installée en un rien de temps dans un lit d’hôpital. Mais quel cauchemar m’a
donc conduite là, perfusée et revêtue d’une chemise de nuit de l’Assistance
publique ? Plongée dans un sommeil profond. Combien de temps :
Un jour, deux jours? Je ne sais pas, j’ai
perdu toute notion d’horloge. Mon premier réflexe au réveil est de me
précipiter sur mes deux téléphones portables. Ils sont introuvables.
Le médecin m’explique qu’on me les a
confisqués "pour me protéger du monde extérieur".
J’exige de les récupérer, je menace de
partir. Devant ma détermination, les médecins acceptent de me les rendre.
Je vois débarquer dans ma chambre, en blouse
blanche, l’officier de sécurité qui m’accompagne depuis l’élection du
Président. Pour plus de discrétion, il est installé sur une chaise à l’entrée
de ma chambre, déguisé en infirmier. C’est lui qui veille sur les visites
autorisées ou non. Elles sont rares. J’ignore encore que tout est sous
contrôle. Et pas sous le mien. Cette affaire personnelle est traitée comme une
affaire d’État. Je ne suis plus qu’un dossier.
Je confirme à un journaliste l’information de
mon hospitalisation. Je sens qu’il se passe quelque chose du côté de l’Élysée.
Mon impression se vérifie. Aussitôt la nouvelle connue, "ils" veulent
me faire sortir. La première dame à l’hôpital, ce n’est pas bon pour l’image du
Président. D’ailleurs pas grand-chose n’est bon pour son image dans cette
histoire. Et surtout pas cette photo de lui prise rue du Cirque avec son casque
sur la tête. Cette fois, je résiste et déclare au médecin que je veux rester encore
quelques jours. Où aller?
Rentrer rue Cauchy, chez moi, chez nous? Je
suis tellement shootée que je ne tiens pas debout, ma tension est descendue à
6. Un jour, elle est tellement basse qu’elle ne peut même plus être mesurée.
Les médecins parlent de m’envoyer dans une
clinique de repos. Mes souvenirs sont flous.
Je revois les infirmières qui viennent
prendre ma tension très régulièrement, y compris la nuit en me réveillant. Je
ne me souviens pas de toutes les visites, sauf évidemment de celles de mes fils
qui, chaque jour, m’apportent des fleurs et des chocolats, ou de ma mère aussi,
venue en catastrophe de province. Et de François, mon meilleur ami, qui lui
aussi vient tous les jours. Brigitte, elle, fait le lien avec l’Élysée. Elle me
dira par la suite qu’elle a été sidérée par l’inhumanité qu’elle a rencontrée.
Un mur.
Toujours pas de visite de François au
cinquième jour, même s’il m’envoie des messages quotidiens assez laconiques.
J’apprends que les médecins lui ont interdit de venir me voir.
Je ne comprends pas cette décision qui, en
plus d’être blessante pour moi, est désastreuse sur le plan politique. Après
une discussion houleuse, le médecin cède à mes arguments et lève
l’interdiction. Il autorise une visite de dix minutes. Elle dure plus d’une
heure.
Là encore mes souvenirs sont vagues. La
discussion est apaisée. Peut-il en être autrement avec la dose astronomique de
tranquillisants qu’on m’administre? Le professeur Jouvent vient toutes les dix
minutes surveiller que tout se passe bien, puis repart. Il confiera plus tard à
l’un de ses amis qu’il a eu le sentiment de voir deux amoureux se retrouver…
Mon seul souvenir est d’avoir annoncé à
François que j’irai aux vœux à Tulle, prévus cette semaine-là. Évidemment,
c’est non. Il tente d’abord de me parler de mon état, puis tranche que ce n’est
pas politiquement possible. Bref, il ne veut pas de moi là-bas. Je me sens
prête à affronter les regards, ceux des curieux comme ceux des malfaisants.
Depuis des années, je ne rate pas ce
rendez-vous. Bien avant qu’il ne soit Président, je l’accompagnais lors de ces
voeux. C’était un rite entre nous et pour les habitants de Tulle.
Comme celui des jours d’élections. À combien
de reprises l’ai-je suivi dans la tournée des bureaux de vote? Combien de fois
nous sommes-nous retrouvés dans la cave de la mairie de La Guenne à déguster le
bon vin de Roger et avaler ses tourtoux aux rillettes?
Trois mois après ma sortie de l’hôpital, le
24 mars, le jour du premier tour des municipales de 2014, je me réveillerai en
pleurs. Ne pas être avec lui ce jour-là sera une douleur. Cette échéance électorale
réveillera mes souvenirs, le bonheur que j’avais à vibrer avec lui lors de ces
moments si particuliers, pour chaque élection comme lors des retrouvailles de
l’université d’été du PS à La Rochelle.
À tous les grands rendez-vous politiques,
nous étions ensemble. Depuis près de vingt ans, d’abord comme journaliste puis
comme sa compagne. Tous les moments forts de sa vie publique, nous les avons
partagés. Nous les avons vécus intensément. Et chaque année, nous étions de
plus en plus proches, lui et moi, jusqu’au jour où tout a basculé, où notre
histoire a commencé.
Mais c’est terminé. Il ne veut plus de moi
là-bas. J’insiste :
- Je prendrai ma voiture et j’irai.
Combien de fois ai-je fait cette route, seule
au volant, de jour comme de nuit ?
Capable de conduire cinq heures durant pour
un moment volé d’intimité, avant de reprendre l’A19 dans le sens inverse. Des
moments d’ivresse comme seul l’amour fou peut en produire.
Le lendemain, écrasée de fatigue, je ne
comprends pas ce qu’il se passe. Le surlendemain, le jour des vœux à Tulle,
c’est pire. Incapable de me lever. Dès que je tente de poser un pied hors du
lit, je m’écroule. Valérie, l’épouse de Michel Sapin, doit venir déjeuner avec
moi. Un sandwich pour elle et le sempiternel plateau de l’hôpital pour moi. Je
parviens à peine à tenir ma fourchette, encore moins une conversation. Je lutte
pour ne pas m’endormir et profiter de sa présence. En vain. Je lâche prise.
Elle me laisse me reposer.
Ma tension est au plus bas. Je n’en
comprendrai la raison que plus tard. Les doses de tranquillisants ont été
surmultipliées pour m’empêcher d’aller à Tulle. Mes veines n’ont pas supporté
la surdose…
Le médecin craint de me voir prendre le
volant. "Vous n’arriverez même pas à marcher jusqu’au bout du couloir!"
me répète-t-il. Je me dispute à plusieurs reprises avec lui. À chaque fois,
nous parvenons à négocier à coup d’expresso. Il est le seul à pouvoir faire du
vrai bon café et me permettre d’avoir ma dose quotidienne, moyennant quelques
concessions de ma part.
Au fond, je l’apprécie, cet ours-là. J’aime
sa franchise et je sens qu’il n’est pas totalement à l’aise dans cette
histoire. Il me dira plus tard s’être rendu à l’Élysée exposer mon état au
Président. J’ignore jusqu’où est allée la conversation et si c’est à ce moment là
qu’ils ont décidé de l’opération "anti-Tulle".
Je n’ai envie de rien, le temps passe sans
que je m’en rende compte. Les infirmières qui me soutiennent dans ma détresse
tentent de me secouer. Tout me coûte : me lever, prendre une douche ou me
coiffer. Elles me bousculent : "Ne vous laissez pas aller! "
Elles m’avaient toujours vue en première dame
attentive à son apparence, elles ont face à elles une loque qui ne change même
pas de pyjama. Elles me font comprendre qu’elles sont avec moi, pas seulement
dans l’exercice de leur métier.
Le jour de la sortie arrive. Ma convalescence
va se poursuivre au pavillon de la Lanterne, l’ancienne résidence de Matignon,
mise à la disposition de la présidence de la République depuis 2007. C’est un
lieu tranquille, le long du parc de Versailles.
L’opération de sortie a été pensée dans le
moindre détail pour éviter les photos de paparazzi. C’est comme une
exfiltration. J’ai du mal à mettre un pied devant l’autre. Je marche au bras
d’un officier de sécurité, en état de flottaison. Évidemment, nous évitons la
porte principale. Le dispositif est renforcé. La voiture que nous utilisons
habituellement est transformée en leurre et envoyée en éclaireuse.
L’opération fonctionne. Des équipes de
télévision et des photographes sont postés devant la Lanterne, mais ils ne
captent que l’image fugitive d’une voiture aux vitres teintées s’engageant dans
l’allée, rien de plus. Ils n’auront pas même mon ombre. C’est le mot : je ne
suis qu’une ombre.
Je retrouve avec plaisir cet endroit que
j’aime, où j’ai sans doute passé les meilleurs moments de ma vie auprès du
Président, avec ses hautes fenêtres et ses pièces baignées de lumière, une
maison sereine, protégée par des arbres immenses et centenaires. Je suis
accueillie par le couple de gardiens, d’anges gardiens devrais-je dire. Ils
gèrent le domaine depuis vingt-cinq ans. Ils ont vu bien des Premiers
ministres, jusqu’à ce que Nicolas Sarkozy récupère ce coin de paradis pour la
présidence. Ils ont assisté à bien des réunions secrètes, des fêtes de famille
et sans doute à quelques drames. Mais ils n’en disent rien. Ils n’ont jamais
trahi personne, jamais raconté le moindre détail. J’aimais partager un café
avec eux le matin, nous bavardions souvent de tout et de rien. C’était toujours
de bons moments. Ils voyaient ma solitude.
Un des jeunes médecins de l’Élysée est
présent vingt-quatre heures sur vingt-quatre dans la chambre d’à côté, pour
surveiller ma tension et m’administrer un traitement d’anxiolytiques et de
tranquillisants. Je ne peux toujours pas me lever sans étourdissements, ce qui
m’oblige à me rasseoir immédiatement. Un matin, je me rattrape de justesse
avant de tomber. Cela me rend prudente.
Chaque jour, un ou une amie vient me rendre
visite. Ma famille également. Ils ne me racontent pas tout ce qui se passe au
dehors. Ils me protègent de la meute, des spéculations délirantes et des unes
tapageuses. Profitant un jour d’un rayon de soleil avec ma mère et mon fils,
nous faisons un tour de jardin. Nous ne savons pas que des paparazzis sont
nichés jusque dans les arbres. Ils peuvent nous photographier seulement de dos,
et pourtant un de ces clichés va trouver preneur dans un magazine people. La
machine médiatique est lancée. Elle dévore chaque bout de vie sans importance.
L’été précédent, alors que j’étais souvent
seule dans le refuge de la Lanterne pendant que François travaillait à Paris,
j’avais pris l’habitude de longues sorties à vélo. Avec mes officiers de
sécurité, nous étions devenus des presque-champions. Chaque jour, nous
pédalions trente-sept kilomètres à travers le parc de Versailles et sa forêt.
Nous enregistrions notre temps, essayant de progresser, de gagner quelques
minutes pour augmenter notre rapport kilomètres/heure. Rien ne nous arrêtait,
pas même les jours de pluie. C’était un bonheur dont je ne me lassais pas.
La semaine du 15 août, François m’avait
rejointe. Il avait fini par s’octroyer quelques jours. Enfin, pas vraiment. Il
levait à peine le nez de ses dossiers et refusait de sortir de l’enceinte de la
Lanterne. Les balades se limitaient à deux ou trois tours de jardin. Quant à
moi, je ne renonçais pas à mon périple en vélo. Les paparazzis étaient partout.
À chaque coin de parc. Une photo de moi sur mon vélo avait d’ailleurs été
publiée dans Le Parisien deux ou trois jours plus tôt.
Un matin, alors que nous abordions un virage
autour de la Grande Croix du parc, je repère deux photographes et me dirige
vers eux, sans prévenir mes deux policiers d’escorte. Ils sont là pour la
journée, tout est prévu : couverture et glacière. L’un des paparazzi prend
peur, lève les mains en l’air comme si j’avais été en possession d’une arme :
- C’est pas nous, c’est pas nous, la photo du
Parisien, on vous jure, c’est pas nous!
Leur frayeur m’amuse.
- Je ne viens pas pour ça, mais pour vous
dire que vous perdez votre temps. Le Président ne sortira pas, vous n’en aurez
aucun cliché. Vous pourrez me photographier sur mon vélo chaque jour, mais cela
n’a aucun intérêt. Lui, vous ne l’aurez pas. Vous feriez mieux de rester avec
vos familles.
Évidemment, ils ne m’ont pas crue et
évidemment ils ont perdu leur temps à me "shooter" chaque matin
pédalant avec ou sans les mains… Mais le souvenir de la panique de ce
photographe me fait encore sourire à chaque fois que j’y repense, comme au rire
de mon garde du corps : "C’est sûr, vous n’avez pas besoin de nous! "
En ce mois de janvier, je suis loin de ces
souvenirs heureux à leur manière. Je tente un peu de vélo d’appartement, mais
je dois renoncer aussitôt, je n’en ai pas la force. Allongée sur le lit, les
journées s’écoulent à feuilleter sans conviction de vieux magazines, surtout
pas ceux du jour, à écouter de la musique et à dormir. Je reçois chaque jour
les lettres d’anonymes qui arrivent par dizaines à l’Élysée et que l’on me fait
porter.
Certaines m’émeuvent aux larmes. Beaucoup de
femmes, mais pas seulement, veulent m’exprimer leur soutien. Je mets de côté
celles auxquelles je me promets de répondre et parviens à écrire quelques
lettres de remerciements.
Une semaine passe ainsi, sans notion du temps
qui s’écoule. Des heures suspendues, anesthésiées par les traitements. Je
découvre les innombrables messages reçus par mail ou texto pendant le séjour à
l’hôpital. Ceux d’amis que je n’ai pas vus depuis longtemps, de la famille plus
éloignée, des relations de travail, des écrivains, des personnes qui ont trouvé
mon numéro sans que je les connaisse. Mais aussi des femmes que j’ai aidées
dans leur deuil ou leurs difficultés et, qui, à leur tour, veulent m’apporter
du réconfort. Je suis particulièrement touchée du message d’Eva Sandler qui,
elle, a perdu son mari et ses deux petits garçons au cours de la tuerie dans
l’école de Toulouse. Je n’ai pas le droit de me plaindre : je traverse une
épreuve, pas un drame.
De l’Élysée, je ne reçois que trois messages
de conseillers. Tous les autres sont aux abris. Je suis déjà traitée comme une
paria. Au gouvernement, seulement quatre ministres osent m’adresser un mot
d’amitié : Aurélie Filippetti, Yamina Benguigui, Benoît Hamon et Pascal Canfin.
Ceux que je connais le mieux sont aux abonnés
absents. Leur silence sera plus criant encore lorsque je lirai les messages
venus de l’autre camp, de Claude Chirac, de Carla Bruni-Sarkozy, de Cécilia
Attias, de Jean-Luc Mélenchon, d’Alain Delon et de tant d’autres.
En politique, il ne vaut mieux pas être du
côté des perdants.
En moins d’une semaine, j’ai non seulement
subi une déflagration dans ma vie, mais je vérifie l’étendue du cynisme du
petit monde des amis politiques, des conseillers et des courtisans. Manuel
Valls et Pierre Moscovici, dont on me disait si proche, n’ont pas dû se
souvenir de mon numéro de téléphone.
François m’a annoncé sa visite le samedi
suivant, "pour parler". "Un peu avant le dîner", a-t-il
précisé. Lorsqu’il arrive, nous nous installons dans le plus grand salon, celui
qu’on appelle le salon de musique, là où trône un piano à queue. Bien que ce ne
soit plus l’instrument d’origine, c’est là que l’épouse de Malraux avait
l’habitude de jouer quand le ministre de la Culture de Charles de Gaulle
habitait ce lieu. Le Général avait été bouleversé par le drame qui avait frappé
Malraux avec la perte accidentelle de ses deux enfants. Il lui avait accordé le
privilège d’y vivre retiré avec son épouse et le fils de celle-ci,
Alain. Chaque fin de semaine, comme pour
s’étourdir, Malraux s’attelait à la décoration de la Lanterne. Il s’était
installé une bibliothèque dans les anciennes écuries.
François et moi nous retrouvons l’un en face
de l’autre, chacun assis sur un canapé différent. Ils ont beau être fleuris,
l’ambiance est pesante, la distance est déjà palpable.
C’est alors qu’il me parle de séparation. Je
ne comprends pas la logique des choses. C’est lui qui est pris sur le fait et
c’est moi qui paie les pots cassés, mais c’est ainsi. Sa décision ne semble pas
encore irrévocable, mais je n’ai pas la force d’argumenter. Il tente de se
montrer le moins dur possible mais la sentence est terrible. Je ne réalise pas
vraiment, je suis comme anesthésiée.
Nous rejoignons la salle à manger pour le dîner.
Avec la présence des maîtres d’hôtel, la conversation devient presque banale.
Nous allons nous coucher, chacun dans une chambre différente. Cela ne nous
était jamais arrivé. Cette fois, il veut marquer la fin. Ma nuit est agitée de
cauchemars et d’hallucinations, sous l’effet des médicaments. Je me réveille en
sursaut, convaincue que quelqu’un est dans la pièce. Je pense à François
ouvrant ses bras à une autre femme. Qui a fait le premier pas? Que lui a-t-il
dit de nous?
Que cherchait-il chez elle que je ne peux pas
lui donner ? Les images me blessent, je les repousse, mais elles remontent,
encore et encore. Elles m’étouffent et je m’étrangle dans mes sanglots.
Le matin, il me précise qu’il partira après
le déjeuner et que deux de mes très proches amies, Constance et Valérie,
veulent venir me voir. Pourquoi ne m’appellent-elles pas directement ? Je
préfère être seule, pour me retrouver et affronter ce qui arrive.
François insiste. Il n’assume pas de me
laisser face à mon désespoir alors qu’il s’apprête à rejoindre sa maîtresse.
J’ignore que mes deux amies sont déjà à Versailles depuis le matin. Il a mis au
point ce stratagème pour ne pas me laisser seule et se donner bonne conscience.
Elles attendent dans un café son feu vert pour venir à la Lanterne. Il veut
leur passer le relais. Elles me bombardent de messages me suppliant de les
laisser venir. Je cède et je fais bien. Dès le départ de François, leur
présence me réconforte.
Nous avons prévu de nous revoir, lui et moi,
le jeudi suivant. Le jeudi a toujours été notre jour, celui du début de notre
relation amoureuse, celui des rendez-vous entre 2005 et 2007. Et celui de la
fameuse chanson de Joe Dassin, que nous avons écoutée en boucle tant de fois
dans ma voiture en chantant : "Souviens-toi, c’était un jeudi/Le grand
jour/Le grand pas vers le grand amour".
Je prends l’initiative de lui donner
rendez-vous rue Cauchy, à notre domicile. Nous y serons seuls pour parler
librement. Il arrive à l’heure, ce n’est pas dans ses habitudes. Il a apporté
le déjeuner préparé par l’Élysée, un caisson en fer-blanc avec des assiettes
garnies, qu’il suffit ensuite de glisser dans le micro-ondes.
Ses officiers de sécurité restent en bas de
l’immeuble. Depuis la publication des photos de Closer où on les voit apporter
un sachet de croissants rue du Cirque au petit matin, ils savent qu’ils n’ont
pas intérêt à me croiser.
Tout cela est irréel, nous mettons la table
comme un couple ordinaire, sans appétit. À la fin, comme si rien n’avait
changé, il se lève et prépare les cafés avant de nous installer au salon. C’est
le moment d’évoquer les questions matérielles.
Le sol s’est ouvert sous mes pas. J’ai peur
de l’inconnu, de ce qui va se passer après notre séparation, y compris sur le
plan financier. Je fais part à François de mes inquiétudes. Depuis le jugement
de divorce avec le père de mes enfants, c’est moi qui ai la charge financière à
100 % de mes trois garçons. À l’époque, c’était le prix à payer pour ma liberté
et pour le rejoindre, je n’avais pas hésité. J’avais aussi décidé de conserver
le nom de Trierweiler, mon nom de plume depuis plus de quinze ans. Je voulais
m’appeler comme mes enfants. Je divorçais de leur père, je ne voulais pas avoir
le sentiment de me séparer d’eux.
François sait que mon salaire de Paris-Match
ne me suffira pas pour assumer seule à la fois le loyer de notre appartement et
les dépenses de mes enfants, leur logement et leurs études. Lorsque nous avions
souscrit à cette location, je cumulais mes revenus de Paris-Match et ceux de la
télévision, puisque je collaborais avec Direct8 (aujourd’hui D8) depuis la
création de la chaîne en 2005.
Une fois élu Président, François a exigé que
je renonce à la télévision. Avec la direction de la chaîne, nous avions
pourtant évoqué le lancement d’une nouvelle émission à vocation humanitaire,
compatible avec mon rôle de première dame. Une série de documentaires dans
lesquels j’aurais mené des interviews de personnalités sur des thèmes d’intérêt
général : l’éducation des filles dans le monde, la protection de l’eau, les
réfugiés. Chaque émission devait me conduire dans deux ou trois pays.
J’étais très excitée par ce projet, bien
avancé. Mais Direct8 venait d’être rachetée par Canal+, avec l’aval du CSA.
Certains journalistes évoquaient déjà le conflit d’intérêt. Lors d’un beau
dimanche de septembre, à la Lanterne, d’une voix très sèche, il m’a ordonné :
- Tu dois renoncer à la télé.
Le ton ne laissait aucune place à la
négociation, j’ai accepté aussitôt. Il y avait déjà eu au printemps "l’affaire
du tweet" et la défaite de Ségolène Royal à La Rochelle. Je ne voulais
plus de polémique, plus de problème entre nous. Mais en renonçant ce jour-là,
j’avais perdu les deux tiers de mes revenus et il le savait.
L’argent n’a jamais été mon moteur, mais j’ai
peur du lendemain, c’est viscéral. Peur de la précarité, de ne pas avoir un
toit quand je n’aurai plus l’âge de travailler. Je sais dans quel dénuement est
morte l’une de mes grands-mères. J’ai toujours été indépendante. Je me souviens
de ma mère, avant qu’elle ne se trouve un emploi de caissière, obligée, pour
faire des courses, de "quémander" de l’argent à mon père, qui puisait
alors dans sa maigre pension d’invalidité. Enfant, je vivais ces scènes comme
une humiliation, une privation absolue de liberté.
Je me suis construite sur ce rejet : jamais
je ne dépendrais financièrement de personne. Pas une fois dans ma vie, je n’ai
demandé d’argent à quiconque. Qui plus est à un homme. Je n’ai pas oublié cette
scène où ma mère s’est rendu compte dans un supermarché qu’elle avait perdu son
porte-monnaie. Je revois sa panique, elle se demandait comment elle nous
nourrirait les jours suivants. J’ignore quel âge je pouvais avoir à l’époque,
mais son expression malheureuse est restée gravée dans ma mémoire.
Je viens d’une famille où l’on ne vit pas à
découvert. Chez moi, on considère qu’on ne dépense pas l’argent que l’on n’a
pas et nous continuons tous à faire attention au prix de chaque chose. J’en ai
gardé des stigmates : je ne sais pas "claquer" ni "flamber".
Je repense à ce jour où je suis allée faire les soldes avec une amie, dans un
centre de magasins d’usines. Alors que j’achetais des vêtements pour mes fils,
les vendeuses m’ont gratifié tout d’abord d’un "Oh madame Sarkozy! ",
qui m’a fait sourire. J’ai fait non non de la main. L’une des deux s’est
reprise : "Ah oui vous êtes la femme de Hollande", et j’ai entendu le
couple d’acheteurs, juste devant moi, glisser : "Si même les femmes de
présidents viennent faire leurs courses ici, alors c’est vraiment la crise!"
Il y eut aussi un autre jour de soldes - on
ne se refait pas - au cours duquel j’achetai une paire de baskets pour l’un de
mes fils. Le vendeur qui me reconnaît me demande :
- Alors comme ça, vous êtes à l’Élysée et
vous travaillez en plus?
- Monsieur, comment pourrais-je vous payer
ces baskets si je ne gagnais pas ma vie?
Il comprend et saisit ma carte bleue avec un
sourire.
Si j’avais accepté de renoncer à mon émission
sur Direct8 pour François, j’ai tenu à garder mon travail à Paris-Match. Il
m’était inconcevable de ne plus avoir de travail du tout, ni de salaire.
J’étais la compagne du président de la République, j’avais un bureau à
l’Élysée, comme les autres premières dames qui m’avait précédée. C’est une
fonction entièrement bénévole, à la tête d’une petite équipe de chargés de
mission, dédiée aux tâches humanitaires et sociales. Au nom de quoi aurais-je
dû renoncer à mon emploi?
Pourquoi aurais-je dû être la seule femme en
France qui n’ait pas le droit de travailler?
Quand notre couple est devenu public, en 2007,
j’avais logiquement abandonné la rubrique politique de Match depuis deux ans,
pour rejoindre les pages culturelles, là où la question du conflit d’intérêts
ne se posait plus. En quoi le fait que j’écrive sur des romans pouvait gêner
quelqu’un?
Depuis huit ans maintenant, je ne prétends
pas être une critique littéraire. J’essaie simplement de donner envie de lire
aux lecteurs de Paris-Match et d’apporter la sensibilité d’une femme que la
lecture a fait grandir. Lire m’a ouvert tous les horizons et tous les
possibles.
Sans la lecture, je ne serais pas devenue
celle que je suis. J’ai aimé lire depuis l’âge où j’ai appris à déchiffrer les
mots. Enfant, je passais des heures dans les bibliothèques municipales. Ma mère
avait pris l’habitude de nous y laisser, ma sœur et moi, le temps de faire ses
courses, parce qu’au milieu des livres, nous étions sages, nous étions bien. Je
reconnaîtrais entre mille l’odeur de la poussière des livres qui ne sont pas
sortis des rayonnages depuis des lustres. Elle est là, ma madeleine de Proust,
il est là, mon parfum d’enfance.
J’avais six ans quand ma grande sœur Pascale,
lorsqu’elle était chargée des "commissions", grappillait un ou deux
francs pour m’acheter ces petits livres qui valaient trois fois rien. En
grandissant, j’ai lu tout et bien sûr n’importe quoi. Je n’avais personne pour
me conseiller. Comme beaucoup de Français, mes parents étaient abonnés au club
de livres France Loisirs. Tous les trimestres un nouveau livre arrivait à la
maison.
Je lisais, je rêvais, j’apprenais. Depuis mes
treize ans, je tiens un carnet sur lequel je note les livres que je lis. Quand
je feuillette les premières pages, je me souviens de romans magnifiques comme
du tout-venant, des ouvrages depuis longtemps oubliés, mais qui m’étaient tombés
sous la main.
Je demandais des livres à Noël : il n’y avait
pas plus beau cadeau pour moi. Ces livres-là, je ne devais pas les rendre à la
bibliothèque, ils restaient à moi. Plus tard, j’ai eu le droit de veiller le
vendredi soir pour regarder le dieu Pivot.
Ce "maître", j’ai pu le rencontrer
une fois à l’Élysée. Il avait posté plusieurs tweets dans lesquels il imaginait
avec humour des scénarios, si son livre obtenait le Goncourt, ce qui était une
pure fiction car il est membre du jury. Parmi ces scénarios, j’avais noté
celui-là : "Si j’ai le Goncourt, F. Hollande et V. Trierweiler seront
obligés de m’inviter à déjeuner avec une bonne bouteille". Je lui ai
aussitôt envoyé un message : "Même si vous n’avez pas le Goncourt, je vous
invite à déjeuner".
Le rendez-vous fut pris et je lui ai fait la
surprise d’organiser le déjeuner dans la fameuse bibliothèque, la pièce où ont
été réalisées pendant si longtemps les photos officielles des Présidents, là où
François Mitterrand passait du temps calé dans un fauteuil devant la cheminée.
Là encore où nous dînions souvent avec François.
Pivot est tel qu’on l’imagine : passionnant,
érudit et drôle. Jamais il n’éventa l’existence de ce repas non officiel. Je le
fais dans ce livre et lui demande d’avance de me pardonner s’il voulait en
garder le secret.
En travaillant à la rubrique culture, je
reçois chaque semaine des dizaines de livres.
C’est à chaque fois une émotion intacte que
d’ouvrir les grandes enveloppes des éditeurs et de découvrir le livre qui s’y
cache. Il y en a tant que j’ai perdu l’instinct de propriété. Je donne à la
prison pour femmes de Fleury-Mérogis 95 % des livres que je reçois.
Écrire chaque semaine ou presque ma rubrique
sur les livres pour Paris-Match est un vrai bonheur. C’était encore plus précieux
du temps de l’Élysée. Je le prenais comme une victoire sur tous ceux qui me
déniaient le droit de travailler, et une victoire sur moi-même.
Si je n’avais pas été obligée de lire pour le
journal, sans doute aurais-je été entraînée par le tourbillon de rendez-vous,
de voyages, de réceptions sans ouvrir un seul roman. Quelle tristesse ! Allumer
mon ordinateur, me trouver face à la page blanche, seule avec moi-même, me
déconnecter du monde, me concentrer, voilà qui m’a aidée à traverser bien des
épreuves.
Mais pas celle-là.
En ce jeudi si sombre où François me quitte,
je serai incapable de me concentrer sur plus de deux lignes d’un livre.
J’assiste impuissante à la fin de notre couple. Le Président m’assure que je
n’ai pas de souci à me faire, que j’aurai sûrement des propositions
professionnelles qui me permettront de repartir dans la vie.
Après avoir abordé la question financière, il
évoque tous les points qui le préoccupent.
Il veut que j’abandonne l’idée d’écrire un
livre, une idée qui s’impose à moi depuis quelques jours et dont je lui ai
parlé. Il n’est pas question de me faire renoncer à quoi que ce soit qui
concerne "ma vie d’après lui". Il insiste pour que nous annoncions "notre"
séparation par un communiqué commun. Je refuse. Cette rupture, je n’en veux
pas. Elle n’a rien de commun. Il me l’impose. Le ton est calme, froid. Tout est
si triste.
Avant qu’il parte, j’exige de récupérer sa
clé.
- Tu me vires de ta vie, tu n’es plus chez
toi ici, je veux la clé. Je veux être libre de faire venir qui je veux quand je
veux.
Je sais qu’il n’aime pas cette phrase. Il me
trompe depuis plus d’un an mais ne peut supporter l’idée que moi je puisse
vivre ma vie. Ainsi sont ces hommes-là. Il résiste.
- On te la fera porter.
- Non, je veux la récupérer maintenant.
Il appelle l’officier de sécurité qui détient
la clé. Il va le voir dans le couloir et revient.
François en a besoin pour descendre au
sous-sol où attend la voiture, car l’immeuble est sécurisé et nul ne peut
atteindre le parking sans tourner la clé dans l’ascenseur.
Qu’à cela ne tienne, je décide de les
accompagner pour avoir l’objet bien en main.
Nous nous retrouvons à descendre six étages,
François et moi, accompagnés du porteur de croissants, ce policier immortalisé
par le paparazzi rue du Cirque. Je le regarde droit dans les yeux.
- Et aujourd’hui, vous n’avez pas apporté de
croissants? C’est ainsi que vous concevez votre métier de policier? Je ne
comprends même pas que vous soyez encore là.
Il regarde ses chaussures, ne répond rien.
Son regard s’embue. François ne dit pas un mot.
Je file aussitôt à la Lanterne. Il était
convenu que je resterais à Versailles jusqu’au samedi, veille de mon départ
pour l’Inde. Je me suis engagée auprès d’Action contre la faim depuis plusieurs
mois. J’ai accepté de réduire une partie du voyage qui devait nous mener
jusqu’au Madhya Pradesh, à plusieurs heures de voiture de l’aéroport sur des
routes chaotiques et dangereuses, car je ne suis pas certaine de tenir le coup
physiquement.
Depuis des jours, tout le monde tente de me
faire renoncer à ce voyage. Le Président en tête. Il ne veut pas que je fasse
ce déplacement. La question de ma santé ne le préoccupe guère. Dans son esprit,
il n’y a déjà plus de première dame. En a-t-il existé une depuis le début à ses
yeux? Ce qui lui importe, c’est mon silence.
Il me reste trois jours pour me reposer à la
Lanterne. Je redoute de passer la dernière soirée, celle du vendredi, seule
avec mon chagrin. J’ai proposé à mes plus proches amis de venir dîner, comme
pour me prouver à moi-même que la vie va continuer. Ils sont tous venus
m’entourer de leur amitié. Nous passons une soirée chaleureuse, joyeuse. J’ai
demandé au médecin l’autorisation de ne pas prendre mon traitement pour boire
quelques verres de vin. La nuit est courte.
Le samedi, je dois retrouver François en fin
d’après-midi pour la mise au point du communiqué. Trois de mes amis sont restés
dormir sur place. Je vide mes affaires, rassemble mes vêtements d’été que je
laissais à la Lanterne, mes livres et quelques objets personnels. Mes amis
m’aident. Après un rapide plateau-repas, c’est l’heure de partir. Je vais dire
au revoir au couple de gardiens, Josyane et Éric :
- Voilà, je voulais vous dire que c’était la
dernière fois que nous nous voyions.
Ils croient à une plaisanterie. Ils se
récrient.
La voix brisée, je leur réponds :
- Le Président et moi, nous nous séparons, ce
sera annoncé ce soir.
À leur tour, ils me montrent leur émotion, me
prennent dans leur bras et me couvrent de paroles réconfortantes. Je pleure
avec eux. Jamais je n’oublierai ce moment, jamais.
Pas plus que les adieux aux deux cuisiniers
qui sont présents ce jour-là. Eux aussi pleurent. Je m’excuse auprès d’eux :
- Pardon, je ne vais pas tenir.
Je veux partir dignement, mais ces démonstrations
d’affection me touchent au plus profond. Je dois garder des forces pour ce qui
m’attend. Je m’engouffre dans la voiture.
Les caméras de télévision sont déjà postées à
l’affût. Les journalistes juchés sur leurs motos, prêt à suivre chacun de mes
déplacements comme pour assister à ma mise à mort, attendent devant la grille.
Nous allons d’abord rue Cauchy, poursuivis
par cette horde de photographes et de cameramen. Nous entrons directement par
le sous-sol pour éviter les flashes. À nouveau, un stratagème de dissimulation
a été mis au point. Pour éviter que je sois suivie jusqu’à l’Élysée, ce n’est
pas une voiture leurre qui est utilisée, mais deux. Lorsque nous repartons, la
meute est loin. L’une des voitures est même retournée à la Lanterne, entraînant
dans son sillage une partie de la presse. J’arrive à en sourire.
Qu’ai-je ressenti en pénétrant dans le jardin
de l’Élysée par la porte Marigny ? C’est par cette entrée discrète et jamais
par la cour d’honneur que j’avais pris l’habitude de rejoindre le palais. Je ne
me suis jamais vraiment autorisée à entrer par la cour d’honneur. Comme si, au
fond de moi, je m’étais toujours sentie illégitime. J’y ai pourtant vécu vingt
mois avec le Président dont je partageais officiellement la vie.
Ce samedi 25 janvier, mon cœur se serre.
Cette fois, c’est la fin. En arrivant dans l’appartement privé, je commence par
rassembler les tenues dont j’aurai besoin pour l’Inde, puis je préviens
François par sms que je suis là. Nous nous retrouvons, une fois de plus, dans
une atmosphère lourde, assis chacun à notre place habituelle dans le salon. Il
insiste encore pour le communiqué commun. Je refuse à nouveau, exposant
toujours les mêmes arguments. Nous rejouons la scène.
Il me demande une fois de plus de renoncer à
l’Inde :
- Tu auras tous les journalistes.
Il s’apprête à me répudier et la seule chose
qui lui importe est que la presse le suive, lui et pas moi.
- Et alors ? J’en aurai peut-être plus que
toi en Turquie.
C’est dérisoire, mais je cherche à le
provoquer. Il s’inquiète de ce que je leur dirai.
- Je ne sais pas encore.
Il est assis, mal à l’aise, un petit papier à
la main. Il me lit le communiqué de rupture qu’il a prévu de livrer à l’AFP,
dix-huit mots froids et orgueilleux, chacun est comme un coup de poignard. Je
m’effondre devant la dureté de sa phrase, cette manière méprisante de "faire
savoir" qu’il "met fin à la vie commune qu’il partageait avec Valérie
Trierweiler"…
Je me lève et pars en hurlant :
- Vas-y, balance-le ton communiqué si c’est
ça que tu veux.
Il tente de me rattraper, de me prendre dans
ses bras.
- On ne peut pas se quitter comme ça.
Embrasse-moi.
Il me propose même que nous passions la
dernière nuit ensemble… Je me dégage avec force, je pars sans me retourner, le
visage inondé de larmes.
J’apprendrai plus tard qu’il aura fallu trois
conseillers officiels, entre deux piles d’affaires courantes à expédier, pour
rédiger ma répudiation, l’acte de décès de notre amour. Nous ne sommes pas
toujours maîtres de nos sentiments. Nous sommes tombés amoureux l’un de l’autre
alors que nous n’étions pas libres. Il ne s’agissait pas d’un égarement. Alors
pourquoi tant d’inhumanité? De violence? Il a désormais les plus hautes
responsabilités. S’il ne peut y avoir d’art, qu’il y ait au moins la manière.
Je dois rejoindre mes officiers de sécurité
qui m’attendent à la voiture. Je pleure, comme rarement j’ai pleuré. J’essaie
de me cacher derrière un arbre pour qu’ils ne me voient pas dans cet état. L’un
des maîtres d’hôtel me glisse un paquet de mouchoirs. Mais c’est moi, le
kleenex qui vient d’être jeté à l’instant.
Je prends sur moi, je retrouve l’équipe.
J’arrive seulement à leur dire que nous retournons rue Cauchy. Personne n’ose
me dire un mot. Nous venons de passer le pont Alexandre-iii, quand je reçois un
message de mon bourreau. Il vient d’actionner la guillotine et m’envoie un mot
d’amour : "Je te demande pardon parce que je t’aime toujours".
Cela ne fait que redoubler mes larmes. Alors
pourquoi ? Est-il sincère ou est-ce encore une trace de sa lâcheté?
Il nous faut peu de temps pour rejoindre
l’appartement de la rue Cauchy. Dans l’ascenseur, Alexandre, l’officier de
sécurité qui me suit, a l’air aussi désespéré que moi en me voyant dans cet
état. Il s’inquiète, me demande si je vais tenir le coup.
- Oui, ça va aller.
Surtout ne pas allumer la télévision, ni la
radio. Les messages commencent à affluer sur mon téléphone. Je les regarde à
peine. La nouvelle se répand comme la poudre. Je n’ai pas conscience qu’elle
est en train de faire le tour du monde, comme je n’ai pas vu les unes de la
presse internationale après les photos du scooter puisque j’étais à l’hôpital.
Je ne veux pas entendre, il faut que je me
protège de cette tempête médiatique.
Ce n’est pas la première bourrasque que
j’affronte, mais c’est la pire de toutes et je ne suis pas très vaillante. Je
fouille parmi la collection de dvd. Je n’ai qu’une idée, me mettre au lit et
emmener mon esprit ailleurs. N’importe où pourvu que cela m’éloigne de la
réalité.
J’attrape le film Elle s’appelait Sarah. Il y
a longtemps que je voulais regarder ce long métrage de Gilles Paquet-Brenner,
tiré d’un roman de Tatiana de Rosnay. L’histoire d’une journaliste américaine
qui enquête sur le Vel’ d’Hiv, et remonte le fil de la vie d’une petite Sarah.
Il est à peine plus de 20 heures, je suis
sous ma couette sans la moindre envie de dîner. Mon ordinateur sur les genoux,
je regarde ce film tragique. Je me coupe du monde et je ne sais plus pourquoi
je pleure, le film ou ma vie. À la dernière image, je suis vidée, épuisée. Je
mesure ce soir-là l’expression "pleurer toutes les larmes de son corps".
Comme des insectes qui se cognent à la vitre,
des pensées vont et viennent dans ma tête. Comment a-t-il pu me faire ça? Si
nous nous aimons toujours, pourquoi en sommes-nous arrivés là? Je pars le
lendemain en Inde. Je me raccroche à cette perspective comme une naufragée à sa
bouée.
En arriver là?
Que s’est-il passé pour que nous nous soyons
éloignés ainsi l’un de l’autre en si peu de temps? Le pouvoir a agi comme un
acide, il a miné notre amour de l’intérieur.
Cette rumeur Gayet empoisonnait ma vie depuis
le mois d’octobre 2012.
C’est à cette époque, cinq mois après
l’élection présidentielle, que j’en entends parler pour la première fois. Je
n’y crois pas une seconde, j’ai moi-même été l’objet de tant de rumeurs
abjectes. Mais j’apprends qu’un dîner avec des artistes a eu lieu à l’Élysée
quelques jours auparavant. C’était un samedi soir. Il a été organisé sans que
je sois informée, ni même conviée. Personne ne m’en a parlé. Ni François, ni
son équipe, qui est censée informer la mienne pour coordonner les agendas
lorsqu’il s’agit des plages privées de son emploi du temps, ni le conseiller
culture à l’origine de ce dîner.
Ce samedi-là, je suis coincée à L’Isle-Adam.
C’est dans cette petite ville près de Paris que j’ai longtemps loué une maison
pour être avec mes enfants une partie de la semaine, lorsque nous en partagions
la garde avec mon ex-mari. Ils vivent désormais tous dans la capitale, je n’ai
plus de raison de conserver cette maison. Je fais mes cartons. Mes fils me
donnent un coup de main dans la journée et vont rejoindre leurs amis pour la
soirée. Ce sera mon dernier week-end là-bas.
Il ne me vient pas à l’idée de demander à
François de m’aider. Il est Président, il a autre chose à faire. Je fais le tri
et comme à chaque déménagement, c’est l’occasion de revivre des moments de vie.
Que faire de ma collection de Paris-Match? Je ne peux pas tout conserver. J’en
feuillette quelques-uns. L’un des numéros retient mon attention. Il date de
1992 ; Mitterrand est en une, la France est en pleine crise économique et
politique. Édith Cresson est Premier ministre, mais c’est un véritable
désastre. "Pendant ce temps-là, Mitterrand joue au golf, se promène sur
les quais et fait les librairies", tel est le titre du journal. Ce n’est
pas une attaque, mais au contraire une manière de souligner combien ce
Président sait garder son sang-froid et prendre de la distance. Dieu que les
choses ont changé ! Aujourd’hui, plus rien n’est permis, pas même quinze jours
de vacances au Fort de Brégançon après un an et demi de campagne. Autres 2012,
la presse s’est scandalisée du visage bronzé de François et de nos sorties sur
la temps. En plage, quand la moitié de la France était en vacances. Vingt ans
plus tôt, elle s’émerveillait d’un Président qui savait jouer au golf au cœur
de la tourmente politique…
Je regarde encore quelques photos. Celles de
mes enfants petits, celles de la vie qui file comme un rien. François m’appelle
vers 23 heures et ne me parle pas de ce dîner auquel Julie Gayet vient de
participer. Je l’apprendrai un peu plus tard. Je trouve évidemment étrange
d’avoir été écartée mais je ne m’alarme pas.
Un mois plus tard, en novembre 2012, la
rumeur revient en force. Paris bruisse de l’existence d’une photo, qui serait
la preuve de leur liaison. J’interroge François, je lui demande s’il a
raccompagné l’actrice après le dîner. Il m’assure que non.
Le murmure de la ville devient tapage. L’AFP
est sur la piste. Une précision surgit : la photo le montrerait en bas de chez
elle, rue du Faubourg-Saint-Honoré, à deux pas de l’Élysée. Je suis dans mon
bureau, j’appelle François. "J’arrive", dit-il. En moins d’une
minute, il est face à moi. Nous nous isolons dans la bibliothèque qui jouxte
mon bureau.
Il m’avoue être allé chez elle en septembre
mais pour une réunion d’artistes.
- Combien étiez-vous ?
- Je ne sais plus, dix, douze.
- Impossible, tu mens, ça aurait été dans ton
agenda et un Président ne fait pas ce genre de trucs.
Je m’énerve. Il cède sous la pression et
avoue que c’était avec Pinault. Un dîner organisé par Julie Gayet pour que les
deux hommes se rencontrent. Il ne précise pas s’il s’agit du père ou du fils,
mais il connaît les deux et le Président n’a pas besoin d’entremetteuse. Je me
souviens très bien du soir où il m’avait dit être allé dîner chez Pinault en
tête-à-tête…
Il n’était pas rentré tard, nous nous étions
retrouvés rue Cauchy et il m’avait raconté qu’il s’agissait pour l’homme
d’affaires de restituer deux statuettes chinoises qui avaient été pillées au
palais d’Été de Pékin en 1860 par les troupes franco-britanniques. Deux têtes
d’animaux en bronze, un rat et un chien, manquant à un ensemble de douze pièces
reconstituant le calendrier chinois. Cette restitution devait s’insérer dans le
programme diplomatique franco-chinois lors de la prochaine visite d’État prévue
en avril. Mais que vient faire Julie Gayet dans cette histoire ? Pourquoi ai-je
encore été exclue ?
Je m’agace de ce mensonge. Mais une histoire avec
elle, je n’y crois toujours pas.
J’estime François trop habité par sa fonction
pour prendre un tel risque. Et j’ai la faiblesse de croire que nous nous aimons
suffisamment pour que cela n’arrive pas. Suis-je donc naïve? L’un de mes amis
journalistes m’explique que ce sont des policiers de droite qui alimentent la
rumeur. Il soupçonne des officines qui ont l’habitude de fabriquer des affaires
de toutes pièces pour déstabiliser. Je le crois aussi.
J’en avais fait les frais pendant la campagne
avec une fausse fiche de police qui circulait dans toutes les rédactions. Mon
avocate avait voulu me voir en catastrophe. Les journalistes de L’Express
m’avaient également contactée pour m’en parler avant la publication. Ils
savaient que ce document était un faux et voulaient dénoncer les méthodes
utilisées par la partie adverse. Cette fiche me prêtait des liaisons avec la
moitié de la classe politique de droite comme de gauche.
Ce document était un faux grossier mais
j’avais été alors totalement déstabilisée par l’affaire. La seule chose qui
m’importait était que mes enfants ne puissent pas penser que leur mère était ce
genre de femme. Ce fut le premier tsunami médiatique pour moi, le premier d’une
longue série.
À la publication de L’Express, mon téléphone
sonnait sans interruption. La presse appelait de tous les côtés. Je ne
décrochais pas. J’avais besoin de me protéger. Je n’allumais pas la télévision.
J’étais partie me réfugier dans ma maison de L’Isle-Adam.
Mon fils aîné m’avait appelée :
- Qu’est-ce que t’as fait, maman, pour qu’on
parle de toi partout?
- Rien, si ce n’est être la compagne d’un
candidat. Je deviens une cible.
J’étais rentrée aussitôt chez moi faire
tourner mon lave-linge comme s’il fallait nous nettoyer de toute cette fange.
Cette liste était tellement grotesque qu’elle avait fait sourire François. Pas
moi.
Je ne crois donc pas à la rumeur Gayet. À un
jeu de séduction, oui peut-être. À plusieurs reprises, je lui rappelle son
mensonge, ces deux dîners auxquels elle assiste et pas moi. Puis la rumeur
s’estompe.
Le répit est de courte durée. Alors que nous
nous apprêtons à partir pour un voyage officiel en Russie fin février 2013,
j’attends François dans le hall d’honneur de l’Élysée. Il tarde à arriver. On
me prévient que Pascal Rostain, le célèbre paparazzi, se trouve dans son
bureau. Cela me semble incroyable. Rostain avec François ? Non, impossible.
Je monte quatre à quatre les marches du bel
escalier d’honneur que je n’emprunte jamais. Je passe d’un pas décidé devant
les huissiers. D’habitude, je ne me permets pas d’entrer dans son bureau ainsi.
En l’espace de vingt mois, je n’y suis entrée que cinq fois.
J’ouvre la grande porte sans frapper et lance
à l’intrus :
- Qu’est-ce que tu fais là, toi ? Tu n’as
rien à faire là.
Je le connais bien, nous avons même été
copains à un moment, à Match, jusqu’à ce que je comprenne qu’il n’était pas
fiable.
Rostain me répond qu’il est là pour mettre en
garde François contre toutes les rumeurs qui circulent :
- On dit qu’il a un enfant noir en Corrèze.
- Tu veux plutôt parler de la rumeur Gayet ?
C’est bon, ça tourne dans tout Paris, on n’a pas besoin de toi.
Puis je m’adresse à François :
- Nous devons y aller, tout le monde
t’attend.
Et je glisse un bras sous le sien pour
l’emmener avec moi, en laissant le paparazzi derrière nous.
Dans la voiture qui nous conduit à Orly,
l’ambiance est très tendue.
- Que te voulait Rostain ?
- Rien de spécial, m’informer de toutes les
rumeurs.
Pour la première fois, j’ai des doutes :
- Tu ne l’aurais pas reçu ainsi au dernier
moment si tu n’avais pas quelque chose à te reprocher.
- Non, je t’assure.
La présence des policiers dans la voiture
m’empêche de poursuivre mes investigations.
Un mois encore et la rumeur surgit à nouveau.
Même scénario. Des photos circuleraient. On me dit aussi que Julie Gayet ne
fait rien pour démentir cette histoire, au contraire, elle jouerait le mystère.
Je décide de l’appeler. Nous sommes le 28 mars. Le soir-même, François doit
s’exprimer sur TF1. Elle ne semble pas surprise de ce coup de fil.
Je lui explique que cette histoire est
désagréable pour moi et mauvaise sur un plan politique. Elle me répond que
c’est aussi très pénible pour elle. Je lui suggère qu’elle démente elle-même
pour mettre fin à ce mauvais film. Elle accepte. Je lui envoie un message pour
lui dire d’attendre le lendemain, afin de ne pas polluer l’interview
présidentielle.
– Je crains que ce soit trop tard, mon avocat
a déjà envoyé le communiqué.
Le timing n’est pas bon, mais le démenti
officiel me rassure. Les termes sont clairs et fermes. L’actrice annonce
qu’elle poursuivra tous ceux qui colportent l’hypothèse d’une liaison. Je me
laisse berner. Mais comment peut-on mentir à ce point ?
Pause.
Je me tranquillise pendant quelque temps.
Cependant, insensiblement, François s’éloigne. Est-ce la réalité ou le cancer
de la jalousie qui me joue des tours? La rumeur va et vient. Un soir, je prends
François entre quatre yeux :
- Jure-moi sur la tête de mon fils que c’est
faux et je ne t’en parle plus.
Il jure sur la tête de mon fils et me demande
de le laisser tranquille avec cette pseudohistoire.
Il me dit qu’il a trop de travail et de
soucis pour se laisser encombrer par les ragots. Que je deviens pénible avec
cette faribole. C’est l’expression qu’il emploie :
Une faribole.
Son assurance devrait me tranquilliser
définitivement, mais le poison s’est installé. Je me raisonne et mets sa
distance sur le compte de la pression. Tout est difficile pour lui, les vents
politiques sont mauvais. Nous restons cependant un vrai couple et partageons
encore de bons moments ensemble.
L’été passe, puis l’automne. La conjoncture
se dégrade. La cote de popularité de François est au plus bas. Arrive alors la
séquence sur Canal+, le 16 décembre 2013. Je ne regarde pas en direct Le Grand
Journal présenté par Antoine de Caunes et j’ignore que Julie Gayet est invitée
avec Stéphane Guillon. Nous devons nous rendre à un dîner quand je reçois un
sms d’une amie :
- Tu as regardé Canal?
- Non, pourquoi?
- Il faudrait que tu regardes.
François passe me chercher à l’appartement
afin que nous partions ensemble à ce dîner. Un journaliste lui a proposé de lui
faire rencontrer de "vrais gens". En réalité une bande de bobos
parisiens rassemblés dans un bel appartement ouvrant sur une cour pavée du XVIIe
siècle.
Ce n’est que le lendemain matin que je vois
sur Internet la reprise de cette séquence du Grand Journal. Stéphane Guillon
assure que le Président s’est rendu sur le tournage du film avec Julie Gayet.
Elle, ne dément pas et minaude.
J’appelle immédiatement François sur son
portable, il ne décroche pas. Je passe par ses secrétaires, ce qui m’arrive
extrêmement rarement. Je dis que c’est urgent, qu’il faut que je lui parle le
plus rapidement possible. Elles me répondent : "On te le passe juste après
son rendez-vous". Il ne tarde pas à me rappeler. Je lui pose la question
sans détour.
- Es-tu allé sur le tournage de son film?
Il m’assure que non. Mais cette fois ma
patience a atteint ses limites. Je m’énerve. Il le sent. J’exige un démenti. Il
sera fait dans l’heure. Je laisse plusieurs messages sur le répondeur de Julie
Gayet lui demandant de me rappeler, ce qu’elle ne fera jamais. J’étais aussi
aux abonnés absents pour Ségolène Royal, comme il me le demandait, lorsqu’elle
me téléphonait en 2006. Ironie du cycle de l’infidélité…
Nous nous retrouvons le soir pour dîner. Mon
fils n’est pas là. Nous dînons tous les deux dans le salon. Il parle
consciencieusement de choses et d’autres, il élude. Son silence me pèse. Je
crève l’abcès et lui dis que je ne comprends pas l’attitude de cette fille qui
laisse planer le doute, que je n’en peux plus de cette rumeur. J’attends qu’il
soit de mon côté pour la combattre.
Au lieu de me rassurer, il prend aussitôt la
défense de Julie Gayet. Je suis outrée par son attitude. Je me sens humiliée.
Je deviens folle de rage, il me rend dingue avec ses non-dits. Il me crache des
horreurs à la figure.
Je pars dans la salle de bains. Comprimé
après comprimé, je défais une plaquette de somnifères. Il doit en rester huit. Je
reviens et les avale devant lui. Je ne sais pas si cette histoire est vraie, au
fond je ne le crois pas, mais je ne comprends pas son attitude. Je n’en peux
plus. Il est devenu trop dur, tellement différent, indifférent, et j’ai le
sentiment qu’il ne m’aime plus.
Il essaie de m’entraîner pour aller vomir. Je
tombe inanimée sur le canapé. Je ne sens plus mon corps, je ne parviens pas à
parler mais j’entends, comateuse. Mon geste est un appel au secours. Sauf que
je ne perçois rien d’autre que son silence. Il ne m’adresse pas une parole, ne
prononce même pas mon prénom. Il m’allonge les jambes, touche mon front et
part. Je reste seule. Pas un médecin ne viendra me voir…
Personne. L’Élysée est une ruche, le coeur du
pouvoir, mais les appartements privés sont comme une bulle silencieuse,
préservée de l’agitation, dans laquelle personne n’ose entrer. Je m’y suis
sentie parfois très seule.
Je parviens plus tard à me traîner jusqu’à la
chambre et m’endors. Est-il revenu ? S’est-il endormi à mes côtés ? Je ne me
souviens de rien, écrasée par les somnifères. Je me réveille le lendemain vers
midi. Le Noël des enfants de l’Élysée commence à 14 heures.
J’ai pris en charge la préparation, en y
associant beaucoup d’enfants défavorisés ou handicapés. J’en connais certains
personnellement, je ne peux pas leur faire faux bond.
Suis-je en état d’y aller ? Je me lève, je
tiens debout, nauséeuse. Non seulement je veux y arriver mais il faut que je
brille à ses yeux. Je veux qu’il me voie lui, qu’il me regarde enfin. Je décide
de ne pas porter la robe rose prévue, mais une robe longue Dior, sublime, ornée
de strass, prêtée pour un dîner d’État. Le coiffeur et la maquilleuse de
l’Élysée arrivent. Olivier et Nadia sont des magiciens.
- Aujourd’hui, je voudrais le grand jeu!
Je parle très tranquillement, l’effet des
somnifères se fait encore sentir, je suis comme ouatée. Ils se mettent au
travail. Nous prenons le temps. Ils me transforment. Lorsque je suis prête, je
descends d’abord au bureau.
Mon équipe m’accueille avec enthousiasme.
Nous décidons de faire une photo tous ensemble. Nous prenons la pose à
plusieurs reprises, tout sourire. Aucun d’entre eux ne peut imaginer ce qu’il
s’est passé la veille.
Je n’ai pas revu François depuis le moment où
il m’a abandonnée sur le canapé. Les organisateurs ont prévu que j’assisterai
seule au spectacle commandé pour les enfants.
Le Président doit arriver à la fin. Les six
cent cinquante petites têtes sont déjà installées, impatientes que les
festivités commencent. La salle bruisse de leurs rires et de leurs voix.
Je m’arrête pour embrasser quelques-uns
d’entre eux, ceux que j’ai rencontrés. Pour la plupart, ils sont sur un
fauteuil roulant. Lorsqu’arrive le chanteur M. Pokora, l’ambiance se déchaîne.
À la fin du show, il est convenu que j’aille à la rencontre du "Président"
pour revenir avec lui, dans la salle. Je l’attends en bas de l’escalier
d’honneur. À son premier regard, je vois que j’ai réussi mon coup :
– Tu es magnifique, on dirait une reine.
Nous faisons notre entrée ensemble, pour une
fois il m’attend, alors qu’il a pris l’habitude de marcher devant sans se
soucier de moi. Je monte sur scène avec lui, ce qui n’était pas prévu. Il
adresse quelques mots au jeune public et, pour la première fois depuis des
mois, il a une phrase à mon égard, un remerciement public pour l’organisation
de ce Noël enchanté.
Je me retrouve quelques instants plus tard à
danser avec un jeune homme que je ne connais pas. Puis François et moi allons
de table en table pour distribuer les cadeaux, faire des photos et signer des
autographes. Il est plutôt attentionné. Il me suit lorsque je lui demande
d’aller voir telle ou telle association. Les enfants n’en ont jamais assez, ils
veulent une photo avec le Président, une avec moi, puis avec les deux et des
autographes ! Une heure plus tard, il repart travailler.
Je reste jusqu’à la fin. Il est 4 heures de
l’après-midi. Angela Merkel arrive dans une heure et le personnel doit réaliser
la prouesse de remettre la salle des fêtes en état en un si court laps de
temps.
Durant cet intermède, je reçois dans mon
bureau Sarah, avec ses enfants Eva et Raphaël. Leur père est mort en
Afghanistan, en juin 2012, avec trois de ses camarades.
J’avais accompagné François aux Invalides, à
la rencontre des familles. En larmes, Sarah avait demandé au Président une
dérogation pour un mariage posthume, ce qu’il avait bien sûr accepté. Sa
demande m’avait bouleversée. J’étais allée lui porter en mains propres le
document dans le Pas-de-Calais. Sarah gère un centre pour enfants handicapés,
un IME, que j’avais visité à cette occasion. Des liens amicaux se sont créés
entre nous.
Après son départ, je vais voir mes
assistantes. Je m’assois dans leur bureau, avec ma robe longue et mes talons de
quinze centimètres. Je n’ai rien mangé depuis la veille, je ne peux plus
bouger.
Mon équipe m’apprend que j’ai dansé avec
Brahim Zebda, l’ex de Madonna, qui faisait partie du spectacle, et que la vidéo
commence à faire le buzz sur Internet. Je ne savais pas qui il était. Il
avouera ensuite lui aussi ne pas savoir qui j’étais. Nous sommes quittes.
Mon téléphone sonne, c’est François :
- Est ce que tu veux venir saluer Merkel ?
Jamais il ne me fait ce genre de
propositions.
- Quand ?
- Dans cinq minutes.
Je ne peux pas y aller en robe longue. Je
retire mes chaussures, monte quatre à quatre les marches de l’escalier qui mène
à l’appartement. À toute vitesse, je change de robe et de chaussures. Je
redescends aussi vite et je suis dans le hall, prête à accueillir la
chancelière aux côtés du Président.
L’échange avec elle est agréable. Je la
rencontre pour la première fois. Elle me dit être heureuse de me voir et
aimerait beaucoup que nos deux couples se retrouvent à l’occasion du festival
de Bayreuth. Je lui réponds que j’en serais ravie. François et Angela Merkel
partent ensemble pour une séance de travail avant le dîner.
Je peux enfin aller me reposer, avant d’aller
à un dîner de mon côté, prévu de longue date. Je m’allonge sur le lit,
totalement éreintée. La gentillesse de François durant cette journée ne me fait
pas oublier la veille et la violence de ses mots… Lorsque je rentre de mon
dîner, il dort déjà. Le lendemain, il part à Bruxelles pour un Conseil
européen. Nous avons à peine le temps d’échanger quelques mots au
petit-déjeuner. Mon fils et le personnel sont là, donc rien d’intime n’est
possible.
Je décide de lui écrire une longue lettre
qu’il emportera à Bruxelles. Je la fais porter à son bureau. Je lui explique
que son comportement de la veille n’est pas acceptable : me laisser seule, sans
appeler de médecin, relève de la non-assistance à personne en danger. Si je
doutais de son désamour, quelle preuve plus éclatante que celle-là ?
Je lui écris que je l’aime toujours mais que
cette vie-là ne peut continuer pour moi. Je peux admettre évidemment la charge
de travail et la lourdeur de la fonction. Mais est-il nécessaire d’y ajouter de
la méchanceté, et pire encore, de l’indifférence ? Notre amour vaut mieux que
ça. Comment le pouvoir a-t-il pu étouffer cet amour si fort, si violent ?
J’étouffe moi aussi. J’ai besoin d’air. De
sentiments et de respect.
À son retour, deux jours plus tard, nous
avons une conversation. Dure, très dure. Il revient sur notre mauvaise entente.
Il me critique, regrette que je sois devenue impossible à vivre. Bien sûr, je
suis tendue et nerveuse, les frictions entre nous se multiplient, parfois pour
un rien. Je suis en état de souffrance permanente tant son indifférence
m’atteint.
Est-ce moi qui ait changé ou lui ? Il me
fuit, ne supporte plus que je sois en public à ses côtés. Les photographes ont
remarqué qu’il n’a plus jamais un regard ou une attention pour moi, qu’il ne
m’attend pas, qu’il me parle de moins en moins en aparté.
Les téléobjectifs sont des microscopes des
sentiments.
François me rappelle "l’affaire du tweet"
:
- Elle a fait beaucoup de mal. Peut-être
aurions-nous dû nous séparer à ce moment-là.
Il sait pourtant ce qu’il en est. Il connaît
les circonstances. Je ne m’exonère pas de cette faute. J’en ai supporté toutes
les conséquences, elle me poursuit encore aujourd’hui, donc je sais que j’ai eu
tort. Mais ce jour-là, s’il ne m’avait pas menti une fois encore, rien ne
serait jamais arrivé. Je n’aurais pas écrit ces quelques mots irréparables.
L’affaire avait commencé avant même la
présidentielle, quand la victoire se dessinait et que Ségolène Royal rêvait
tout haut d’un poste prestigieux. Candidate malheureuse à la présidentielle
cinq ans plus tôt, elle jette son dévolu sur la présidence de l’Assemblée.
Nous en discutons à plusieurs reprises avec
François. Il n’y est pas favorable. Il sait ce qu’il en coûtera, à la fois sur
le plan médiatique et en termes de complications politiques.
Personne ne peut nier leurs liens privés, et
moi pas davantage. Ils ont quatre enfants ensemble, il n’y a rien de plus
précieux. Mais l’éventuelle accession de Ségolène Royal au perchoir de
l’Assemblée relancerait le roman médiatique du trio amoureux dont nous avons
tous déjà trop souffert.
Plusieurs juristes l’alertent également sur
le risque inédit que comporterait un lien privé entre le pouvoir exécutif et le
pouvoir législatif, alors que la Constitution exige la séparation des pouvoirs.
Depuis 1875, le président de la République n’a pas le droit de se rendre à
l’hôtel de Lassay ni d’entrer dans l’hémicycle.
François Hollande en Président et la mère de
ses enfants à la présidence de l’Assemblée, c’est la certitude de polémiques
sans fin. François le sait, mais il laisse Ségolène Royal à son rêve. Il
l’encourage même puisque c’est ce qu’il a négocié avec elle lors de son
ralliement après le premier tour des primaires socialistes, lorsqu’elle lui a
apporté son soutien contre Martine Aubry. Mais officieusement, il assure qu’il
n’en veut pas comme troisième personnage de l’État. Cette duplicité ne m’étonne
pas. Combien de fois l’ai-je ainsi entendu, lorsqu’il était Premier secrétaire
du PS, encourager un candidat et tout faire ensuite pour qu’il n’ait pas
l’investiture? Organiser en sous-main des opérations de barrage à une élection
en faisant porter le chapeau à d’autres? C’est un politique, par toutes les
fibres de son corps. La tactique est une seconde nature.
À l’issue du premier tour des législatives de
juin 2012, la situation électorale n’est pas bonne pour Ségolène Royal. Elle a
été parachutée à La Rochelle parce qu’elle a laissé son fief historique à
Delphine Batho. Les habitants de cette ville sont attachés au candidat PS
dissident Olivier Falorni, militant local de longue date, qui la talonne au
premier tour.
Je suis présente lors de la soirée
électorale, organisée dans le salon vert qui communique avec le bureau
présidentiel. Deux douzaines d’ordinateurs ont été installés sur cette table.
Il y a beaucoup de monde, je connais peu de gens parmi ceux qui décortiquent
les résultats au fur et à mesure qu’ils tombent. Il règne cette atmosphère de
fièvre électorale que je connais si bien et que j’aime tant respirer. Un buffet
est dressé à côté.
François analyse les résultats. En filigrane,
se pose la question "Ségolène Royal". Il secoue la tête :
- Elle n’a plus aucune chance. Elle arrive en
tête avec 32 %, mais Falorni est juste derrière avec 3 % d’écart. Il est bien
implanté. Il va rassembler facilement au second tour.
- Tu ne feras rien pour la soutenir ?
- Non, m’assure-t-il, tu peux être
tranquille, je ne ferai rien je m’y suis engagé.
- Tu sais que Falorni est quelqu’un de bien
et qui t’a toujours été fidèle.
- Oui, c’est quelqu’un de bien.
En bon politique, il téléphone tout de même
au candidat dissident pour lui demander - mollement - de se retirer. Falorni
refuse, mais les choses sont claires pour tout le monde.
Je pars me coucher un peu avant minuit. Je
suis rassurée, car je craignais une nouvelle vague médiatique. La presse s’est
tellement amusée de notre rivalité, du "Hollande et ses deux femmes"…
J’en suis meurtrie au plus profond de moi-même. Quelques jours avant la
cérémonie d’investiture du 15 mai 2012, deux journalistes, que je connaissais
pourtant bien, m’avaient ainsi téléphoné pour me demander si j’y serais
présente.
- Pourquoi y seras-tu si Ségolène Royal n’y
est pas? me demande l’un.
- À quel titre? me demande l’autre.
Je suis tellement déstabilisée que je ne peux
que répondre la voix mal assurée :
- Je ne sais pas, je suis censée devenir
première dame, non ?
Même eux ne me considèrent pas comme
légitime. Pourtant, avec François, nous sommes officiellement ensemble depuis
cinq ans, sept ans en réalité. Et je n’ai toujours pas ma place à ses côtés.
Je suis donc soulagée que le spectre d’une
cohabitation ingérable s’éloigne. Nous ne rentrons pas rue Cauchy. Je m’endors
de son côté du lit dans l’appartement de l’Élysée, confiante. Pour François, la
nuit sera courte à attendre l’ensemble des résultats. Je ne l’entends pas se
glisser à mes côtés.
Le lendemain matin, il part très tôt. Nous
avons juste le temps d’écouter un peu la radio ensemble. Je prends mon temps
pour me préparer et je descends à mon bureau un peu plus tard. Comme j’en ai
l’habitude, je consulte le fil AFP sur mon iPhone. Je découvre soudain une
dépêche "Urgent" : "François Hollande apporte son soutien à
Ségolène Royal".
La dépêche agit sur moi comme un coup de poignard.
Le texte est sobre : "Dans cette circonscription de Charente-Maritime,
Ségolène Royal est l’unique candidate de la majorité présidentielle qui peut se
prévaloir de mon soutien et de mon appui. François Hollande, président de la
République, lundi 11 juin 2012".
Il m’a donc menti et vient par la même
occasion de renier l’un de ses engagements de campagne. Pourquoi n’a-t-il pas
été honnête la veille au soir quand il m’a parlé ? Pourquoi n’a-t-il pas essayé
de m’expliquer qu’il ne pouvait pas faire autrement? Que Ségolène Royal faisait
pression sur lui et que les enfants étaient intervenus en sa faveur? Je crois
que j’aurais tempêté, mais je me serais inclinée. Il n’a pas eu le courage de
m’en parler.
Il vient de désavouer l’une de ses promesses
publiques, brandie comme un serment et il l’a fait pour des raisons privées. Et
à moi, il a menti, une fois de plus.
J’appelle aussitôt François, furieuse. Je le
préviens que je vais soutenir Falorni. J’avais déjà été choquée du sort qui lui
avait été réservé avec sa mise à l’écart de l’investiture.
Là, c’est une double peine. François sent
qu’il est allé trop loin, que mon énervement est à son comble. Il essaie
d’éteindre l’incendie qu’il a lui-même allumé.
- Attends-moi ! J’arrive, on se rejoint en
haut.
Nous nous retrouvons dans une pièce entre
l’étage présidentiel et notre chambre, où Mitterrand entreposait ses livres et
ses affaires de golf. Le couple Sarkozy en avait fait une chambre d’enfant. Je
l’ai transformée en bureau personnel. J’y ai installé des photos de mes fils
lorsqu’ils étaient petits et quelques-uns de mes souvenirs, ceux que j’ai voulu
mettre à l’abri des regards des visiteurs que je reçois dans le bureau officiel
juste en dessous. Je m’y retire toujours à un moment ou à un autre de la
journée pour échapper à la lourdeur du Palais.
Mais cette fois, la lourdeur est dans le
bureau. L’atmosphère est tendue, comme à la minute qui précède un orage prêt à
exploser, avec ses coups de tonnerre et ses premiers éclairs secs qui zèbrent
le ciel. J’éclate de colère. C’est notre plus grosse dispute depuis que nous
nous connaissons.
Je ne comprends pas sa trahison, il lui
suffisait a minima de ne pas me mentir. Si seulement il avait été capable de me
dire, les yeux dans les yeux : "Comprends-moi, je ne peux pas faire
autrement pour mes enfants…" Je suis capable de comprendre l’importance de
la mère. J’en suis une. J’aurais essayé, oui, de l’admettre. Il tente de me calmer.
Mais il me ment encore. Il m’assure qu’il n’y
est pour rien, que c’est le secrétaire général de l’Élysée qui s’est occupé de
cette affaire. C’est le coup de grâce : le mensonge est énorme. Pierre-René
Lemas réfutera ensuite cette excuse dérisoire : au contraire il a voulu
empêcher François d’apporter ce soutien qui mélange tout, vie privée et vie
publique. Et il n’est pas le seul conseiller à avoir tenté de l’en dissuader.
François l’a fait. Au plus profond de moi, sa
décision réveille mon sentiment d’illégitimité, qui me fait tant de mal depuis
l’officialisation de notre relation. Lors de la dispute, je préviens François
du tweet de soutien que je vais rédiger. Il veut m’en empêcher, tente de
m’arracher mon téléphone des mains. Il renonce avant que les choses ne
dégénèrent davantage. Je m’assois sur le petit lit coincé contre le mur. Je me
mets à la rédaction de mes 139 signes.
Volontairement, je n’utilise pas le mot "soutien"
mais "courage". Je pense qu’Olivier Falorni peut jeter l’éponge après
le soutien présidentiel à Ségolène Royal. Je le connais, nous avons eu un bref
échange au téléphone la veille et il craignait un geste de Hollande à l’égard
de sa rivale. Je l’ai rassuré : il n’y en aurait pas. Le Président me l’avait
garanti.
Découragé, Olivier Falorni peut très bien
avoir déjà renoncé. Je rédige mon tweet de manière à ce qu’il convienne dans
les deux hypothèses.
Ma colère occulte ma raison. Mon doigt ne
tremble pas lors de la rédaction de ce message. Pas davantage lorsqu’il s’agit
d’envoyer le message aux abonnés de mon compte Twitter. Il est 11h56. "Courage
à Olivier Falorni qui n’a pas démérité, qui se bat aux côtés des Rochelais
depuis tant d’années dans un engagement désintéressé".
Pas un instant je n’imagine la déflagration
qu’il va provoquer. Cette petite phrase se propage à la vitesse du Net, elle
est reprise, renvoyée, commentée des millions de fois, mais je n’en ai pas
conscience. Aveuglée par le mensonge du Président, je me suis jetée toute seule
dans la gueule du loup.
Je préviens aussitôt deux personnes, Patrice
Biancone mon chef de cabinet et Olivier Falorni à qui j’envoie un sms. Patrice
vient me voir immédiatement. Lui mesure l’ampleur de la catastrophe. Son
téléphone commence à vibrer frénétiquement, puis c’est au tour du mien. Toute
la presse appelle. Je réponds seulement à l’AFP, qui me demande si mon compte a
été piraté ou si c’est bien moi qui ait écrit. J’assume. Puis je me retire, je
m’enferme, je me coupe du monde comme je le fais à chaque tremblement de terre.
Malgré tout, je maintiens mon déjeuner avec…
une éditrice, dans le cadre de ma page consacrée aux livres dans Paris-Match.
Le tweet est évidemment la première chose dont elle me parle. Elle réalise que
je ne me rends pas compte de la portée de mon acte. Elle me raconte ce qu’elle
a entendu dans le taxi en venant, la polémique qui enfle et l’incompréhension.
Tout ce que justement je n’ai pas voulu imaginer. Et elle me fait une offre
d’édition que je décline aussitôt.
François vient me voir quelques heures plus
tard. Lui aussi a immédiatement mesuré les dégâts mais il a cette qualité
immense de regarder d’abord devant et de ne jamais s’attarder sur ce qui est
fait. Comment fait-on pour se sortir de cette situation? C’est la seule chose
qui le préoccupe. Je n’en ai aucune idée. Il est très fâché, me signifie qu’il
restera à l’Élysée le soir même pour dîner avec ses enfants, que je rentrerai
seule avec mon fils rue Cauchy. Je ne discute pas.
Le lendemain, il me retrouve dans notre
appartement. Il est toujours en colère, m’adresse à peine la parole. Il est
muré dans un de ses silences qui me font tant de mal.
Je déteste ces soirées où nous sommes comme
deux étrangers, deux solitudes. En est-il simplement conscient ?
Lui et ses conseillers redoutent un impact
négatif sur les résultats du deuxième tour des élections législatives. Les
commentaires de tous les journalistes et des "grands experts" des
pronostics politiques vont tous dans le même sens. Ils affirment qu’avec ces
139 signes, je viens de faire perdre au moins
cinquante sièges au parti socialiste. Malgré son irritation contre moi,
François honore une promesse faite à mon plus jeune fils. Nous devions aller
dîner tous les trois dans un restaurant qu’il voulait nous faire découvrir.
François aurait pu annuler, j’aurais compris.
Léonard aussi. Mais François a vu grandir mon fils depuis sept ans. Il l’a
connu enfant et tous les deux s’entendent bien. Il veut lui faire plaisir et
tient son engagement pour une fois. Heureusement Léonard anime la conversation,
je surprends à plusieurs reprises le regard un peu perdu de François. Je mesure
le mal que je lui ai fait.
Je lui dis que je suis prête à présenter des
excuses publiques. Il refuse, il ne veut plus que je m’exprime. Il craint que
cela ne rallume le feu. Mais les braises sont loin d’être éteintes. Le feu ne
cessera de brûler et il couve encore. J’aurais dû suivre mon instinct et
m’excuser officiellement.
J’adresse quand même des sms d’excuses à deux
de ses enfants. Thomas me répond sévèrement, mais il souligne en filigrane que
le fond du problème est qu’il n’accepte pas la séparation de ses parents, comme
ses frères et sœurs et comme la plupart des enfants de parents qui ont refait
leur vie. Nous sommes bien dans un imbroglio privé.
Le lendemain, François et moi allons ensemble
à l’exposition de peinture de Florence Cassez à la galerie 75 Faubourg, située
à deux pas de l’Élysée. Il n’y a évidemment pas d’effusion entre nous. Il est
distant. Je le vois peu jusqu’au lundi, il passe son temps à l’Élysée. Il n’a pas
besoin de se rendre à Tulle pour voter, puisque celle qu’il a choisi pour lui
succéder, Sophie Dessus, a été élue au premier tour. Lorsque nous sommes seuls,
il me parle de "ma mauvaise image". Il craint que je ne devienne
contagieuse. Il ne pense qu’à lui.
- Et moi ? Tu te souviens où en était ton
image quand je t’ai aimé ? Si j’avais dû m’arrêter à ta popularité, je ne serai
pas tombée amoureuse de toi.
Il était d’ailleurs tellement bas dans ces
années 2005-2006 qu’il n’était pas mesuré par les instituts de sondage. Je suis
exclue de la soirée électorale, mais je ne demande pas mon reste. Je demeure
seule rue Cauchy. Nous échangeons des messages dans l’après-midi lorsqu’il
reçoit les premières tendances. Je le sens se détendre. Les résultats sont encore
meilleurs que ceux qui étaient prévus avant le tweet. Ma faute n’a pas eu la
moindre conséquence sur le score du PS. Ségolène Royal n’est pas élue mais son
faible score du premier tour était irrattrapable. Comme lors des
présidentielles de 2007.
Malgré les très bons résultats d’ensemble de
la majorité présidentielle, je ne reçois pas beaucoup de soutien dans les jours
qui suivent. La victoire du PS était attendue, mon tweet est donc un événement
plus excitant pour la presse, qui se déchaîne. Ségolène Royal devient la
victime d’un coup bas et non d’un parachutage malheureux. Aux yeux des médias
et de l’opinion publique, je suis coupable de l’avoir fait échouer, coupable
d’être intervenue dans un débat politique pour régler un différend privé,
coupable de ne pas être en accord avec le Président dont je partage la vie,
coupable de jalousie irraisonnée. Une voleuse de mari, destructrice de famille,
rancunière et colérique, hystérique. N’en jetez plus. Je propose à nouveau à
François de présenter des excuses publiques. C’est non.
J’essaie d’échapper à cette vindicte
générale. Je coupe tout. Je m’isole. Il m’arrive de recevoir des messages me
disant "surtout ne lis pas cet article" et c’est pire encore.
Soit je résiste, et j’imagine le pire. Soit
je le lis, et cela m’abat.
Je dois essuyer les rappels à l’ordre de tous
les hauts personnages de l’État et des ténors du PS. C’est à qui aura la petite
phrase la plus dure à mon égard : Jean-Marc Ayrault, Claude Bartolone, Martine
Aubry, François Rebsamen et j’en oublie. Je connais le jeu politique. J’ai été
quinze ans journaliste dans ce domaine. Je sais qu’aucun d’entre eux ne se
serait permis ces attaques sans l’aval de François. L’une de mes amies me dira
plus tard cette phrase terrible : "C’est Hollande lui-même qui a délivré
le permis de tuer".
Ai-je jamais été aussi seule ? Sa colère
contre moi est retombée après le deuxième tour, favorable à la gauche, mais il
reste dur. Je ne comprends pas pourquoi ces responsables politiques ne
cherchent pas à dédramatiser et à passer à autre chose.
Chaque jour, l’un d’entre eux entretient la
polémique.
Pour ne pas sombrer, je m’évade le plus
souvent possible dans le parc de Versailles pour pédaler, pédaler encore. Je ne
suis pas certaine à ce moment-là de remettre les pieds à l’Élysée. J’ai les
idées noires, très noires. Mais je dois tenir, mes deux fils passent leur bac.
Cet examen arrive au moment où la tête de leur mère est symboliquement mise à
prix, affichée sur tous les dos de kiosques avec des titres plus assassins les
uns que les autres. Quel crime ai-je donc commis ? On me reproche d’avoir
mélangé la vie privée et la vie publique. C’est vrai. Mais est-ce moi qui ai
commencé ? François Hollande n’a soutenu qu’un seul candidat et c’est la mère
de ses enfants. Il ne l’a fait pour aucun autre. C’est lui qui a fait entrer sa
vie privée dans la politique.
Mais par ce tweet, j’ai touché au symbole
suprême : à la mère, à l’intouchable. Je suis une mère, moi aussi, mais pas
celle des enfants du Président. Ça ne compte pas.
Quelques mois plus tard, un spécialiste des
sondages me conseillera de mettre en scène mes enfants. Il m’expliquera que les
Français ne me voient jamais avec eux. Quelques photos de famille, savamment
orchestrées, me dira-t-il, suffiraient à renverser l’opinion, pour que l’image
de la mère de famille recomposée remplace celle de la maîtresse, au sens le
plus négatif du terme. Je refuserai évidemment cette comédie et l’utilisation
de mes enfants à mon profit.
Quelques femmes du Gouvernement, telles que
Yamina Benguigui, Aurélie Filippetti ou Marisol Touraine, prennent, malgré
tout, ma défense. J’en suis touchée. Yamina m’explique même que je suis devenue
un symbole d’indépendance dans les banlieues.
Pour les jeunes filles, je suis celle qui
refuse "le devoir d’obéissance". Cela me surprend mais effectivement,
lorsque j’oserai enfin affronter la rue, je recevrai des témoignages de
sympathie et de soutien, dont beaucoup de jeunes filles ou de femmes issues de
la diversité.
Un déjeuner avait été fixé avec Najat
Vallaud-Belkacem dans les deux ou trois jours qui suivent le "scandale".
Je suis persuadée qu’elle va annuler du fait de sa proximité avec Ségolène
Royal. Non, elle maintient. Là encore, je lui suis reconnaissante.
Évidemment, nous abordons rapidement la
question du tweet. J’exprime mes regrets.
Mais ce n’est pas ce qui l’intéresse :
- Je suis impressionnée par ta puissance
médiatique alors j’ai pensé que nous pourrions faire des opérations ensemble.
Je suis stupéfaite. Je me serais bien passée
de cette "puissance médiatique", de toutes ces unes de magazines qui
me traitent comme si j’étais une sorcière, méchante et jalouse. Mais je la
trouve en même temps courageuse d’être prête à s’afficher à mes côtés.
- À quoi penses-tu ?
- Nous pourrions aller ensemble à la
rencontre des prostituées, la nuit, au bois de Boulogne.
Sa réponse me laisse coite. Je sais qu’elle
veut faire de la lutte contre la prostitution l’un de ses combats. Mais cette
fois, c’est moi qui me dégonfle :
- Je ne suis pas sûre que dans les
circonstances actuelles, ce soit une bonne idée. Je pense qu’il me faut des
sujets plus consensuels.
Mais je retiens ce terme de "puissance
médiatique" qui la fascine. Elle est attirée par ce que je cherche à fuir
depuis le début de mon histoire avec François Hollande et dont je ne parviens
pas à me défaire.
Je n’arrive plus à descendre dans mon bureau,
je déserte l’Élysée. J’évite consciencieusement ces conseillers dont je sens
l’hostilité. Trois d’entre eux viendront tout de même m’avouer, en catimini,
qu’ils me comprennent, que le Président a eu tort avec son communiqué de
soutien. Ils pensent même que je lui ai servi de paratonnerre.
Sans mon tweet, c’est sur lui que se seraient
abattues les foudres de la presse puisqu’il soutenait son ex-compagne dans un
mélange des genres évident. Quelques éditorialistes le soulignent, mais ils
sont isolés.
En ce mois de juin 2012, les médecins me
suggèrent de prendre un traitement d’anxiolytiques pour supporter la violence
des attaques ad hominem. Je refuse. Je n’ai jamais pris d’antidépresseurs, je
ne veux pas commencer.
Je me crois sans doute plus forte que je ne
le suis. Aujourd’hui, je pense que cette alerte aurait dû me forcer à faire une
pause. À prendre soin de moi, à essayer de comprendre l’engrenage dans lequel
nous étions pris et comment je pouvais desserrer l’étau. Mais je reste seule
avec mes pensées.
Lors de mes kilomètres parcourus à vélo le
week-end à la Lanterne, je réfléchis à ce qui m’a poussée à commettre cette
faute de 139 lettres. D’abord ma fidélité à Olivier Falorni, la double
injustice qui lui a été faite, mais surtout la situation politique impossible
qui aurait résulté de l’élection de Ségolène Royal. Lui, François Hollande au
palais de l’Élysée, elle, à l’hôtel de Lassay. Chacun dans son palais. Je ne
vois pas où aurait été ma place. Elle est déjà tellement difficile à trouver.
On ne lance pas une bombe qui vous explose à la figure sans raison. La
maladresse ne justifie pas tout.
Je ne me reconnais pas dans l’image que je
traîne depuis le début de notre histoire.
Aux yeux de tous, je suis celle qui a détruit
"le couple mythique de la politique".
Lorsque nous avons basculé avec François
Hollande dans une relation amoureuse - neuf ans déjà! - j’avais pourtant moi
aussi un mari, Denis, que j’aimais, avec lequel je m’entendais bien, et trois
jeunes enfants.
Nous avions tout pour être heureux, une belle
vie de famille, une vaste maison en grande banlieue, un chien joyeux qui vient
de mourir au moment où j’écris ces pages.
J’avais obtenu du journal de disposer de mes
mercredis pour passer davantage de temps avec mes garçons. Moi, qui n’avais pas
voulu répéter la vie de ma mère, j’essayais alors de lui ressembler.
Je faisais des crêpes ou des gaufres le
mercredi après-midi. Nous partions en promenade, c’était encore l’âge des
cabanes dans les bois. J’adorais traîner dans les jardineries à la recherche de
nouvelles fleurs à planter. J’aimais tondre et jardiner.
J’attendais le retour du printemps et du
lilas, puis des cerisiers en fleurs avec impatience.
J’aimais ça.
J’ai résisté le plus longtemps possible à
cette attirance entre François et moi. C’est lui qui était pressant, lui qui a
fait basculer notre amitié amoureuse en amour-passion. Mais in fine, c’est moi
qui fais les frais de cette relation. J’ai dû quitter le journalisme politique.
Et j’incarne désormais aux yeux de tous la
tentatrice, la méchante, la briseuse de couple.
Il n’est jamais facile de refaire sa vie avec
un homme qui a un passé. Ce sont des situations délicates, que connaissent des
millions d’autres femmes, mères de familles recomposées. Cependant la présence
de Ségolène Royal dans le paysage politique rend les choses encore plus
complexes pour François et moi.
Je sais aussi à quel point c’est difficile
pour elle. À cinq ans d’intervalle, lors de l’élection présidentielle, plus de
seize millions de Français ont glissé à deux reprises un bulletin de vote dans
l’urne pour la gauche : le premier en 2007 avec son nom à elle, le second en
2012 avec son nom à lui. C’est une situation hors norme, unique dans les
annales. Du moins jusqu’à aujourd’hui : Si Hillary Clinton se présente, la
situation sera similaire.
Je me souviens d’une promenade dans les
jardins de l’Élysée alors qu’avec François, nous évoquons justement la candidature
d’Hillary.
- Ce serait grotesque qu’elle soit candidate
après son mari, me dit-il.
Je suis soufflée :
- Je te rappelle que tu l’as été toi, après
Ségolène Royal, et que vous avez même été adversaires lors de la primaire!
Dans l’esprit de François Hollande, ce qui
est permis pour elle et lui ne l’est pas ailleurs. Il vit dans le déni
permanent.
De facto, dans l’inconscient des Français, et
sans doute aussi dans le mien, le couple, c’est elle et lui. La mère de ses
enfants est sa femme officielle. Et la femme illégitime, c’est moi. Et
pourtant, je l’aime comme je n’ai jamais aimé personne.
J’ai sacrifié beaucoup pour lui, sans retour.
Il y a bien eu cette phrase prononcée dans la presse dans laquelle il disait
que j’étais "la femme de sa vie" : "C’est une chance
exceptionnelle que de pouvoir réussir sa vie personnelle et de rencontrer la
femme de sa vie. Cette chance, elle peut passer. Moi, je l’ai saisie. Depuis
plusieurs années, je partage ma vie avec Valérie Trierweiler pour mon plus
grand bonheur". Avant de regretter publiquement quelque temps plus tard
l’expression de "femme de sa vie", pour ménager Ségolène Royal, ses
enfants, et peut-être aussi l’opinion. Quelle déception… Qui suis-je pour lui?
Nous avons parlé plusieurs fois de ce sentiment
d’illégitimité. Il ne voyait pas le problème, puisque nous vivions ensemble et
que nous nous aimions. Un jour, j’ai tapissé le mur de notre cuisine de photos
de mon ex-mari et de moi, au temps de notre mariage : des photos de bonheurs et
de baisers de vacances. Il était choqué. Il a compris ce jour-là combien
l’exposition médiatique permanente de sa vie d’avant avec Ségolène Royal
rendait ma vie difficile, et que j’avais besoin de son soutien et de sa
reconnaissance. Mais cela n’a pas duré.
Le jour du tweet, toutes les années de
souffrance explosent. J’appuie sur le détonateur, et j’en suis la seule
responsable. Mais la bombe à retardement a été fabriquée par François Hollande
et Ségolène Royal, avec leur jeu constant entre privé et public, à coup de photos
de famille et de déclarations ambiguës.
Tantôt ils s’affrontent, tantôt ils se
servent l’un de l’autre comme marchepied. En 1997, après la victoire de "la
gauche plurielle" aux législatives anticipées suivant la dissolution,
François avait fait le siège de Lionel Jospin pour que Ségolène Royal soit
intégrée au Gouvernement. François prenait la tête du PS. Ségolène Royal devait
être occupée pour qu’il dispose de sa liberté. Lionel Jospin avait fini par
obtempérer.
Dix-sept ans plus tard, Ségolène Royal est
réapparue dans le gouvernement de Manuel
Valls, par la volonté de François Hollande.
Ce jeu politique entre eux n’a pas de fin, c’est un labyrinthe dans lequel je
me suis perdue.
Deux mois après la rupture, en mars 2014, je
vais voter pour les municipales. Près de L’Isle-Adam, à quarante kilomètres de
Paris, là où j’ai vécu avec ma famille, celle que j’ai constituée avant de
rencontrer François. Mon coeur se serre, tandis que je gare ma voiture devant
notre ancienne maison où vit toujours mon ex-mari.
Je passe devant l’école primaire de mes
enfants. Une petite école à l’ancienne, n’accueillant que soixante-dix élèves
en trois classes, située sur la place du village, devant l’église du xiie
siècle. Ils y étaient tous les trois. Les souvenirs affluent et me submergent.
Je revois mes trois petits garçons si beaux, le matin à l’heure de la panique.
Nous étions si proches de l’école que nous
entendions la cloche sonner. Ce moment, où il fallait partir à la recherche
d’une paire de chaussures, d’un manteau ou d’un cahier. Et réclamer le bisou
pour la journée. Je partais ensuite marcher avec Denis et notre chien dans la
campagne.
Une vague de nostalgie m’envahit. Mes enfants
sont presque des hommes maintenant.
Mon bureau de vote est dans "La maison à
rêver", leur ancienne cantine. En ressortant, ce jour-là, peu m’importe
les résultats du parti socialiste mais ce que j’ai fait de ma vie.
Je viens de voter à gauche, et je pense à ma
famille, ce mari brillant et ces garçons magnifiques que j’ai quittés pour François
sept ans plus tôt. Personne ne croyait en lui, je n’avais aucun rêve secret
d’Élysée. Jamais nous n’avions évoqué le fait qu’il pourrait être candidat un
jour. Rien d’autre que de l’amour.
Tous ces sacrifices pour être jetée comme un
mouchoir usagé, en l’espace d’un instant et de dix-huit mots. Ai-je fait le bon
choix? Toutes ces questions m’assaillent alors que je m’apprête à aller marcher
et réfléchir dans la campagne, comme je le faisais autrefois.
Une pluie de grêle m’oblige à faire demi-tour
précipitamment. Faire demi-tour. Comme j’aimerais à cet instant retourner en
arrière, que ces années n’aient pas eu lieu.
Mais comment ne pas songer à nouveau, alors,
à nos premières années de passion avec François ? Celle qui emporte tout. Celle
qu’on ne vit qu’une fois. Et à "l’avant d’avant", comme nous disions.
Toutes ces années où j’étais en charge du parti socialiste en tant que
journaliste politique. D’abord dans une revue Profession politique, là où
j’avais débuté avec une dizaine de jeunes journalistes.
Exercer ce métier ne faisait pas partie de
mes rêves, cela me paraissait trop inaccessible. Aussi j’ai eu le sentiment
d’atteindre mon Graal lorsque la chance s’est présentée, grâce à un concours de
circonstances assez incroyable, il y a maintenant vingt-six ans.
L’année de mon DESS de communication
politique et sociale à la Sorbonne, je me suis retrouvée parmi les invités lors
des soirées électorales pour l’élection présidentielle de1988. D’un groupe à
l’autre, je suis entraînée à la Maison de l’Amérique latine, là où François
Mitterrand fête sa victoire. Il m’aperçoit dans la salle, me salue et me dit :
- On se connaît, n’est-ce-pas ?
Non, bien sûr que non je ne connais pas le
Président. J’ai vingt-trois ans, j’ai débarqué de ma province cinq ans plus tôt
pour faire mes études à Paris et suivre mon premier amour, mais je ne connais
personne "d’important", alors un Président…
Mais cette petite phrase n’échappe pas à
l’oreille d’un investisseur au capital de la revue Profession politique, qui
doit être lancée trois mois plus tard.
- Allez les voir, ils cherchent des jeunes,
me dit-il.
Nous sommes en mai et dans un mois je termine
mes études. J’ai quelques pistes de job dans la communication, que je poursuis
sans conviction. Arrêter les études me coûte, j’aime la vie étudiante. Je
prends tout de même contact avec la direction de Profession politique, peu
convaincue de mes chances d’être recrutée.
Je suis certaine de ne pas avoir le bon
profil. Je ne suis pas une Rastignac au féminin.
Comme beaucoup, je doute de moi, je me heurte
au fameux plafond de verre. Mais cette fois, je sens une force nouvelle qui me
guide. Je passe un entretien, puis un deuxième. Et le miracle arrive : ma
candidature est retenue. Je dois commencer le 1er août à Profession politique.
Mais un problème se pose. Comme chaque année,
depuis cinq ans, je me suis engagée à travailler tout l’été chez Byblos, une
boutique de bijoux ethniques située à Saint-Gilles- Croix-de-Vie, une station
balnéaire de Vendée. Là où j’ai passé toutes mes vacances d’enfance, avec mes
parents, mes frères et sœurs. D’abord dans une petite maison de location
lorsque nous partions au mois de juin car les prix étaient abordables.
Nous manquions alors un mois d’école. Puis
quand nous avons un peu grandi, la transhumance de la famille se faisait vers
le camping. Mes parents avaient fini par pouvoir s’acheter une caravane
d’occasion. Nous n’allions pas au camping mais sur un terrain, sans le moindre
confort, que louait une fermière à deux ou trois familles. Le travail
saisonnier l’été, dans cette boutique, me permet, en complément des bourses que
je reçois de l’État et d’autres petits jobs, de financer mes études.
Je me suis assumée, seule, dès l’âge de
dix-huit ans. Mes parents m’avaient laissé quitter le foyer mais à la seule
condition que je me débrouille. Comment auraient-ils pu faire autrement? Ils
étaient dans l’incapacité de m’aider financièrement et il ne me serait pas venu
à l’idée de leur demander quoi que ce soit. Je revois encore ma mère pleurer lorsque
je suis partie pour "monter à la capitale"…
Voilà pourquoi, cinq ans plus tard, je dois
appeler les patrons de la boutique pour leur dire que je commence un véritable
emploi le 1er août, mais que je suis prête à venir travailler tout le mois de
juillet. Ils acceptent, heureux et fiers pour moi. Au fil de ces années, ils
sont devenus de vrais amis, et même davantage, ils font partie de ma famille.
Je leur dois beaucoup. Je ne les ai jamais
perdus de vue, ils sont venus me voir à l’Élysée, intimidés de me retrouver là,
trente ans après avoir été vendeuse chez eux.
Lorsque le mois d’août arrive, l’angoisse
monte. Serai-je capable d’être journaliste?
Non, jamais je ne serai à la hauteur. La
politique m’intéresse, mais je ne suis pas spécialiste. L’équipe n’est pas
encore au complet. Les locaux sont vides. Nous montons nous-mêmes les bureaux
achetés chez Ikea. Je dois me familiariser avec l’informatique.
Je n’ai jamais eu d’ordinateur. J’apprends
vite. Nous pouvons commencer un numéro zéro. Puis arrive enfin le numéro un,
celui du lancement. J’ai la chance de dégoter un scoop. Un projet secret de
regroupement des élections que prépare Pierre Joxe, alors ministre de
l’Intérieur. Ce sujet fait la une du premier numéro. Le rédacteur en chef me
félicite.
- J’ai juste eu de la chance.
- Un bon journaliste est un journaliste qui a
de la chance, c’est tout.
Je n’oublierai jamais sa réponse, suivie
d’une autre leçon, qui s’est inscrite en moi pour toujours :
- N’oubliez pas que vous n’existez qu’à
travers votre journal et pas par vous-même.
Me voilà donc chargée de suivre l’Élysée, une
partie du Gouvernement et le parti socialiste, rien que ça. On me demande un
papier sur "la résurgence des vieux courants au PS". Je lève le nez
et demande naïvement :
- C’est quoi, les courants?
Le rédacteur en chef me regarde d’un air
désespéré et réplique :
- Moi, jamais je ne vous aurais embauchée.
Je suis consciente de mes lacunes. Je ne sors
pas de Sciences Po Paris, il me manque tout. Je n’ai pas suffisamment de culture
politique ni même de culture tout court. Je ne connais pas les codes de ce
monde. J’ai vingt-trois ans et je n’ai jamais pris l’avion.
Lorsque je l’avoue au directeur de l’aviation
civile dont je suis chargée de faire le portrait, il me propose mon baptême de
l’air. Le seul pays étranger où je suis allée est l’Allemagne pour un échange
linguistique. Je n’ai jamais vu la Méditerranée. Enfant, je ne suis allée
qu’une fois au théâtre et pour une comédie musicale avec Annie Cordy… Et si peu
au cinéma. Le milieu parisien m’est tellement étranger. Lorsque le directeur du
journal me disait que pour réussir, il fallait accepter "les dîners en
ville", je ne comprenais pas de quoi il parlait. Dîner en ville, pour la
provinciale que j’étais, consistait à prendre le bus pour se rendre au
centre-ville. Et pas pour dîner : nous n’allions jamais au restaurant.
Mais je me mets au travail. J’essaie de
comprendre et étudier les courants et les sous courants: les Chevènementistes,
les Mauroystes, les Poperenistes, les Fabiusiens, les Jospinistes et les…
Transcourants. L’un des leaders de ce mouvement se nomme François Hollande. Lui
et ses amis sont proches de Jacques Delors, ils sont ouverts et iconoclastes.
Je me sens politiquement en affinité avec
cette bande.
Je possède encore quelques exemplaires de
leur revue Témoin. J’ai également dans ma bibliothèque le premier livre de
François Hollande cosigné avec Pierre Moscovici et publié en 1991, L’Heure des
choix, avec sa dédicace : "À Valérie Massonneau qui, de spécialiste redoutée
des arcanes politiques va devenir, à la lecture de ce livre, une autorité en
matière économique".
Avec François Hollande, nous nous connaissons
depuis 1988. Vingt-six ans qu’il est dans mon univers. Je ne garde pas de
souvenir de notre premier déjeuner. Lui oui, et il m’a suffisamment reproché
depuis d’avoir oublié ce moment. C’était au restaurant de l’Assemblée
nationale.
Ma mémoire est plus précise pour les
rencontres de Lorient, organisées par les Transcourants et en particulier
Jean-Yves Le Drian, l’actuel ministre de la Défense. Ces journées de réflexion
se déroulent chaque été en présence de Jacques Delors. Certaines années, elles
ont lieu sous la pluie, Bretagne oblige, mais elles sont toujours joyeuses. La
gaîté, c’est François qui la met, comme partout où il se trouve. Les
journalistes présents ne sont pas très nombreux. Nous allons prendre un verre
tous ensemble à la fin de la journée. J’aime son contact. François aime les
journalistes et je ne tarde pas à devenir sa journaliste préférée.
En 1989, Profession politique change de
propriétaire et un nouveau rédacteur en chef est nommé. Ma tête ne lui revient
pas, je suis presque aussitôt débarquée. Il me prend pour une bourgeoise, fille
de bonne famille.
Je profite de ce licenciement et des indemnités
pour partir un mois aux États-Unis avec celui qui deviendra mon premier mari,
Frank, mon amour de jeunesse. Il est temps que je découvre un peu le monde et
je ne suis pas sans perspective. Quelques mois plus tôt, j’ai rencontré
Laurence Masurel, rédactrice en chef de Paris-Match, lors de la traditionnelle
cérémonie de voeux aux journalistes, à l’Élysée. Ce jour-là, un confrère plus
aguerri m’a prévenue :
- Reste avec moi, Mitterrand recevra après la
cérémonie une quinzaine de journalistes dans un petit salon, je t’emmènerai
avec moi.
C’est ainsi que je me retrouve avec l’élite
de la presse à écouter avec dévotion le Président de l’époque. Laurence Masurel
me repère quand je sors de ce salon avec le groupe de privilégiés et nous
prenons contact. Je n’ai que vingt-quatre ans et pour la deuxième fois,
François Mitterrand vient de changer mon destin. Comment imaginer que je serai
un jour aux côtés d’un autre Président, que je foulerai moi aussi le tapis
rouge, déroulé dans la cour d’honneur du palais de l’Élysée pour la cérémonie
d’investiture?
Ce jour-là, j’ai cherché à retrouver ce
fameux salon attenant à la salle des fêtes. Je n’ai pas su le reconnaître avec
certitude. Vingt-cinq ans étaient passés. Vingt-cinq ans ! Les années ont filé
comme l’éclair. Je me suis mariée deux fois, j’ai divorcé deux fois. Et j’ai eu
mes trois garçons, ma première préoccupation, ma plus belle réussite, ceux à
qui je tiens le plus au monde.
Mon arrivée à Paris-Match en 1989 se fait sur
la pointe des pieds. Laurence Masurel, à qui je dois énormément, me teste comme
pigiste. Je ne vais pas encore à la rédaction.
Elle a besoin, pour les nouvelles pages
politiques de Match, d’une jeune reportrice pour aller "sur le terrain".
Et puisque j’ai quelques contacts à gauche, c’est plus naturellement vers le
parti socialiste que je suis orientée. J’ai aussi quelques entrées à l’Élysée.
Ce n’est pas fréquent pour une jeune journaliste.
Les plus anciens de Match en charge de la
politique ne me voient pas arriver d’un bon œil.
Six mois plus tard, le légendaire patron du
journal, Roger Thérond, m’engage, au plus bas de l’échelle, comme rédactrice.
Cela suffit pourtant à susciter des jalousies et alimenter tous les fantasmes
avec des listes de noms improbables à qui je devrais mon embauche. Je découvre
- déjà - les rumeurs de couloir. Je perçois la médisance. Cet emploi, je ne le
dois qu’à Laurence Masurel.
Je ne connais pas Roger Thérond. Et quand je
fais sa connaissance quelques mois plus tard, ce sera dans des circonstances
désagréables. Sans contrat officiel, je suis ce qu’on appelle une "pigiste"
régulière.
J’envoie des articles qui paraissent - ou pas
- dans le journal. L’un d’entre eux déplaît à Bernard Tapie.
J’avais été invitée par un groupe de jeunes
énarques, le club Mendès France, à assister à l’un de leurs dîners-débats. Leur
invité vedette est Tapie. Lorsque j’arrive cinq minutes en retard, tout le
monde est assis.
Je suis accueillie par cette phrase du patron
de l’OM :
- Et elle, vous n’allez pas me dire qu’elle
est énarque, avec la gueule qu’elle a !
J’essaie de me faire toute petite. Je suis
encore timide à l’époque. On me présente à lui comme journaliste, et j’ai
toujours mon petit carnet à la main. Bernard Tapie ne se laisse pas
impressionner :
- Pas de problème ! Avec moi, rien n’est off,
j’assume tout ce que je dis.
L’homme politique évoque la responsabilité de
Mitterrand dans la montée du Front national, son mépris pour les uns et les
autres, ces ministres à qui il n’a rien à envier puisqu’il a un hôtel particulier
plus grand que leur ministère, etc. C’est un festival "Tapie",
formules et fanfaronnades. Je propose un papier à Match qui accepte aussitôt.
Lorsqu’il est publié, Tapie appelle Roger
Thérond et lui assure… que j’ai tout inventé.
Laurence Masurel me convoque et me demande si
je suis bien allée à ce dîner. Je me justifie et lui montre mon carnet de
notes. Ça ne suffit pas.
L’affaire ne s’arrête pas, je suis appelée "chez
Roger". Au lycée, je n’ai jamais été convoquée par le proviseur, mais j’ai
l’impression d’être un cancre qui vient chercher sa punition. Je doute de
moi-même. Je préviens les jeunes énarques de la réaction de
Tapie. Ils sont outrés, car ils ont lu mon
article et confirment la justesse des propos rapportés. Cela me rassure avant
mon entretien.
Je suis émue en entrant dans le bureau du "patron".
Il est impressionnant, parle en détachant bien les mots les uns des autres.
J’ose à peine ouvrir la bouche.
- Laurence me dit que je peux vous faire
confiance, mais je ne vous connais pas. Et si vous pouviez m’apporter la preuve
de ce que vous mettez dans la bouche de Bernard
Tapie, ce serait mieux.
C’est ma première épreuve de journaliste. Une
nouvelle fois, j’ai de la chance. Le débat a été enregistré. Les deux
responsables de ce club politique sont prêts à me soutenir et à apporter la
cassette de l’enregistrement à Roger Thérond. Ils sont reçus à leur tour
quelques jours plus tard. Ils ont la cassette en main mais le directeur de
Match se contente de voir la preuve sans l’écouter. Il constate que je suis
soutenue, que je fais mon travail sérieusement.
L’un des deux animateurs du club Mendès
France monté au créneau pour moi s’appelle Jean-Pierre Philippe. Il est
aujourd’hui le mari de Nathalie Kosciusko-Morizet et je lui suis toujours restée
reconnaissante de m’avoir tiré de ce mauvais pas. Il avait compris que Bernard
Tapie avait cherché à me faire virer plutôt que d’assumer ses propos. Au lieu
de cela, c’est sans doute sa manipulation avortée qui m’a valu d’être intégrée
officiellement à Match!
Je me souviens avoir raconté ensuite cette
histoire à François Hollande, qui se méfie déjà de l’homme d’affaires. À
l’époque, nous nous croisons chaque semaine dans la fameuse salle des quatre
colonnes de l’Assemblée nationale. Il fait partie des députés qui attirent les
journalistes. Il sait extraire le sel de la vie politique comme personne. Il
pense en journaliste, et peut vous faire changer d’angle d’article sans même
que vous vous en rendiez compte.
Les années passent et nous sommes de plus en
plus proches professionnellement.
Début 1993, je m’absente quelques mois, le
temps de mon premier congé maternité, après avoir rencontré à Paris-Match celui
qui deviendra deux ans plus tard mon mari, Denis Trierweiler, rewriter au
journal, traducteur et spécialiste des philosophes allemands. Il est très beau,
intelligent mais sombre. Il vient d’un milieu encore plus défavorisé que le
mien. Il a su, lui, rattraper cette culture pointue qui me manque tant.
Mais il reste enfermé dans son monde, ses
livres, sa philo, sa quête de savoir. Avant même d’entamer une histoire avec
lui, j’avais rêvé qu’il serait le père de mes enfants, il avait fait le même
rêve. Fonder une famille avec lui était une évidence.
Notre premier fils naît en janvier et je
reprends mon travail directement rue de Solférino, au siège du PS, pour la
soirée électorale des élections législatives, le 21 mars.
Ce soir-là, le parti socialiste connaît une
bérézina terrible. L’ambiance est mortifère. Je me demande ce que je fais là,
dans cette atmosphère délétère alors que j’ai laissé derrière moi mon bébé qui
n’a pas encore trois mois.
Comme la plupart des députés socialistes,
François Hollande est balayé par la vague bleue. Il est sonné. Nous nous
retrouvons à déjeuner, tous les deux, peu de temps après, au restaurant La
ferme Saint-Simon. Il s’ouvre à moi, me confie ses interrogations sur son
avenir. La politique l’habite mais cet échec le secoue. Il se demande s’il ne
va pas abandonner la Corrèze, une terre électorale trop difficile pour la gauche,
en pleine région chiraquienne, et choisir une autre circonscription.
Ce jour-là, il me frappe par sa sincérité.
Contrairement à son habitude, il ne surjoue pas la gaîté ni l’humour. Je me
souviens de son regard perdu. C’est un moment rare dans la vie d’une
journaliste politique, un échange vrai, confiant. Mais il n’y a aucune
ambiguïté dans nos rapports. François Hollande n’a jamais de paroles ou de
comportements déplacés à mon égard, contrairement à bien d’autres hommes
politiques.
Il ne reste que cinquante-deux députés
socialistes, pas de quoi occuper une journaliste à plein temps. La direction de
Paris-Match me demande de "couvrir" davantage le gouvernement de
Balladur. C’est ainsi que je rencontre toutes les personnalités de droite.
Mon carnet d’adresses s’épaissit. Avec
François Hollande, nous nous perdons un peu de vue.
Je prends le temps de faire un deuxième
enfant. J’aime ces parenthèses qui rythment la vie d’une mère, c’est une
expérience unique. Mon fils aîné était né en pleines élections législatives, le
second arrive en plein scrutin européen de 1994. Pour une journaliste
politique, ce n’est pas le calendrier idéal, mais ça m’est égal. J’aime mon
métier, mais le sentiment maternel est plus fort. Je serai à nouveau enceinte
deux ans plus tard.
J’ai une grande fratrie, nous étions tous
rapprochés puisque mes parents ont eu six enfants en quatre ans et demi (oui,
en quatre ans et demi !). Des jumelles et un enfant chaque année. L’exploit ne
s’arrête pas là. Ma mère accouchait de son sixième enfant cinq jours après… ses
vingt ans. Les photos noir et blanc de ma mère, si jeune, avec sa nichée autour
d’elle et dans ses bras sont impressionnantes. Elle est belle et personne n’a
eu meilleure mère que nous. C’est un modèle pour moi : elle a toujours tout
assumé.
Sans voiture, elle faisait les courses, tous
les jours, à vélo, pour neuf personnes, puisque ma grand-mère maternelle vivait
avec nous. Elle nous emmenait à l’école, à trois sur sa bicyclette. Elle devait
aussi s’occuper de mon père, handicapé et tyrannique. Il avait une jambe en
moins, qu’il avait perdue à l’âge de douze ans à cause d’un éclat d’obus en
1944. Nous avions évidemment toujours vu notre père avec son pilon de corsaire
ou sa jambe de bois. Pour nous, il n’était pas handicapé. Il ne supportait pas
le terme. Il avait le titre, plus glorieux, de grand invalide de guerre. Je me
souviens d’une de mes amies qui, à l’école primaire, m’avait dit :
– Si j’avais un père comme le tien, je
pleurerais tous les jours.
Je n’avais pas compris. Je ne comprenais pas
pourquoi j’aurais dû pleurer.
Mon père est mort en 1986 sans que nous
parlions avec lui de son "accident". Lors de la campagne
présidentielle, un journaliste de Ouest France a réussi à retrouver un article
sur ce jour tragique. Un automobiliste avait trouvé sur le bas-côté de la route
trois jeunes garçons. L’un d’entre eux était mort, les deux autres blessés. Mon
père était inconscient. Il a pu être sauvé, mais pas sa jambe. Il a sans doute
laissé également dans ce fossé sa joie de vivre. Le jour où j’ai lu cet
article, juste une brève, j’ai réalisé quel avait été le drame de mon père. Et
j’ai pleuré toute seule, en pensant à ce qu’il avait subi.
À l’école, au moment de remplir la case "profession
des parents", nous devions inscrire la mention "GIG" (grand
invalide de guerre) pour le père et "sans profession" pour la mère.
Elle se nichait là, notre différence. Nos
parents ne travaillaient pas. Ils étaient à la maison. Pas question de traîner
après l’école. Nous n’avions pas beaucoup de liberté.
À peine rentrés, après le goûter, le
casse-croûte de confiture ou de faux Nutella, nous nous installions tous autour
de la table d’une pièce que nous appelions "la salle familiale".
Nous y faisions nos devoirs pendant que ma
mère s’installait au bout de la table avec son tricot, toujours prête à nous
faire réciter nos poésies ou revoir nos tables de multiplications.
Ma mère n’avait que son certificat d’études
et nous a accompagnés autant qu’elle l’a pu. Je l’admirais mais je m’étais
jurée de ne pas avoir la même vie qu’elle. Elle était l’esclave de toute une
famille, ne s’accordait jamais le moindre temps pour elle. Elle supportait
souvent plus que ce qu’il est possible d’imaginer.
Elle avait en elle une force et un désir
d’indépendance incroyables. Elle passa son permis de conduire en cachette de
mon père. Nous étions dans la confidence pour la couvrir pendant ses absences.
Quand elle l’obtint, non seulement mon père accepta d’être conduit par elle,
mais ils firent l’acquisition d’une 404 familiale, avec trois rangées de sièges
: les plus petits à l’arrière et le plus petit des petits au milieu. Ce fut le
début des promenades du dimanche. Des visites de châteaux où nous pouvions
entrer gratuitement grâce à la carte "famille nombreuse".
Ma mère posa un autre acte capital, toujours
à l’insu de mon père : elle chercha un travail. Nous étions en 1982. J’avais
déjà dix-sept ans. Elle postula pour un emploi de caissière à la patinoire
d’Angers et obtint la place. Mon père accepta mal cette prise d’indépendance.
Elle avait pourtant déjà travaillé de temps en temps, le samedi, sur le marché,
pour aider l’un de mes oncles sur son stand de fleuriste. Mon plus grand
plaisir était de la rejoindre, de l’aider à emballer les bouquets. Mais là, il
s’agissait d’un emploi à plein temps avec des horaires particuliers, très tard
certains soirs, mais aussi tous les week-ends.
Sa vie, comme celle de beaucoup de femmes,
devint une course contre la montre. Sauf qu’elle avait six enfants et un mari
handicapé que l’âge et la maladie rendaient de plus en plus tyrannique. Elle
entrait en courant pour préparer un dîner qu’elle n’avait pas le temps de
prendre avec nous. Elle s’asseyait cinq minutes pour avaler trois fois rien
directement dans un Tupperware. Avec mes trois soeurs, nous l’aidions. Mon père
avait exempté de tout travail domestique mes frères, les deux garçons, en
dehors de la sortie des poubelles.
Les études des garçons valaient plus que
celles des filles. Ma mère m’encouragea à ne pas répéter ce scénario, à m’échapper
de cette vision du rôle de la femme. Dès le collège, je travaillais chaque
dimanche matin dans une boutique nommée "Tout et tout". Je gagnais 50
francs pour ces quatre heures de travail et c’est ainsi que j’ai pu acheter ma
liberté en faisant l’acquisition d’une mobylette d’occasion.
Au lycée, je cumulais les cours avec les
petits jobs. Lors de mon année de terminale, j’ai travaillé comme hôtesse
d’accueil au palais des Congrès. Dans mon uniforme bleu marine et blanc, je
plaçais les gens qui, eux, avaient la chance "d’aller au spectacle".
J’en profitais aussi.
L’injustice, je l’ai ressentie très tôt.
Lorsqu’une de mes camarades me confie que ses parents ne veulent plus que je
vienne la voir chez elle : je n’habite pas du bon côté du boulevard. Je ne suis
pas une bonne fréquentation, pas dans la bonne catégorie sociale.
Je suis première de la classe mais je n’ai
pas le bon profil. J’ai très mal vécu cette histoire, elle m’a poursuivie tout
au long de ma vie. J’exècre toute forme de racisme, mais l’on oublie trop
souvent les ravages du racisme social.
J’ai quitté Angers, ma ZUP nord et ma famille
le jour même des résultats du bac. Le lendemain, je m’inscrivais à la fac de
Nanterre en Histoire. Je passai d’une vie de province à la vie parisienne, d’un
lycée classé monument historique à cette fac de banlieue haut lieu de Mai 68,
et de la vie chez mes parents à celle d’un couple bohème dans une chambre de
bonne. Mon père est mort deux ans plus tard.
François Hollande a connu mon histoire assez
tôt. Il est très doué pour faire parler les autres alors que c’est moi la
journaliste qui était censée obtenir ses confidences politiques. Dans ces
années où nous nous côtoyons de loin en loin, il se moque parfois de moi
gentiment et me traite de Cendrillon. Il me trouve différente de mes confrères
et tellement peu sûre de moi. Je reste souvent en retrait, ce qui me vaut la
réputation de froideur et de fille hautaine qui ne m’a pas quittée. À
l’Assemblée ou à Match, on me prend pour une "bourgeoise" et ça
m’amuse, moi qui vient de "Monplais’" dans la ZUP nord d’Angers.
La différence est pourtant flagrante, je ne
suis pas comme eux. Très tôt, je me suis habillée différemment des jeunes gens
de mon âge. Je ne veux pas faire pauvre, je veux me distinguer. Longtemps, ma
plus jeune sœur et moi n’avons porté que les vêtements de nos sœurs aînées.
Nous avions des "vêtements du dimanche", des pantalons de flanelle
qui grattaient, retaillés dans ceux de mon père par ma grand-mère.
L’un de mes pires souvenirs est d’avoir dû me
chausser des "godillots" de mon frère pour aller à l’école primaire.
Mes chaussures avaient dû lâcher ce jour-là, ma mère n’avait pas trouvé d’autre
solution. Je refusai de partir à l’école ainsi. Je n’ai pas eu le choix, j’ai
fait le chemin en pleurant. Et je suis restée le temps de la récréation assise
dans un coin, sans bouger, le cartable sur les pieds.
À la sortie du Conseil des ministres ou dans
la salle des quatre colonnes de l’Assemblée, mes confrères sont en jean pour la
plupart d’entre eux, moi je porte des tailleurs. Déjà à l’université de
Nanterre, je mets des jupes et vestes rétro que je chine aux puces de
Saint-Ouen. Cette allure ne fait que renforcer mon image de dureté et de jeune
femme dédaigneuse. Peu d’entre eux osent m’approcher.
Peu à peu, je me fais des amis dans le
métier. Certains de mes confrères se servent de moi comme "appât",
selon leur propre expression. J’intègre un groupe de journalistes, uniquement
composé de garçons. Nous invitons ensemble des hommes et femmes politiques à
déjeuner. Nous sommes tous débutants et nous unissons nos forces.
L’un de ces déjeuners me sert de leçon à tout
jamais. Nous sommes à la veille d’un remaniement et Bruno Durieux, un centriste
barriste, nous jure qu’il n’entrera jamais dans un gouvernement de Mitterrand.
Trois jours plus tard, il devient ministre. Je l’appelle aussitôt pour lui dire
:
- Je vous remercie, je sais maintenant, grâce
à vous, qu’il ne faut jamais croire un homme politique !
J’aurais dû m’en souvenir.
En 1997, quand Lionel Jospin devient Premier
ministre, François Hollande devient Premier secrétaire du parti socialiste.
Nous sommes de plus en plus proches, complices. Il me fait rire. Je suis épatée
par son intelligence, sa vivacité. Il va tellement vite dans ses réflexions. À
la moindre question, la réponse fuse, limpide, avec toujours une pointe
d’esprit.
Quelques-uns de mes confrères s’amusent de
cette relation privilégiée. À l’Assemblée, ils se glissent à mes côtés,
convaincus que c’est là que le Premier secrétaire viendra faire quelques
confidences. Cela ne manque jamais d’arriver. Il lui arrive souvent de
traverser l’Assemblée pour rejoindre mon petit groupe sous les clins d’œil de
mes confrères.
Le lundi, les jours de bouclage à
Paris-Match, il m’appelle souvent sans que j’aie cherché à le joindre,
prétextant que j’aurais peut-être besoin d’information. Il me téléphone aussi
chez moi le samedi après-midi lorsqu’il est en Corrèze. S’il me donne des
tuyaux, il m’arrive aussi de l’informer car je connais bien le parti socialiste.
Les années passent et notre entente se
confirme. Un week-end d’élection, je suis chargée de le suivre avec un
photographe, en Corrèze. Le samedi soir, il dîne avec nous.
Il doit se rendre ensuite à une soirée
dansante de personnes âgées. Il décide de monter dans notre voiture plutôt
qu’avec son chauffeur.
Mon photographe ne veut pas conduire pour
être prêt à descendre au plus vite, dès qu’il y a une image à prendre. Je me
retrouve au volant. À ce moment-là, j’ai peu l’habitude de conduire. "Hollande",
que j’appelle ainsi et que je vouvoie toujours à cette époque, s’installe à mes
côtés. Mes talons sont trop hauts et vont se coincer sous les pédales. En moins
de trois secondes, je retire mes escarpins et les lui colle dans les mains, il
n’en est toujours pas revenu.
Une fois sur place, il paie de sa personne,
invite les petites grands-mères à danser. Je l’observe d’un œil amusé et lui me
regarde, désabusé. Il a dans ses bras une dame de plus de quatre-vingts ans. Je
sens bien que ce n’est pas ce dont il a envie à ce moment-là.
Les années Jospin nous soudent encore
davantage. Nos discussions politiques sont sans fin. Fin juillet, nous avons
l’habitude de déjeuner, pour qu’il me détaille ses projets de rentrée.
En 2000, il m’invite dans les jardins de la
Maison de l’Amérique latine. Je suis convaincue que Jean-Pierre Chevènement va
démissionner du ministère de l’Intérieur, à cause d’un différend sur la Corse
avec Jospin. Hollande est Premier secrétaire du PS, et n’y croit pas. Les
évènements me donneront raison un mois plus tard à peine.
Lui et moi parlons de tout, nous rions.
Soudain, je vois arriver Ségolène Royal, fonçant vers nous. Je préviens
François qui tourne le dos à l’entrée du restaurant. Il croit à une
plaisanterie, jusqu’à ce qu’elle s’installe à notre table. Elle est glaciale.
- Je vous y prends, j’espère que je ne vous
dérange pas.
François est incapable d’émettre le moindre
mot. C’est moi qui lui répond.
- Nous parlions du tour de France.
- Arrêtez de vous foutre de moi !
- Pas du tout, c’est vrai. Et d’ailleurs,
nous ne faisons rien de mal, nous ne sommes pas à l’hôtel, que je sache.
Mon aplomb la bluffe autant qu’il l’agace.
Elle se tourne vers lui.
- Et moi, tu ne m’emmènes jamais dans des
endroits pareils.
Le ton monte. Le sien seulement. François est
toujours silencieux. Gêné de cette scène.
Avant qu’un véritable esclandre éclate, elle
se lève et part aussi vite qu’elle était arrivée.
François balbutie trois mots :
- Vous savez ce n’est pas toujours facile
pour moi.
- Vous devriez surtout y aller et la
rattraper.
Il me remercie et part. Je me retrouve seule
à la table du restaurant, sonnée par le côté ubuesque de la situation. Avec la
note. Une addition que je ne finirais jamais de payer.
Cette irruption et ces soupçons me paraissent
délirants. Aujourd’hui, je comprends Ségolène Royal. Son instinct flairait un
danger que moi-même je ne sentais pas.
La campagne présidentielle approche. Nous
continuons à nous voir de manière strictement professionnelle. Enfin, je m’en persuade.
Il me propose de m’aider à écrire le récit de la campagne, de nous rencontrer
régulièrement pour qu’il me raconte les dessous de la vie politique. Je refuse
aussitôt. Je sens que je dois garder une certaine distance.
J’aime sa présence, il aime la mienne. Notre
complicité n’est pas tout à fait normale et je sens qu’il faut me préserver.
Nous nous voyons peu durant cette période
mais nous nous téléphonons souvent. Je suis de très près la campagne
présidentielle de Lionel Jospin et parcours la France dans le sillage du
candidat. Je noue pendant cette période de belles amitiés avec certains de mes
confrères, parmi lesquels Patrice Biancone, qui m’accompagnera à l’Élysée.
François Hollande nous envie de vivre ces moments-là, l’excitation qui accompagne
le favori de l’élection présidentielle. Lui tient ses meetings de son côté, peu
de journalistes le suivent.
Il n’est présent que lors des grands
rassemblements régionaux du candidat socialiste, où je le croise.
Le 21 avril 2002, Lionel Jospin est éliminé
au premier tour de la présidentielle, au terme duquel Jean-Marie Le Pen est
qualifié derrière Jacques Chirac. C’est le séisme. Tard le soir, à l’Atelier,
le siège de campagne est une image de la désolation. J’essaie de cacher mes
larmes, en vain. Je suis emportée par la même vague de désespoir et de colère
que ceux qui m’entourent.
La foule des militants désespérés s’est
éparpillée. Nous partons avec quelques journalistes prendre un verre à côté. Il
est plus de minuit. François Hollande anime la soirée en nous faisant tous
rire. Devant le tragique de la situation, il opte pour l’humour.
Comme à son habitude. C’est son bouclier et
son masque.
Nous évoquons le titre que j’avais trouvé
pour l’un de mes articles sur le candidat défait : "Pour Jospin, ce sera
l’Élysée ou l’île de Ré". Contrairement à nombre de mes confrères, je n’ai
pas été étonnée par l’annonce de son retrait de la vie politique dès le soir de
sa défaite. Hollande est épaté par ma clairvoyance. Soudain, les rires cessent.
Ségolène Royal vient d’arriver. Il devient
aussitôt un autre. Et part avec elle. Son dernier regard est pour moi et cela
me trouble.
Le 21 avril 2002 est un traumatisme pour ma
bande d’amis journalistes, comme pour tous les membres du parti socialiste.
Hollande est en première ligne. Il m’accorde sa première interview pour tirer
les enseignements de ce séisme. Nous sommes tous les deux dans son bureau. Il
s’approche très près. Je m’arrange pour changer de place. Il me rappellera
souvent cette scène et ma gêne.
Nous continuons à échanger beaucoup. C’est à
cette époque que commencent à circuler les premières rumeurs sur une liaison
entre nous. Je ne m’en inquiète pas.
Chacun connaît ma vie, mes enfants, mon mari
au journal. La proximité entre François Hollande et moi est ancienne, et il n’y
a pas de changement.
Je ne perçois pas encore précisément ce champ
électromagnétique qui s’active entre nous deux lorsque nous sommes en présence
l’un de l’autre. De l’extérieur, il est évident qu’il se passe quelque chose.
Mais je suis aveugle, inconsciente du sentiment amoureux qui est en train
d’éclore. Une franche camaraderie, oui. Une amitié teintée de séduction entre
un homme et une femme, c’est possible. Mais rien de plus.
Quelque temps plus tard, alors que je suis
dans la salle des "quatre col’" à l’Assemblée, Ségolène Royal vient à
ma rencontre :
- Je voudrais vous voir.
- Bien sûr, quand ?
- Samedi.
- Non, pas samedi, je serai avec mes enfants,
je ne travaille pas.
- Alors, lundi 9 heures.
Le ton est péremptoire.
Le jour de la rencontre, dans son bureau de
l’Assemblée, elle m’accueille froidement :
- Vous savez pourquoi j’ai voulu vous voir ?
Elle ne m’intimide pas, je n’ai rien à me
reprocher :
- Je crois que j’ai une petite idée.
Elle rétorque aussitôt :
- Alors vous êtes au courant de la rumeur.
Je lui réponds que oui, que des rumeurs, il y
en a toujours eu sur tout le monde et qu’il y en aura toujours, surtout entre
hommes politiques et journalistes, et que ce n’est pas une raison pour lui
donner du crédit.
Elle semble étonnée de mon aplomb et de mes
certitudes, se radoucit un peu, me demande comment faire pour lutter contre
cette fausse information. Je lui suggère d’organiser un dîner à quatre, avec
mon mari, François Hollande et elle, dans un endroit en vue. Elle ne rejette
pas l’idée. Mon mari est au courant de toute l’affaire, je lui raconte tout. Je
n’ai rien à lui dissimuler.
Le lendemain, je pars en Inde trois jours,
pour couvrir le voyage officiel de Jean-Pierre Raffarin devenu Premier
ministre. À mon retour, mon mari m’avoue avoir reçu un appel de Ségolène Royal
qui a demandé à le rencontrer. J’estime, cette fois, qu’elle dépasse les
bornes. Je file au journal et l’appelle à mon tour :
- À quoi jouez-vous ? C’est vous la femme
publique, pas moi. C’est vous qui prenez des risques en accréditant une rumeur,
pas moi. Voyez-le si cela vous fait plaisir, vous verrez, c’est un homme
charmant.
Jusque-là, l’idée d’une histoire sentimentale
avec François Hollande ne m’a pas effleurée. L’irruption de Ségolène Royal, qui
redoute par-dessus tout cet amour, vient sans doute de le rendre possible à mes
yeux, mais je ne le sais pas encore. Tout est encore flou dans mon esprit.
Au moment où j’écris ces lignes, Ségolène
Royal vient d’entrer dans le gouvernement de Manuel Valls, en tant que ministre
de l’Écologie. J’ai un flash. Comme le rappellent en boucle les chaînes
d’information, elle avait déjà obtenu ce portefeuille il y a vingt-deux ans,
dans le gouvernement de Pierre Bérégovoy. C’était l’année où elle avait mis au
monde sa plus jeune fille, Flora.
J’étais moi-même enceinte de mon premier
fils. Paris-Match me demande d’obtenir un reportage sur elle à la maternité. Je
sais que François Hollande et son attachée de presse à elle y sont opposés. Je
réponds au journal qu’il ne faut pas y compter, et qu’elle va répondre non. Je
rentre chez moi en fin de journée quand le téléphone du domicile sonne. Au bout
du fil, mon rédacteur en chef est furieux :
- Tu as intérêt à obtenir ce reportage car je
te signale que Ségolène Royal vient de faire entrer les caméras de TF1 dans sa
chambre à la maternité.
Je n’en reviens pas. Je m’exécute, j’appelle
le standard de l’hôpital qui me la passe sans le moindre filtre. Je lui fais la
proposition de photos, elle accepte en échange d’une interview sur
l’environnement. La photo sera prise sans moi et le texte sera réalisé sans que
nous nous rencontrions, par fax. Je ne me suis pas immiscée dans son intimité
pour lui voler le père de ses enfants comme cela a été écrit par la suite,
lorsque toute notre histoire sera réécrite, tordue, réinterprétée à l’envi.
Comment imaginer un plan aussi machiavélique, alors que j’attends mon premier
enfant et que j’ai l’impression de ne jamais avoir été aussi heureuse ?
L’année suivante, je mettrai au monde mon
deuxième garçon, puis me marierai avant la naissance du troisième. Je suis dans
la construction de ma vie privée comme de ma carrière professionnelle. Je n’ai
pas d’autres projets et François Hollande ne fait pas partie de mes rêves. Je
change même de nom. Je veux m’appeler Trierweiler, montrer que j’appartiens à
mon mari. Ces attaques m’ont blessée, je l’avoue, car elles touchent à ce que
j’ai de plus intime, de plus précieux.
Alors que Ségolène Royal s’inquiète, la
nouvelle débâcle du parti socialiste me renvoie un peu plus sur la droite,
comme à l’époque de Balladur. On me charge plus souvent de suivre les voyages
du président Chirac. Au début, je sens que la cellule de communication de
l’Élysée se méfie de moi. Peu à peu, la confiance s’établit. Je n’abandonne pas
pour autant le PS même si les "pages jaunes" de Match, celles qui
sont consacrées à la politique, s’y intéressent peu.
François Hollande et moi déjeunons de temps à
autres, seuls ou avec d’autres journalistes. Je suis partie vivre en dehors de
Paris avec ma famille et il n’est pas rare qu’il me raccompagne "par
téléphone"; nous bavardons tout le long du chemin même lorsqu’il est très
tard. Nous ne sommes jamais à court de sujets.
L’actualité reprend avec l’approche des
élections régionales en 2004. Hollande gagne ses galons, après la victoire du
PS à tous les scrutins. Le Point en fait son "homme de l’année". Je
parcours des kilomètres avec lui pendant cette campagne, où il est en première
ligne. Ce sera la seule fois où j’écrirai un article positif sur lui. Je me
souviens de la remarque d’un rédacteur en chef de Match : "Maintenant, tu
colles Hollande".
Fin d’après-midi, rue Cauchy, à quelques
jours du printemps 2014. Comme chaque jour ou presque depuis mon départ de
l’Élysée, je suis chez moi. Le soleil réchauffe le salon, la baie vitrée est
grande ouverte. Je travaille, l’ordinateur posé sur les genoux. Je reçois un
appel de mon ancien officier de sécurité, il a un pli à me livrer. Il arrive
trente minutes plus tard. C’est un magnifique bouquet de roses blanches et
roses, comme je les aime. Elles viennent de François. Il n’a pas oublié la
date. Le matin même, il m’a envoyé un message: "Il y a neuf ans, le baiser
de Limoges".
S’il n’y avait pas eu les photos du Président
casqué, Julie Gayet, le communiqué, toute cette folie, oui, cela aurait fait
neuf ans. L’histoire est morte avant ses neuf ans, mais si notre amour devait
porter un nom, ce serait celui-ci : "Le Baiser de Limoges". C’est
notre légende à nous. C’était un jeudi, le 14 avril 2005. Cette date aura
toujours un sens pour moi.
Neuf ans plus tard, alors qu’il n’y a
pourtant plus d’anniversaire à fêter, j’accepte de dîner avec lui pour la
seconde fois depuis la séparation. Malgré son insistance, je ne veux pas de
l’intimité de la rue Cauchy. Nous passons la soirée dans le restaurant italien
de notre quartier, où nous allions avant, quand nous vivions ensemble. Il n’y a
plus de Président, ni de première dame, plus de griefs ni de récriminations,
mais un mélange poignant de joie et de tristesse. L’impression d’un immense
gâchis. D’un irréparable gâchis. Ce soir-là, 279 jeunes Nigérianes, âgées de
douze à dix-sept ans, se font enlever par la secte islamiste Boko Haram. Nous
l’apprendrons le lendemain.
François me confie qu’il regrette de n’avoir
pas su protéger notre intimité. Ce n’est pourtant pas faute de m’être battue de
toutes mes forces pour la préserver. Mais il permettait tout, à tout le monde.
Il ne sait pas mettre la distance nécessaire. Même notre salle de bains est
devenue un jour un lieu de réunion. En fin de journée, j’ai vu Claude Sérillon
y suivre le Président, après avoir traversé notre chambre. Je l’ai mis dehors,
outrée par tant d’indécence.
Il arrivait aussi à ses officiers de sécurité
de se glisser entre nous deux et de se mêler à la conversation.
Combien de fois ai-je dû leur demander de
nous laisser un peu d’espace lorsque nous nous promenions? Parfois je préférais
rentrer plutôt que subir leur présence. J’ai aussi surpris l’un des "porteurs
de croissants" assis sur notre lit, au motif qu’il réglait les chaînes de
télévision.
Lors de ce dîner doux-amer, je rappelle à
François qu’il arbitrait toujours en ma défaveur à chaque fois que je tentais
de nous protéger.
– C’est moi qui avais tort, j’aurais dû
t’écouter et comprendre ce qui était précieux. "Le Baiser de Limoges"
est une longue histoire. Tout a commencé par une fâcherie.
Un matin, j’apprends par inadvertance à
Paris-Match que François Hollande et Nicolas Sarkozy viennent dans les locaux
pour être photographiés ensemble et faire la une du journal, avec un entretien
commun en vue du référendum sur la Constitution européenne.
Je tombe des nues. Personne ne m’a prévenue,
ni ma rédactrice en chef, ni lui. J’ai appris qu’il m’en veut de ne pas l’avoir
accompagné dans un déplacement au Liban, mais tout de même, une photo et une
interview de cette importance dans mon journal, sans m’en parler, alors que
nous sommes si proches.
Au même moment, son attachée de presse,
Frédérique Espagnac, m’appelle :
– Valérie, qu’est-ce que tu lui fais faire
comme connerie?
Une photo avec Sarkozy, c’est une folie.
Je lui explique que je n’y suis pour rien,
que je viens moi-même de l’apprendre. Elle me demande de le convaincre de
renoncer. J’essaie. Je l’appelle. Il m’envoie balader :
– Il fallait vous réveiller plus tôt.
Je ne comprends pas sa réaction, encore moins
sa stratégie. Quel intérêt a-t-il à s’afficher avec son rival politique numéro
un, alors que justement les adversaires du traité européen les accusent de
collusion ? Je prends mes cliques et mes claques et je pars avant qu’il arrive.
Je suis au volant de ma voiture, à vive
allure sur l’autoroute pour rentrer chez moi, et je ne vois plus rien tellement
je pleure. Ces larmes sont incompréhensibles. Sont-elles celles de la
journaliste qui vient de se faire "piquer son sujet" ou celles d’une
femme qui se sent trahie ? Déjà, la trahison… Je suis toujours en larmes en
arrivant chez moi.
Lui a demandé à visiter tout le journal,
cantine comprise, espérant m’y trouver.
Le lendemain, il tente de me téléphoner, je
lui raccroche au nez. Chaque jour, le scénario se répète. Son attachée de
presse tente à son tour de me joindre. J’accepte de lui parler et la
conversation prend un tour intime qui me sidère. À un moment, elle n’y tient plus
et m’avoue :
– Valérie, tu n’as toujours pas compris
qu’Hollande est fou amoureux de toi. Parle-lui, je ne l’ai jamais vu aussi
malheureux.
Je sais que je lui plais, notre complicité
est évidente, elle est comme une amitié particulière, un peu appuyée, qui
flirte parfois délicieusement avec l’ambiguïté. Mais amoureux, non, cela me
semble absurde, interdit.
Cette phrase est un choc. Je suis sans voix.
Une semaine s’écoule sans le moindre contact. La situation devient compliquée à
gérer. J’hésite à demander à être déchargée du suivi du parti socialiste. Je ne
parviens pas à m’y résoudre. Je finis par accepter un déjeuner de
réconciliation. Nous parlons pendant des heures. À tel point qu’il rate son
train prévu dans l’après-midi.
Une semaine plus tard, je consens à un
déplacement avec lui. Nous sommes le14 avril, pour un meeting qui doit avoir
lieu dans le centre de la France, près de Châteauroux je crois, mais la ville
n’est pas très claire dans mes souvenirs. En début d’après-midi, nous partons
de Paris. Je m’installe à l’arrière de la voiture à sa droite. Il n’est pas
comme d’habitude. Il plaisante moins. Il y a des silences, une certaine
gravité.
La voiture conduite par son fidèle chauffeur,
Rachid, file à vive allure. François Hollande se rapproche et me prend la main.
Je suis mal à l’aise et pourtant je ne la retire pas. Une voix parle en
moi-même. Elle me dit : "Tu es folle, il est encore temps, arrête, enlève
ta main". Je n’en fais rien.
Nous parlons beaucoup. Pas de nous, mais de
politique, de cette couverture de Match avec Sarkozy qui a fait tant de dégâts.
À l’arrivée, nous faisons comme si de rien n’était. Il tient son meeting,
drôle, brillant comme toujours. Il défend le "oui" pour le référendum
européen. Nous sommes sur la même ligne. J’ai confiance, alors qu’il est plus
sceptique sur les résultats de ce scrutin, qui doit se tenir en décembre.
C’est justement le soir où Jacques Chirac
participe à une émission sur TF1, face à des jeunes, pour défendre l’idée
européenne. Nous assistons avec les élus à la fin de l’émission. Le résultat
est catastrophique, Chirac semble totalement déconnecté.
Puis nous reprenons la route. Mon hôtel est à
Limoges, lui doit poursuivre jusqu’à Tulle. Il me reprend la main. Nous nous
arrêtons une heure plus tard à Limoges. Il me propose de l’accompagner à Tulle.
Je refuse, je dois repartir très tôt le lendemain matin pour un rendez-vous à
Paris. Je sais aussi ce que signifie "l’accompagner à Tulle".
Pour ne pas nous quitter trop rapidement,
nous allons dans un café. Il prend une gaufre et moi une crêpe, accompagnée
pour chacun d’un verre de vin. Pour la première fois, nous évoquons notre
relation. Notre attirance. À demi-mot, comme toujours avec lui.
Il me laisse deviner qu’il ne cherche pas une
aventure, qu’il éprouve de véritables sentiments. Je lui avoue ne pas être
insensible non plus. Mais qu’une histoire entre nous est impossible, trop
dangereuse pour lui comme pour moi. Non, c’est impossible. Ni lui ni moi ne
sommes libres.
Il doit reprendre la route vers Tulle. Nous
devons nous quitter là. Enfin, c’est ce qui est prévu. Au moment de nous dire
au revoir, notre relation bascule sans que ni l’un ni l’autre ne comprenne ce
qui vient de se passer. Quelque chose d’indicible, digne d’une scène de cinéma.
Un baiser comme je n’en avais jamais reçu jusqu’alors. Un baiser retenu depuis
longtemps, en plein carrefour.
François ne reprendra pas la route de Tulle
ce soir-là. Le lendemain matin, très tôt, il m’accompagne à la gare. Nous
venons de vivre un moment unique et je peine à l’appeler par son prénom, autant
qu’à le tutoyer. Nous sommes à nouveau entourés d’un halo de pudeur.
Port-au-Prince, mardi 6 mai 2014.
Je m’éveille dans la moiteur de ma chambre
d’hôtel, après avoir dormi quelques heures à peine. Je suis arrivée la veille,
avec une délégation du Secours populaire pour mettre en lumière les
réalisations effectuées sur place par ce mouvement, dont les actions à
l’étranger sont peu connues. Quand le Secours pop’ m’a proposé ce déplacement,
j’ai accepté avec joie. En plus de renouer avec le terrain, cette mission me
permet d’être absente de Paris, au moment de l’anniversaire de l’élection –
deux ans, déjà ! –, ce sera une bonne chose. Je suis comme une accidentée qui
cherche à éviter tout ce qui lui rappelle l’accident.
J’accepte le principe d’une interview sur
Europe 1 pour parler de l’association. Mais lorsque l’équipe du Secours
populaire fixe le rendez-vous pour le mardi, je ne réalise pas tout de suite
qu’elle coïncide avec le 6 mai, deux ans jour pour jour après l’élection de
François. Lorsque je m’en rends compte, l’avant-veille, je l’en avise. Il ne me
demande pas de l’annuler ni de reporter. Il ne me dit pas non plus qu’il a
prévu de parler lui aussi sur RMC ce matin-là. Je l’apprendrai le lendemain par
une dépêche.
Sur place, Paris me semble tellement loin !
Les abris de fortune se chevauchent les uns les autres, soit des tentes, soit
des cabanes faites de bric et de broc, de planches et de tôles. Trois cent
mille Haïtiens sont toujours sans logement depuis le séisme. Il est4 heures du
matin, heure française, lorsque j’enregistre l’interview pour Europe 1. Dix
minutes avant, je sens monter le stress. On me propose un rhum pour me
détendre, je préfère décliner. J’ai travaillé la veille à ce que je vais dire, et
préparé des réponses. Je me doute qu’il y aura dans le lot des questions
d’ordre privé.
Le journaliste commence par Haïti. Et au bout
de quelques minutes, il glisse des questions sur François Hollande. Je suis
fair-play et lui souhaite bonne chance pour les trois années qui lui restent.
Je ne veux pas gâcher cet anniversaire politique, ni occulter le but de ma
visite, qui est d’aider le Secours populaire.
Quelques heures plus tard, à mon réveil, je
consulte les dépêches, comme à mon habitude. Je découvre, pétrifiée, sa
déclaration concernant ce que la presse appelle le "Gayetgate". À la
question "Avez-vous été digne?", il répond :
– Vous ne pouvez pas ici laisser penser que
je n’aurais pas été digne. Jamais je ne me suis livré à je ne sais quelle facilité,
confusion, jamais je n’ai été dans une forme de vulgarité ou de grossièreté.
François Hollande est un politique, maître de
ses paroles. Il avait préparé sa réponse.
Je suis dévastée par ses mots. Depuis notre
séparation, il y a déjà trois mois, il me supplie de reprendre notre histoire,
notre vie commune. Il a cherché à me voir. J’ai accepté. Il m’a proposé de
dîner dans ce restaurant que nous aimions. J’ai dit oui.
Depuis trois mois, il m’assure s’être trompé,
s’être lui-même perdu, il répète qu’il n’a toujours aimé que moi, qu’il a très
peu vu Julie Gayet. Quinze jours après le communiqué à l’AFP, il me disait
regretter la séparation. Quatre jours encore et il me parlait de nous
retrouver. Il me fait porter des fleurs à tout bout de champ, y compris lorsque
je suis à l’étranger. Il me fait des déclarations passionnées. J’y ai parfois
été sensible. Son retour de flamme m’a troublée. La porte s’est sans doute
entrouverte et j’ai eu un instant la tentation de céder à nouveau. Mais elle se
referme très vite. J’ai retrouvé ma liberté et elle me plaît, je n’arrive pas à
lui pardonner. La rupture a été trop brutale.
Cette phrase qu’il vient de prononcer à la
radio, pleine de négations comme des aveux dissimulés, ces mots qui n’expriment
pas une once de regret, me font saigner à nouveau.
François veut me récupérer mais, tout à son
orgueil, il n’est même pas capable d’exprimer le début d’un remord. Pas le
moindre début de réparation publique. Il me l’avait pourtant promis. Prononcer
mon prénom est toujours aussi difficile pour lui devant les autres. "Digne",
a-t-il dit? Dignes, les photos volées d’un Président à l’arrière d’un scooter
et gardant son casque à l’intérieur de l’immeuble pour ne pas être reconnu?
Digne, son indifférence, ma mise à l’écart à
l’hôpital, les instructions venues d’en haut pour que l’on augmente ma dose de
calmants ? Digne encore ce communiqué de répudiation, froid comme un décret,
dicté à une journaliste ?
Je ne sais pas s’il mesure la déflagration
qu’il provoque en moi avec cet entretien. Je suis accablée comme au jour le
plus noir de notre rupture. La lame est enfoncée encore plus profondément.
L’amertume et la colère creusent la plaie.
Je croyais être parvenue à me reconstituer,
durant ces derniers mois. Son déni me plonge dans le plus grand désarroi. Me
voilà à nouveau en larmes, alors que dans moins d’une heure je dois retrouver
l’équipe du Secours populaire pour aller visiter l’école de Rivière froide.
J’étais parvenue au bout du monde à l’oublier et je suis rattrapée par le chagrin.
Je lui envoie quelques sms pour lui dire ce
que je pense. Il me répond qu’il ne comprend pas, qu’il trouvera les mots
justes la prochaine fois. Toujours la prochaine fois… Combien de promesses
m’a-t-il faites, jamais tenues? Les mots, les paroles n’ont-ils aucune valeur
pour lui?
Ce matin, il vient de me perdre
définitivement.
Encore une fois, il me faut sécher mes
larmes, masquer ma peine et me concentrer sur ce que je suis venue faire en
Haïti. J’ai les yeux gonflés quand je descends rejoindre les autres. Le manque
de sommeil servira aisément de prétexte. Et j’ai ma réserve d’anticernes.
Après une heure et demie de route,
bringuebalés dans un quatre-quatre à travers la misère haïtienne, au bout d’une
piste improbable, nous finissons par accéder à l’école financée par le Secours
populaire. Au milieu des enfants haïtiens, je suis transportée dans un autre
monde. Loin de la politique, de ses trahisons et de ses mesquineries. Tant de
gens autour cherchent seulement à survivre ! Leur pauvreté rend dérisoires nos
peines d’amour et mon chagrin.
Au lendemain du séisme, le Secours populaire
a pu faire construire une école accueillant 1 500 enfants. Ceux-là sont
chanceux, ils sont sauvés.
Lorsque nous descendons à la station d’eau
potable, une bande de gamins des rues nous suit. Certains n’ont pas de
chaussures. Ils n’ont aucune idée d’où je viens, mais se battent pour me donner
la main. J’oublie François un instant, c’est à eux que je pense, à ceux qui
n’auront pas la chance d’aller à l’école.
Je pense aussi à mes enfants, que j’ai
souvent laissés pour mes reportages et mes voyages. À mes garçons qui ont subi
les conséquences de ma vie compliquée.
Je me sens coupable. Il y a neuf ans, j’ai
sacrifié ma famille pour un homme qui s’est débarrassé de moi à la première
occasion. Si j’avais su résister à cet amour, mes enfants auraient une jeunesse
anonyme et protégée. J’étais folle amoureuse, me voici folle de rage. Personne
ou presque n’imaginait François président de la République. Pas même moi. J’ai
le sentiment qu’il m’a tout volé. Presque dix ans de ma vie.
Je regagne l’autre rive, seule, épuisée par
la traversée et recouverte de boue. Combien de temps me faudra-t-il pour ne
plus me sentir salie par tous les qualificatifs dont on m’a affublée : putain,
favorite, manipulatrice, hystérique et j’en passe? J’ai le sentiment de ne pas
avoir été défendue. Celui à qui j’avais tout donné n’a pas eu un mot, un geste
pour apaiser cette folie. Au contraire, il l’a entretenue et m’a abandonnée.
À mon retour d’Haïti, alors que je suis au
volant de ma voiture, j’allume la radio. Je tombe sur une émission où des
psychanalystes sont invités à parler des introvertis. "On se trompe en
confondant introverti et timide, explique l’un d’entre eux. Un introverti n’a
pas peur des autres, c’est quelqu’un qui est incapable de tourner ses
sentiments vers l’extérieur, il les renvoie en lui-même. L’introverti est
totalement lisse, ne montre aucune émotion. Il veut être plus normal que la
normalité. C’est une pathologie".
Je m’arrête pour noter la dernière phrase. Je
suis sidérée tant cette description ressemble à François. Cette incapacité à
montrer en public ce qu’il ressent. Je connais l’homme amoureux capable de
grandes déclarations. Mais dès lors que nous sommes en public, il s’interdit
toute démonstration d’affection. Il faut vraiment le connaître pour savoir que
plus il plaisante, plus il cherche à masquer des contrariétés.
Je sais qu’il n’arrive pas à parler de ce qui
est intime, vraiment personnel. Sans se livrer à une introspection publique,
dont il est incapable, François aurait pu, sur RMC, éluder et éviter
l’obstacle, comme à son habitude.
Exprimer un regret. Il a préféré laisser
parler son inconscient. Il utilise le langage des puissants, à qui tout est
permis et qui ne se sentent redevables de rien, ni de personne.
Se rend-il compte des ravages qu’il provoque
? Ses mensonges, affutés comme des lames, détruisent ce sentiment tellement
simple et pourtant vital que l’on appelle la confiance. J’ai perdu ma boussole.
Depuis que j’ai commencé ce texte, chaque
jour, les souvenirs déferlent.
Aujourd’hui, ils me renvoient au jour de
l’élection de François. Ce dimanche-là, je n’arrive pas à me laisser aller à la
joie. Le bonheur intense est pour lui, pas pour moi. Mon confrère de Paris-Match,
David Lebailly, a écrit un beau livre La Captive de Mitterrand, consacré à la
femme de l’ombre, Anne Pingeot. Le jour de l’élection de François Mitterrand,
la mère de Mazarine pleure. Elle sait qu’elle perd l’homme qu’elle aime.
Étrangement, quand je pense à cette journée du 6 mai 2012, c’est à elle que je
m’identifie, pas à Danielle Mitterrand, qui partage pourtant officiellement la
vie du président élu ce soir-là.
François n’est déjà plus le même. J’arrive
tout juste à lui arracher trente secondes pour nous deux, le temps d’un baiser
dans un petit bureau du Conseil général de Corrèze, avant l’annonce des
résultats. Et puis, il y a ce moment qui semble irréel, les résultats annoncés
à la télévision. Il est élu.
François est président de la République.
C’est à peine croyable. Je vois qu’il est
déçu de son score. Il ne dit rien, impassible, mais sous son masque, je perçois
cette légère déception. Les deux chaînes principales donnent des chiffres
différents, il se prépare aux moins favorables. Nous réussissons quand même
avec toute l’équipe de Corrèze à déboucher une bouteille de champagne pour
fêter l’événement. Il n’en prend pas une gorgée et se met à retravailler sa
déclaration. Son futur conseiller spécial, Aquilino Morelle, est présent, et se
met derrière son dos. Comme à chaque fois, François biffe tout le travail qui
lui est rendu et recommence tout.
Alors qu’il continue à récrire son texte, je
reçois un message de Franck Louvrier, le responsable de communication de
Nicolas Sarkozy. Il m’informe que ce dernier cherche à joindre François. Son
portable est saturé. C’est sur le mien que la communication s’établit. François
prend mon téléphone et je fais sortir tout le monde. J’estime que cette
conversation n’a pas à être publique. Je ne me fais pas que des amis, ce
jour-là…
Le temps presse, la foule amassée place de la
Cathédrale attend depuis déjà plusieurs heures. Je demande à François de
prendre le temps pour quelques photos car ce moment est unique. Mais François
s’agace et me rembarre violemment. Je ne comprends pas sa réaction. Cette
minute qui aurait dû être un instant de bonheur vient d’être gâchée. Je vais
m’enfermer dans la salle de bains attenante. Pour moi aussi, la tension a été
très forte et se relâche. Je ne me sens plus capable d’aller place de la
Cathédrale. Je m’effondre, assise par terre, sur le carrelage.
J’essaie de comprendre ce qu’il se passe en
moi. Deux sentiments puissants viennent d’exploser l’un contre l’autre. Je suis
heureuse pour lui qui a atteint l’objectif de sa vie, mais je sens qu’il n’est
pas en état de partager cette émotion. Si nous ne parvenons pas à communier
lors de tels moments, que nous restera-t-il à nous deux? Je pressens à la
minute que plus rien ne sera comme avant.
Nous avons été si proches, si complices et,
en ce jour de gloire, je me sens presque étrangère à ce qu’il vit. Toutes ces
idées se bousculent dans mon esprit alors que je suis toujours réfugiée dans
les toilettes. On vient tambouriner à la porte, il faut y aller.
J’hésite, je pense à Cécilia Sarkozy qui
avait été traînée à la Concorde le soir de l’élection de son mari, où elle ne
voulait pas se rendre. Ses raisons étaient différentes des miennes. Mais le
vertige, la peur de ce qui va arriver étaient sans doute les mêmes. Comment
vouloir de cette vie qui ne ressemblera à nulle autre, qui ne nous appartiendra
plus ?
Je finis par sortir de mon drôle de refuge.
Juste le temps de me remaquiller et nous partons. Dans la voiture, François ne
me parle pas. Il est happé par son texte. Dans cet état de concentration
extrême, comme avant chaque grand événement. Je respecte ces temps de silence.
Il entre en lui-même. Je sais qu’il ne faut pas le déranger.
Les abords de la place de la Cathédrale sont
bondés, inaccessibles. Il y a tant de monde. Nous poursuivons à pied en fendant
la foule. Je suis derrière, bousculée de tous les côtés. Je prends sans arrêt
des coups de caméras. La foule hurle de joie en voyant François monter sur
scène. Je m’arrête en bas.
Jamais je ne l’ai suivi sur une tribune. Jamais
je n’ai considéré que c’était ma place.
Après quelques mots, c’est lui qui m’invite à
le rejoindre. J’y suis tellement peu habituée que je ne bouge pas, figée. Des
bras me poussent alors vers les quelques marches.
François me tend la main. Tout cela est
nouveau pour moi et je suis sensible à ce geste.
Bernard Combes, le maire de Tulle, a prévu
des airs d’accordéon, instrument qui symbolise la ville par son festival. Je
lui ai dit un jour que j’adorais La Vie en rose. Il me fait cette surprise et
c’est ainsi que la foule commence à entonner la chanson.
François m’entraîne dans un demi-pas de
danse. Je suis gênée et comblée à la fois.
Cette fois, nous partageons un moment
intense. Cela reste l’un de mes plus beaux souvenirs. Si les Parisiens du petit
Paris se gaussent, me dira-t-on, de l’ambiance accordéon, les Corréziens sont
déçus que la soirée ne soit pas plus longue. C’est la photo que le Président
gardera dans son bureau de l’Élysée. Même après notre rupture : elle y est
encore. Je n’ai toujours pas sorti la mienne de mes cartons de l’Élysée, qui
restent entreposés dans mon couloir, mais elle est gravée dans ma mémoire.
Comment puis-je imaginer que la semaine
suivante L’Express va titrer "Valérie Trierweiler en fait-elle trop?".
Sous cette question, son directeur Christophe Barbier s’offusque. Il affirme
que j’ai demandé La Vie en rose à Tulle en ce jour de victoire et considère
cela comme un acte politique !
Quelques semaines plus tard, L’Express mettra
à la une un cliché du nouveau Président et de moi avec ce titre "Qui est
le chef?". J’ai eu le malheur de refuser le grand entretien que Christophe
Barbier me proposait. Il rêve de rééditer son scoop de l’interview de Carla
Bruni après son arrivée à l’Élysée, qui a été une vente record pour L’Express.
Je suis sensible à sa proposition, mais je veux prendre mon temps.
Mon sms de réponse est courtois : "Merci
pour ta proposition, mais je ne suis pas prête, c’est vraiment trop tôt".
Le scoop évanoui, il faut trouver autre chose. Va pour la femme qui contrôle
tout ! Ainsi vont ceux qui sont prêts à lyncher ce qu’ils pourraient tout aussi
bien célébrer, au gré des humeurs et de l’air du temps. Je vais découvrir ce
qu’il en coûte de passer de l’autre côté de la barrière.
Malgré tout, le souvenir de Tulle est l’un
des plus beaux pour moi. J’ai juste eu le temps de tweeter ce que je ressens : "Tout
simplement fière d’accompagner le président de la République et toujours aussi
heureuse de partager la vie de François." François est attendu place de la
Bastille. Il sert autant de mains qu’il le peut avant qu’on ne nous presse pour
partir à l’aéroport de Brive. J’aurais tellement aimé rester là, sur cette
place de la Cathédrale, avec cette foule tranquille et joyeuse, avec ces gens
qui, les premiers, lui ont ouvert le chemin vers la victoire en l’accueillant
sur leur terre, trente ans plus tôt.
Quelle consécration pour lui, comme pour eux
!
Mais nous regagnons la voiture pour filer à
vive allure attraper l’avion privé. Le réel se mêle à l’irréel. Les communications
commencent à affluer du monde entier. Cet homme que j’aime depuis des années,
auquel personne ou presque ne croyait, est désormais chef d’État. Il reçoit en
direct les félicitations d’Angela Merkel, de Barack Obama et de bien d’autres.
Ça n’arrête pas. Sauf quand la ligne coupe, c’est ainsi en Corrèze… Combien de
temps l’homme à côté de moi va-t-il rester le même?
Nous rejoignons la petite équipe dans
l’avion. Quinze jours plus tôt, après les résultats du premier tour, l’heure
était à la détente pour toute l’équipe. Chacun pariait sur les résultats du
deuxième, dans une ambiance détendue. Nous nous sentions légers. Sauf François.
Il s’était isolé et ne partageait pas notre bonne humeur. Je ne crois pas qu’il
craignait un échec. Il avait suffisamment d’avance. Pour avoir connu avec lui
d’autres angoisses de scrutin, je savais bien sûr, qu’il ne voulait être sûr de
rien jusqu’au résultat définitif. Dans ces cas-là, il me communiquait son
anxiété dévorante. Il me contaminait et je devenais pire que lui. Pas cette
fois, nous étions confiants. Que pensait-il alors à ce moment-là ? Il se
préparait sans doute. Je sentais qu’il était habité par autre chose.
Comme si le poids de l’Histoire lui tombait
brutalement sur les épaules.
Le retour de la victoire, en ce soir de
second tour, est différent. François accepte une coupe de champagne qu’il ne
boit pas. Nous refaisons l’histoire. Des anecdotes de campagne resurgissent. Le
vol passe très vite. C’est un moment suspendu. À l’arrivée, des anonymes se
sont massés autour des grilles de l’aéroport pour apercevoir le nouveau
Président. Il va leur serrer la main. Tant
pis pour le retard.
Au Bourget, la foule est plus conséquente
qu’à Brive. C’est surtout le nombre de motos de presse qui est impressionnant.
Impossible de les compter : trente, quarante? Ils se mettent à pourchasser
notre voiture en route pour la Bastille. J’ai le sentiment d’un essaim
d’abeilles. Je crains pour la sécurité de certains motards, prêts à prendre
tous les risques pour des images d’une voiture sur l’autoroute et le
périphérique.
Il me revient en mémoire les images de
Jacques Chirac quand il a été élu. Sa main sortant de la vitre pour saluer,
Bernadette à ses côtés. Comme si d’un seul coup, je réalisais ce qu’il se
passe. Une bouffée d’émotion me saisit, je prends la main de François. Mais les
coups de téléphone et les sms continuent de pleuvoir et je n’arrive pas à
garder sa main dans la mienne… Nos doigts se détachent. Toutes les années
précédentes, dès que nous étions près l’un de l’autre, nous étions incapables
de ne pas nous toucher, comme deux aimants. Cet événement incroyable trouble
notre intimité. À partir de cet instant, les tête-à-tête vont se faire de plus
en plus rares.
Il est plus de minuit lorsque nous arrivons à
la Bastille ; je comprends le basculement.
Ce n’est plus une foule mais un océan d’êtres
humains qui se pressent avec avidité pour approcher François. Des dizaines de
milliers de personnes. Nous passons d’abord par la tente VIP, il y a là toutes
sortes de célébrités. Ceux de la première heure comme ceux de la dernière. Je
ne sais pas, je ne vois pas que Julie Gayet rôde, déjà. Je ne l’ai pas croisée
une seule fois pendant la campagne.
La première personne que j’aperçois, c’est ma
mère qui a tenu à être là. C’est elle que j’embrasse avant tout le monde. Comme
toutes les mères, elle a toujours eu peur pour moi, elle avait pressenti le
danger de cette situation. Je vois dans ses yeux un mélange de fierté et de
crainte. C’est bien sa fille qui se retrouve ainsi, compagne du président de la
République : inimaginable. Loin, trop loin de la ZUP nord…
François est happé de tous les côtés, la
bousculade est à son comble. Enfin, j’aperçois mes enfants, cachés dans un coin
pour ne pas être photographiés. Et eux, que pensent-ils? Ils savent que leur
vie aussi sera bouleversée mais pas au point d’imaginer qu’ils deviendront une
proie au cours de ces vingt mois et même après que j’ai quitté l’Élysée.
Qu’au lieu de passe-droits comme tout le
monde l’imagine, ils n’auront que des chaussetrapes.
Des pseudo-affaires qu’on leur inventera pour
me déstabiliser. Je les retrouve furtivement. Eux aussi doivent pressentir que
leur mère est happée par d’autres, moi je sens cela pour François.
La foule attend de le voir et de l’entendre à
la tribune. Il monte, je monte, tout le monde monte. Il prononce son discours,
la voix éraillée : "Merci, peuple de France, de m’avoir permis d’être
président de la République. Je sais ce que beaucoup ressentent : des années de
blessure, de brûlure, il nous faudra réparer, redresser, rassembler." Il
parle vingt minutes. "Nous vivons un grand moment, une victoire qui doit
nous rendre heureux." Je n’entends pas ses mots à ce moment-là. Ou à
peine. L’émotion est trop grande. La foule ondule, elle hurle de bonheur dans une
invraisemblable liesse, une ivresse générale.
Soudain je vois François s’éloigner à l’autre
bout de la scène alors que je suis à ses côtés. Je tourne la tête et regarde ce
qu’il se passe. Il traverse la tribune dans toute sa longueur pour aller
embrasser Ségolène Royal. Je me décompose, sans réaliser que mon visage
apparaît en gros plan sur les écrans géants.
Est-ce moi qui manque de générosité? Suis-je
si peu sûre de moi, si peu sûre de lui?
Toujours en mal de légitimité? Quand il
revient, je lui demande à l’oreille de m’embrasser en précisant "sur la
bouche".
"Oui, je veux qu’on fasse la différence
: il y a eu une femme avant, avec laquelle il a eu quatre enfants, et une autre
maintenant, avec laquelle il vit, mais pas deux femmes en même temps. Je n’en
peux plus du fameux "Hollande et ses deux femmes". Je me sens réduite
à rien.
Je n’imagine pas une seconde qu’on lira ces
mots sur mes lèvres, les présentant comme une pièce à charge dans mon procès en
femme dominatrice. Je l’ai vécu comme un viol. Plus aucune intimité n’est
possible, tout est volé, même un murmure à l’oreille…
J’aurai dû comprendre que ce nouveau monde
n’était pas fait pour moi. Je suis entière et spontanée, je dis ce que je
pense, j’ai grandi dans un milieu où l’on ne dissimule rien.
Dans le sérail, on est habitué aux non-dits,
on sourit à ceux que l’on méprise, on médit dans l’ombre. Je ne suis pas armée
pour cela et je vais le payer cher.
J’aime un homme qui ne peut plus se consacrer
à notre histoire comme il l’a fait jusque-là. Je suis éprise d’un homme que je
sens s’éloigner avec le succès. Tout s’inverse.
Lui qui m’a tant voulue, attendue pendant
tant d’années, le voilà Président, et il n’est plus le même homme. Il ne peut
plus l’être, sans doute. François cloisonne tout et je sens qu’il ne veut pas
de moi dans sa vie politique, qu’il met soudain de la distance. Je croyais
pouvoir tout supporter ou presque mais pas cette indifférence. N’importe quelle
femme a besoin du regard de l’homme qu’elle aime. Moi comme les autres.
Alors que je tiens à garder une vie
indépendante, je suis propulsée première dame, un rôle indéfini et sans statut
officiel. Je dois m’adapter à ce carcan, mais je ne le comprends pas encore.
Quel nouvel équilibre allons-nous trouver ?
J’ai été journaliste politique. Combien
d’heures avons-nous passé à échanger sur notre passion commune ? Nous avons
tout partagé depuis des années. La politique, c’est aussi ma vie. Elle nous a
soudés bien avant que la passion se déclare. Je dois me détacher de cette
partie de lui-même, non sans arrachement.
Une fois à l’Élysée, je prends garde à ne pas
empiéter sur la politique. Mes pas ne se portent jamais du côté du pouvoir. Je
ne sais même pas où se trouvent les bureaux des conseillers. J’appelle "mur
de Berlin" la porte qui sépare "l’aile Madame" du reste du
Palais. C’est ainsi que l’on parle en ces
murs, on ne dit pas "l’Élysée" mais "le Palais".
Je n’y arriverai jamais. Je n’ai assisté qu’à
une seule réunion avec des conseillers "de l’autre côté". Il
s’agissait de préparer la journée des Femmes du 8 mars. Mes idées ont été
jugées excellentes, aucune n’a été retenue.
Le malaise a commencé à m’envahir pendant la
campagne. Dès le début, j’ai du mal à trouver ma place. Je commence à amasser
les kilos, j’ai de l’eczéma sur mon visage et régulièrement ma nuque se bloque.
Mes traits se tendent, mon stress est visible, j’ai l’impression d’avoir pris
plusieurs années en quelques mois. Peut-on s’imaginer la violence d’une
campagne, l’agression que représentent les flashes lorsqu’on n’y est pas
préparée? Pourquoi est-ce que je vis tout cela si mal?
Je m’en veux d’être aussi fragile.
Aujourd’hui, j’en comprends la raison. Depuis le début de la campagne, François
me place en état d’insécurité permanente par ses mensonges, ses mystères et ses
cachotteries. Il n’arrive pas à m’expliquer clairement la distance qu’il veut
installer entre nous sur certains sujets. Alors il agit à sa manière - pas vu,
pas pris - en utilisant le non-dit, l’esquive et le mensonge. Combien de fois
ai-je appris "par la bande" ce qu’il aurait dû me dire lui-même ?
Parfois, je disparais, le temps de reprendre mon souffle et confiance.
Nous sommes un couple, mais un couple dans
une situation hors norme, en route vers la Présidence de la République. Je nous
croyais soudés, fusionnels, comme nous l’avons été toutes les années
auparavant, lors de sa traversée du désert. Mais depuis sa mise sur orbite,
notre complicité si forte s’effiloche. Il a d’autres horizons. Il voit de moins
en moins que je suis là. Alors que pour moi, il n’y a que lui qui compte. Pas
même sa victoire, lui. Mon grand amour.
Le départ de la Bastille s’accélère. Manuel
Valls craint des débordements, car quelques dérapages commencent aux abords de
la place. Nous regagnons notre domicile de la rue Cauchy. Tout au long du
chemin, les voitures klaxonnent, François salue, vitre ouverte.
Nous sommes toujours pourchassés par une
horde de motos de presse. Au pied de notre immeuble, c’est une folie. Plusieurs
dizaines de journalistes et photographes emplissent la rue, les télévisions
sont en direct.
La vie, notre vie va vraiment changer. Je ne
suis pas dans l’euphorie. Dans l’émotion, oui. Je garde un regard extérieur sur
ce qu’il se passe, comme si j’en étais témoin, spectatrice et non protagoniste.
La course effrénée continue pour François.
Dès le lendemain, il va de réunion en réunion pour préparer son prochain
gouvernement. Je suis dans la confidence pour le nom du futur Premier ministre,
ainsi que pour quelques ministres. Mais je sais aussi, par mon expérience de
journaliste politique, que les listes bougent jusqu’au dernier moment.
Je me contente de suggérer un nom qui ne sera
pas retenu. Il s’agit de Valérie Toranian, directrice du magazine Elle pour le
ministère des Droits des femmes. Je la connais peu, mais je trouve que cela
aurait eu du sens et de l’allure, une nouvelle
Françoise Giroud. François me répond :
– Je ne peux pas faire ça à Giesbert.
Franz-Olivier Giesbert, alors directeur du
Point, est le compagnon de Valérie Toranian.
Dans l’esprit de François, qui connaît le
problème pour l’avoir vécu, FOG aurait forcément vécu la promotion de sa
compagne comme un camouflet personnel. Solidarité de machos.
Je critique aussi quelques noms qu’il évoque,
sans que cela ait la moindre conséquence. La moitié des ministrables dont les
noms circulent me sont d’ailleurs inconnus. Ils viennent des entrailles du PS,
des radicaux et des Verts. Leur nomination est le résultat de calculs
d’appareils, d’un jeu de billard à plusieurs bandes. Certaines femmes ministres
sont même choisies sur catalogue. Imaginer que nous composons la liste
ensemble, comme cela a été écrit, n’a pas de sens. François n’est pas
influençable. Une fois rentré rue Cauchy, il continue à téléphoner aux uns et
aux autres. Plusieurs fois, je le préviens que, par la fenêtre de la chambre,
j’entends ses conversations alors qu’il est sur le balcon. Tous les voisins
peuvent participer à la conversation s’ils tendent l’oreille.
Les services de sécurité viennent inspecter
l’appartement de fond en comble, vérifier qu’aucun micro n’a été posé et que le
nouveau Président n’est exposé à aucun danger. La baie vitrée représente un
risque. Plusieurs appartements ont vue sur notre intérieur, ils recommandent de
faire blinder les vitres. Le coût se chiffre à plusieurs dizaines de milliers
d’euros. François refuse car cela ne correspond pas à la présidence normale.
Mais surtout, à quoi bon, puisque le
Président passe du temps sur le balcon, que nous y déjeunons ou dînons lorsque
le temps le permet. Notre protection n’ira pas plus loin que la pose de deux
sonneries d’appel d’urgence. L’une dans l’entrée, l’autre dans notre chambre,
directement reliées aux officiers de sécurité du Président, avec un mot de
passe pour signifier qu’il y a un réel danger au cas où nous aurions un
pistolet sur la tempe.
Tout est envisagé.
François tient à alléger tout le dispositif.
Il fait supprimer le car de CRS posté devant la porte, le contrôle d’identité
de toutes les personnes entrantes, ainsi qu’un fonctionnaire de police en
permanence à notre étage. Rue Cauchy, nous sommes un couple presque… normal. Il
reste tout de même une masse de journalistes aux aguets sur le trottoir, prêts
à interroger François tous les matins quand il part. Ils ont raison d’essayer :
chaque matin, il leur répond.
Après la folie du dernier mois de campagne,
je retrouve mon fils qui passe son bac.
Quelques jours après l’élection, il doit se
rendre à son épreuve de sport. Il regarde par la fenêtre, voit les caméras et
est pris d’une crise de panique, il est incapable de sortir. Je le supplie
d’aller à son examen. Il est bloqué. J’envoie un tweet, demandant aux
journalistes et photographes de respecter notre vie privée, de nous laisser
tranquilles.
Cette demande est mal interprétée : comment
moi, journaliste, puis-je rejeter mes confrères? Impossible d’avouer que mon
fils n’est pas en état de se rendre à une épreuve du bac à cause d’eux. Il n’a
pas dormi de la nuit. Je réussis à le rassurer et à le convaincre. En le voyant
arriver dans un tel état de dévastation, l’examinateur le renvoie à la maison
en lui proposant une autre date. Je mesure chaque jour à quel point notre
quotidien ne sera plus jamais le même. Le lendemain, mon fils m’annonce qu’il
veut vivre ailleurs, il ne supporte pas cette pression. En vingt-quatre heures,
je trouve des amis qui lui prêtent un studio. Je suis malheureuse de le voir
partir alors qu’il est en plein examen.
Une fêlure de plus, alors que l’élection ne
date que de deux jours.
La date de l’investiture approche. L’équipe
de François a pris contact avec celle de Sarkozy pour préparer la transition.
Je suis les choses de loin. Je reçois un message de
Carla Bruni-Sarkozy sur mon portable. Elle me
demande de conserver l’équipe dédiée au service privé, en me précisant que ce
sont "des gens formidables, avec eux, on n’a même pas une petite cuiller à
tourner dans son café".
Je lui explique que nous n’arrivons pas avec
l’intention d’un grand ménage, que ce n’est pas l’état d’esprit de François
Hollande, ni son genre. Encore moins le mien. Nous convenons de nous voir
pendant l’entretien qu’auront les deux Présidents, pour évoquer toutes les deux
ces questions d’intendance.
Il reste à régler la question des invités
présents le jour de l’investiture. François ne veut pas qu’elle ressemble à
celle de Sarkozy, avec la famille recomposée qui traverse la Cour d’honneur sur
le tapis rouge.
Il ne souhaite ni la présence de ses enfants
ni celle des miens. Pas même celle de son père. Il organise un dîner avec ses
quatre enfants. À sa demande, je n’y participe pas, il veut régler avec eux
cette question et celle de la présence de Ségolène Royal. Elle est à la fois
une femme politique de premier plan, et son ancienne compagne. Sa présence sera
interprétée de façon privée et François ne veut pas faire son entrée à l’Élysée
de manière monarchique, en mélangeant vie publique et vie privée, même si cela
peut paraître ironique a posteriori.
La décision de ne pas associer sa famille est
prise par lui, sans moi. Je lui dis que je le trouve cruel avec ses enfants.
Pour ma part, je n’ose pas inviter ma mère qui aurait été tellement heureuse
d’être là.
L’absence de Ségolène Royal et de ses enfants
n’est pas comprise. La presse m’attribue la responsabilité de sa décision.
Personne ne remarque que ni mes enfants ni ma famille ne sont là non plus et
que c’est une décision de principe pour François. Ses enfants, eux, savent la
vérité. Mais à chaque étape, un roman médiatique se construit, à partir
d’interprétations erronées ou de malentendus. Cette somme de petits décalages
avec la réalité crée une fiction qui échappe à toute emprise. À force d’être
répétée, elle devient vraie.
Je rencontre l’équipe du protocole qui
m’explique, plans en mains, comment les choses vont se dérouler. Tout sera
minuté, étudié, préparé. Je commence à réaliser le caractère exceptionnel de
cet événement. Et je sens le stress monter en moi.
La veille du grand jour arrive. Nous nous
voyons à peine. François est toujours dans les affres de la politique, tout se
précipite, il doit prendre des dizaines de décisions par jour.
Mes préoccupations sont plus légères, telle
celle de ma tenue. Je veux qu’elle soit sobre.
Je n’ai jamais porté de robe de couturier et
il ne me vient pas à l’esprit d’aller frapper à la porte de l’un d’entre eux.
Je reçois l’aide d’Amor, le styliste qui
m’habillait pour Direct8 et qui continue bénévolement à me donner des conseils.
Nous choisissons un modèle de chez Georges Rech, une griffe à laquelle je suis
habituée. Mais il faut des modifications sur la robe, y ajouter des manches et
plus de longueur. La veille en fin de journée, j’essaie la robe. Elle ne tombe
pas comme je le souhaiterais. Il reste très peu de temps pour rectifier. Amor
me rassure, tout sera prêt pour le lendemain matin.
La nuit est agitée, nous dormons peu.
François sera officiellement investi septième président de la ve République. Le
matin, nous nous préparons chacun dans une pièce différente. Styliste,
maquilleuse, coiffeur, nous passons tous les deux entre leurs mains comme si
nous nous rendions à la mairie pour nous marier. La question du mariage nous a
déjà été posée cent fois, j’ai le sentiment ce jour-là que ce que nous allons
vivre est bien plus fort qu’un passage en mairie. Je me sens en totale union
avec lui, incapable d’imaginer ce qu’il se passera dix-neuf mois plus tard.
C’est tout simplement inimaginable, après tout ce que nous avons vécu, et avec
ce lien fusionnel qui est le nôtre.
Je dois partir avant lui, quelques minutes
seulement. J’apparais devant lui, apprêtée. Il me complimente. Je sais qu’il
est sincère. Une femme amoureuse sait quand elle arrive à surprendre. François
me regarde avec des yeux étincelants. Il désapprouve seulement la hauteur de
mes talons, il ne supporte pas que je le dépasse. Un dernier baiser et je quitte
l’appartement. Nos regards savent en dire davantage que les mots.
Comme lorsqu’il saisit ma main et la presse.
Je sais ce que cela signifie.
Je suis à l’arrière de "ma"
nouvelle voiture. Désormais un chauffeur et deux officiers de sécurité (deux
duos en alternance, une semaine sur deux) m’accompagneront partout.
Difficile de décrire le sentiment qui
m’envahit quand la voiture franchit la grille de l’Élysée. J’y suis allée si
souvent comme journaliste. Je n’arrive pas à réaliser. Je n’arrive pas à me dire
que je suis première dame, cet étrange rôle de représentation, sans statut,
mais qui compte tant aux yeux des Français. Nombreux sont ceux qui estiment que
je ne suis pas première dame puisque nous ne sommes pas mariés. Inconsciemment,
j’ai sans doute intégré ce handicap.
La masse de photographes est impressionnante.
J’avance sur le tapis rouge. J’entends qu’on me hèle de tous les côtés, des "Valérie",
des "Madame Trierweiler". Malgré la tension, je parviens à décrocher
quelques sourires. Ce n’est pas chose facile pour moi, j’ai beaucoup de
difficultés à paraître naturelle sur les photos. Je n’aime pas ça, je ne sais
pas faire.
Je reconnais pourtant des visages familiers
de photographes. En vingt ans de carrière à Paris-Match, j’en ai rencontrés
beaucoup, j’ai travaillé avec certains d’entre eux. Cette fois-ci, rien à voir.
Ce n’est plus la consœur, la journaliste qui les intéresse mais la compagne de
François Hollande, la première dame.
Je franchis cette étape quasi inconsciente de
ce qui est en train de se passer, de ces images qui resteront dans l’Histoire,
que pendant des décennies, à chaque nouvel élu, les télévisions repasseront en
boucle. Je suis envahie par l’émotion en voyant arriver la voiture de François,
en entendant le bruit des gravillons sous les pneus. Je le vois, lui,
différemment.
Nicolas Sarkozy l’accueille, pendant que je
suis reçue par Carla. Les deux hommes, qui se connaissent depuis si longtemps,
montent dans le bureau présidentiel pour la passation de pouvoir, la
transmission des codes nucléaires et des dossiers délicats.
François me révèlera que ce moment d’échange
de chef d’État à chef d’État sera extrêmement bref. L’essentiel de la
conversation est privé. Nicolas Sarkozy lui explique combien cette période a
été douloureuse pour Carla, qui a mal vécu la médiatisation à outrance et les
médisances. Il lui confie avoir été obligé de recourir à des sociétés
spécialisées pour «faire monter» dans les algorithmes des moteurs de recherche
les articles et les références honorables, pour cacher les horreurs qui
circulent sur le Net, afin que sa femme ne tombe pas dessus.
Pendant ce temps, Carla me fait découvrir
«l’aile Madame», la partie qui me sera dévolue. Elle me montre le magnifique
bureau, le salon des Fougères, qui m’attend.
Ancienne chambre de Caroline Murat, il donne
directement sur les jardins. Il est spacieux, clair et féminin avec ses
tentures fleuries. Sur un mur, deux tableaux d’Hubert Robert, un peintre du
XVIIIe siècle, dont j’apprendrai plus tard qu’ils ornaient
auparavant la chambre de François Mitterrand. Sur l’autre mur, un portrait de
Louis XV. Ce salon a été transformé en bureau par Cécilia Sarkozy avant leur
divorce. Bernadette Chirac s’était quant à elle installée dans une pièce plus
sombre, donnant sur le Faubourg-Saint-Honoré, là où prendra place mon futur
chef de cabinet Patrice Biancone, la seule et unique personne que je demande à
recruter.
Carla m’explique n’être venue que deux ou
trois fois dans ce bureau. Nous nous installons dans le salon à côté, que l’un
de mes fils nommera le salon Kadhafi à cause des canapés et tentures verts.
Nous commençons à échanger, de façon franche et sincère. Je n’ai aucune
animosité contre elle. Au contraire. J’avais acheté son premier disque, que
nous écoutions en boucle à l’époque avec mon ex-mari.
Depuis des mois, sans nous connaître, nous
avons l’une et l’autre adopté un pacte de non-agression. Comme en temps de
guerre, je considère qu’on ne devrait toucher ni aux femmes ni aux enfants dans
les joutes politiques. Jamais Carla Bruni-Sarkozy n’a publiquement dit de mal
de moi et jamais je ne l’ai critiquée non plus. Elle m’explique combien cette
période a été difficile pour elle. Elle a les larmes aux yeux.
- Je ne devrais pas le dire, mais je suis
heureuse que tout ça s’arrête. Ce sera plus facile pour vous car les
journalistes sont vos amis.
Je lui réponds que ce ne sera sans doute pas
si simple.
Elle poursuit :
- J’ai peur que sans la politique, mon mari
perde le sens de sa vie.
Je connais Nicolas Sarkozy depuis plus de vingt
ans. Je l’ai interviewé dans son bureau de la mairie de Neuilly dans les années
1990 et revu très souvent, ensuite. La dernière fois, c’était peu de temps
après son élection, en juin 2007. Ce jour-là, j’accompagne pour Match une
délégation du Canada, avec à sa tête la gouverneure générale Michaëlle Jean,
dans un cimetière canadien, en Normandie. Nous sommes tous en place quand
Nicolas Sarkozy arrive et salue un à un les membres de la délégation. Arrive
mon tour. Il m’apostrophe :
- Ça va? Tu es sortie de tous tes problèmes?
C’est l’époque où notre vie commune avec
François est notoire dans les milieux médiatiques, après le communiqué de
Ségolène Royal qui a pris acte de la situation :
"J’ai demandé à François Hollande de
quitter le domicile conjugal." Je réponds par un respectueux :
- Tout va bien, je vous remercie Monsieur le
Président.
Il prend mon vouvoiement pour une marque de
défiance. Je ne fais que respecter la fonction. Il insiste, je réponds toujours
aussi sobrement.
Quelque temps plus tard, je me paie le luxe
de me rendre aux vœux à la presse, début janvier 2008, alors que ma relation
avec François Hollande a été révélée. Ça n’est plus un secret pour personne. Je
regarde certains de mes confrères se battre pour lui serrer la main. Je n’en fais
pas partie. Alors que j’attends mon tour pour reprendre mon manteau au
vestiaire, il passe rejoindre son bureau, me voit, s’approche et me glisse à
l’oreille :
- J’ai vu de belles photos de toi dans Voici.
Le Président a donc le temps de lire Voici… François
et moi nous étions fait paparazzer alors que nous passions, en amoureux, le
nouvel an sur une petite île de Thaïlande.
Je connais donc bien "l’animal politique
Sarkozy". Quand Carla m’évoque la perte du sens de la vie, je lui réponds
:
- Ce n’est pas à moi de vous dire qui est
votre mari, mais je connais les hommes politiques de ce niveau, puisque je vis
avec l’un d’entre eux. Ce sont des hommes qui ne pourront jamais arrêter la
politique.
Je suis déjà et j’ai toujours été convaincue
que Sarkozy sera, malgré ses dires, candidat en 2017. Il aura besoin de sa
revanche.
Nous continuons à échanger, presque comme
deux amies. Elle me confie son mal-être avec ses kilos pas encore perdus, mais
cette petite victoire de rentrer enfin dans le tailleur-pantalon qu’elle porte
ce jour-là. Me raconte encore combien elle a souffert des attaques sur
Internet. À plusieurs reprises, ses yeux s’embuent. À ma demande, elle me
montre des photos de ses enfants.
Le temps passe à la vitesse grande V. Notre
conversation dure trente-huit minutes.
Carla et moi aurions pu échanger bien plus
longuement, mais José, qui va gérer les questions du protocole pour moi, comme
il l’a déjà fait pour Bernadette Chirac, Cécilia Sarkozy et Carla
Bruni-Sarkozy, vient nous interrompre et nous prévenir que les deux Présidents
ont terminé leur entretien.
Nous partons les rejoindre dans le hall.
Sarkozy m’adresse quelques paroles aimables en me vouvoyant. Il dit à son tour
combien c’est difficile pour la famille. Nous voilà tous les quatre sur le
perron. Naturellement, j’embrasse Carla. François leur serre la main à l’un
comme à l’autre. Il ne raccompagne pas le désormais ex-Président à sa voiture.
Une polémique sur un éventuel affront fait à
son prédécesseur se développera. Mais je le connais. Les règles de savoir-vivre
ne lui sont pas tout à fait familières, il lui faudra du temps pour s’habituer
au protocole. Et il est pressé. Infiniment pressé de la suite : être
officiellement investi. D’ailleurs, il tourne les talons sans m’attendre non plus…
Nous rejoignons la salle des fêtes, là où
François va être investi, recevant des mains du président du Conseil
constitutionnel le collier de Grand Maître de l’ordre de la Légion d’honneur.
Je suis placée sur sa droite, en arrière. Je ne parviens pas à me concentrer
sur son discours, que je n’ai pas lu auparavant.
Sur les photos, j’ai les yeux dans le vague,
tant tout cela continue à me paraître irréel.
Je me souviens aujourd’hui de quelques
formules, qui me reviennent en écho et résonnent différemment, deux ans après. "La
confiance, c’est l’exemplarité."
"L’exercice du pouvoir sera exercé avec
dignité". À ce moment-là, François m’impressionne. Il me semble solide et
volontaire. Il est dans le rôle, dans la fonction, dans le costume. Je suis
fière d’être à ses côtés, fière que celui que j’aime soit arrivé là où son
destin devait le mener alors que personne n’y croyait.
Fin du discours. Il se dirige vers les corps
constitués et les invités. Le protocole me fait signe de le suivre. Comme lui,
je saisis les mains qui se tendent. La quasi-totalité des visages me sont
familiers, j’ai rencontré ces hommes et ces femmes au gré de mon métier. Il y a
là aussi des proches.
Sacrilège! Dès le soir même, je me vois
reprocher d’avoir osé saluer ces corps constitués, les dirigeants ou
représentants de toutes les institutions françaises. Ce n’était pas là mon
rôle, écrit-on aussitôt. Ça ne s’était jamais fait, paraît-il. J’ai pourtant
suivi le mouvement indiqué par le protocole. Mais je n’ai pas répété, je ne me
suis pas renseignée sur les usages. Dire bonjour et serrer la main me semble
être plus adapté à la situation que l’inverse. Le dilemme me semble insoluble.
Si je salue, on me reproche de me prendre pour ce que je ne suis pas. Si je ne
salue pas, on critique ma froideur, on me dit hautaine. Que faire? Par la
suite, je me contenterai de rester un ou deux mètres derrière lui, en hochant
la tête, avec parfois un sourire en guise de bonjour.
La journée est chargée. Autant que le ciel.
La pluie commence à s’abattre quand François s’apprête à remonter les
Champs-Élysées dans sa Citroën DS5 hybride au toit ouvrant, fabriquée pour
cette occasion. Il refuse le parapluie. Je pars quelques minutes avant lui pour
l’attendre en haut des Champs-Élysées. Malgré les trombes d’eau, le voir
remonter l’avenue est pour moi l’un des moments les plus intenses. Il renvoie à
tant d’autres images mythiques.
Je grelotte, j’essaie de m’abriter au mieux,
sous l’Arc de Triomphe. La pluie et le vent arrivent de toutes parts. Je dois
maintenir ma robe portefeuille qui s’envole sur un côté si je ne veux pas faire
le régal des photographes. Ce sera le cas un peu plus tard, lors de l’hommage à
Jules Ferry au jardin des Tuileries.
Après la cérémonie sous l’Arc de Triomphe, le
désormais Président part saluer la foule. Il est convenu par le protocole que
nous redescendrons ensemble les Champs-Élysées dans sa voiture. Je ne sais pas
quoi faire lorsqu’il s’éloigne sans m’attendre pour serrer des mains, dois-je
le suivre ? Rester plantée dans le froid comme une idiote ? Sa voiture le suit.
Personne ne me dit quoi faire. J’essaie de rattraper la DS5 avant qu’on ne
m’oublie… Mon pouvoir d’influence est décidément immense ! Une fois de retour à
l’Élysée, je dois insister plus de dix minutes auprès de lui pour qu’il accepte
de changer de costume avant le déjeuner. Dire qu’il est trempé est un
euphémisme. Il regimbe. Lorsque je lui dis que ce serait quand même dommage
qu’il commence son quinquennat malade, il accepte enfin ma suggestion.
Nous sommes juste à côté du salon des
Portraits, là où doit se tenir le déjeuner, là où les anciens Premiers
ministres socialistes et leurs épouses patientent. Cette idée de les réunir,
c’est moi qui l’ai eue. C’est ma seule contribution à l’organisation de cette
journée d’investiture.
François a d’abord songé à convier le clan de
ses fidèles "hollandais". Bien sûr, ceux-ci méritaient d’être là en
ce jour si particulier, eux qui étaient si peu nombreux à le soutenir les
années précédentes. Mais je le mets en garde sur l’image clanique que le
nouveau Président pourrait donner s’il reçoit sa garde rapprochée, alors qu’il
a su se faire élire sur la promesse du rassemblement. Je trouve que réunir les
anciens Premiers ministres de gauche a tout de même plus d’allure, il en a adopté
l’idée. J’ai été entendue, pour une fois.
Revoir Jospin et Sylviane Agacinski me fait
plaisir. J’ai tellement cru en lui en 2002, j’ai tellement espéré qu’il soit
élu. J’ai la conviction qu’il aurait été un bon Président, comme il a été un
bon chef du Gouvernement. Et je me souviens que c’est lui qui a fait de
François le Premier secrétaire du PS après les législatives de 1997. Grand
seigneur, il ne montre aucune amertume en étant reçu par un autre homme de
gauche, intronisé dans la fonction qu’il a voulu occuper dix ans plus tôt. Le
déjeuner est rapide et léger, le ton de la conversation agréable, bien que
Michel Rocard monopolise la parole, comme à son habitude.
Après les deux cérémonies prévues en hommage
à Jules Ferry, puis à Pierre et Marie Curie, il reste encore la réception du
nouveau Président à la mairie de Paris. Elle est poignante également. Sur la
place de l’Hôtel-de-Ville, la foule est nombreuse et chaleureuse. Bien sûr, il
y a quelque chose de grotesque à voir François Hollande et Bertrand Delanoë
assis sur deux larges fauteuils pompeux, plus royaux que républicains, avec
Anne Hidalgo et moi derrière. Mais il y avait tant de visages amis !
En sortant, Jean-Marc Ayrault me confie
combien il est heureux de devenir Premier ministre. Rien n’est encore officiel,
mais c’est un secret de polichinelle. François n’a jamais hésité, son choix
était fait depuis longtemps. Il apprécie sa loyauté et ne veut pas d’ombre.
Ayrault a le profil parfait.
Tout est minuté. Nous repartons à l’Élysée.
Nous pouvons enfin visiter les lieux. Je découvre le bureau présidentiel que je
n’avais jamais vu, même au cours de mes dix-sept ans de journalisme politique.
Je connaissais le salon vert, juste à côté, qui était le bureau de Jacques
Attali du temps de Mitterrand. C’est dans cette pièce également que se tenaient
les briefings "off" de Jacques Chirac. J’avais pu assister à
quelques-uns, en général avant les voyages officiels. Mais entrer dans le bureau
présidentiel avec François, quelle émotion ! Indicible.
Nous faisons le tour de quelques autres
bureaux. Puis nous sommes conduits dans l’appartement privé. Carla m’avait
prévenue :
- Vous y serez très bien, j’ai tout fait
refaire.
Nous découvrons un bel appartement, à la fois
spacieux et impersonnel. De toute façon, nous avons prévu de continuer à
habiter rue Cauchy. J’y retourne le soir même, après avoir rencontré les
maîtres d’hôtel. Je suis seule dans notre appartement. François est parti pour
Berlin, où il doit dîner avec la chancelière allemande.
Une fois rentrée chez nous, à la fois
exténuée et fébrile, je zappe d’une chaîne à l’autre.
Je revois des images de cette incroyable
journée. Soudain j’apprends que l’avion de François a reçu la foudre, qu’il a
dû se détourner et se poser à Paris. Qu’il a dû embarquer dans un autre Falcon
avant de repartir. J’ai l’impression de recevoir moi aussi la foudre. Je n’ai
pas de nouvelles de lui. Cinq minutes plus tard, je reçois un appel de
Pierre-René Lemas, le secrétaire général de l’Élysée. Nous nous connaissons à
peine, mais je perçois une bonne personne. Il m’apprend que François va bien.
Moi non. Je ne comprends pas que François ne m’ait pas appelée moi, pour me
rassurer. Pas même un sms. Il y aura donc désormais des filtres entre nous,
plus de lien direct? Sera-t-il toujours ainsi happé par sa nouvelle vie, sans
une pensée pour moi, incapable d’imaginer mon inquiétude en apprenant
l’incident?
Heureusement, j’ai prévu de passer la soirée
chez des amis, de ne pas rester seule en ce jour unique. Nous dansons et
faisons la fête, nous ne sommes qu’une petite dizaine.
J’ai l’impression qu’il s’agit de
l’enterrement de ma vie non pas de jeune fille mais de femme libre. La tension
de la journée retombe.
Finalement, François et moi rentrerons chacun
à peu près à la même heure, vers2 heures du matin. Il a juste le temps de me
donner ses premières impressions sur Angela Merkel, de me dire que la foudre
sur l’avion n’était rien et qu’il ne m’a pas prévenue pour cette raison. Nous
pensons tous les deux à la même chose, à notre frayeur commune. Elle remonte à
la campagne de 2004 pour les régionales. Je ne suis alors qu’une journaliste
qui accompagne le Premier secrétaire du PS. Nous volons vers la Bretagne dans
un petit coucou. La météo est extrêmement défavorable. Plus nous approchons, plus
les vents soufflent fort. Nous sommes quatre dans l’avion, Jean-Yves Le Drian,
Éric, le fidèle garde du corps, François et moi. Le pilote hésite à se poser.
La carlingue est violemment secouée. François le pousse à prendre le risque. La
pensée que nous allons mourir m’effleure ce jour-là.
Nous en avons souvent parlé ensuite, de cette
heure où nous aurions pu mourir ensemble sans jamais nous être aimés. Nous
l’évoquons encore, à 2 heures du matin, dans cette nuit qui suit son
investiture. François et moi n’avons pas le même rapport à la mort. Il la
redoute plus que tout. Il fait partie de ces hommes qui se construisent un
destin pour échapper à celui du commun des mortels. Pour laisser une trace,
pour survivre d’une façon ou d’une autre. Pour rester dans les livres et dans
l’Histoire. C’est sa quête d’immortalité. Il refuse de parler de la mort, il ne
sait pas faire avec les mourants ni avec les grands malades. Il en a peur. Il
fuit ceux qui vivent des drames, comme si le malheur était contagieux. Je m’en
rends compte après la découverte de la grave maladie de sa mère, pendant la
campagne de 2007, quand il me demande de l’appeler à sa place pour prendre de
ses nouvelles. Il n’arrive pas à les recevoir lui-même, de plein fouet.
Je ne connais alors Nicole, sa mère, que par
téléphone. Quelques années plus tôt, il m’a fallu écrire un portrait de
François pour Paris-Match. À l’époque, elle accepte de me parler, sur les
recommandations de son fils. Le courant passe entre nous, elle se confie
facilement. Dans ce portrait, j’écris que François Hollande est "anormalement
normal".
En 2006, il me demande de rappeler sa mère…
pour la prévenir de notre histoire d’amour. Il n’ose pas le faire lui-même.
C’est un moment particulier dans une vie. Il se passe bien. Nicole est heureuse
de savoir son fils heureux, d’autant plus que ses relations avec Ségolène Royal
n’ont pas toujours été harmonieuses au fil des années. Pendant toute la
campagne de 2007, je l’appelle tous les jours ou presque.
Je rencontre ses parents au cours de l’été
2007, ils m’accueillent à bras ouverts. Mais la maladie de Nicole se développe
inexorablement. Plus sa santé se détériore, plus François a du mal à lui parler
directement.
Nous allons leur rendre visite le week-end à
Cannes. Sa fin de vie est terrible. Il n’y a plus rien à faire que d’attendre
l’issue fatale.
Nicole est hospitalisée à domicile, après de
longs séjours à la clinique. Philippe, le frère aîné de François, passe ses
nuits à son chevet. Lorsque nous venons, nous prenons le relais. C’est bien peu
par rapport à tout ce que fait Philippe durant la semaine. Nous dormons dans la
même chambre que Nicole, à ses côtés. Dormir non, c’est impossible, nous
entendons ses râles, nous passons la nuit à nous demander si son souffle est le
dernier. Sa peau est desséchée, craquelée.
François me demande de la masser avec une
crème hydratante, sa pudeur l’empêche de le faire lui-même, toucher ce corps
qui l’a porté lui est inconcevable. Je le fais. Il me dit :
- Je ne te quitterai jamais, tu es tellement
gentille avec ma mère.
Sa phrase me touche et me surprend. Il est
naturel d’être présente auprès d’une mère quand on aime son fils. Je sens le
lien puissant entre ces deux êtres.
Philippe téléphone un jour de semaine, nous
demandant de venir le plus rapidement possible. Il est convaincu que la fin est
imminente. Dans mon souvenir, c’est un mercredi.
François a des engagements, il veut attendre
le samedi, et convaincre aussi ses enfants de rendre une dernière visite à leur
grand-mère. Deux d’entre eux acceptent à la condition que je ne sois pas là. La
séparation officielle de leurs parents date de quelques mois à peine et la
blessure est encore béante. Je me retire pour leur laisser la place.
Le matin du départ, le téléphone sonne très
tôt. Nicole a rendu son dernier souffle. Au bout du fil, Philippe pleure.
François aussi. Les enfants annulent leur voyage et je peux l’accompagner se
recueillir devant la dépouille de cette mère qu’il aime tant. Trois jours plus
tard, je ne suis pas admise à l’incinération, car les enfants ont fait le
déplacement.
Jamais je n’oublierai le visage de François à
son retour rue Cauchy. Il m’a prévenue qu’il reviendrait avec les cendres de sa
mère, pour les obsèques prévues à Paris. J’achète cinq bouquets de fleurs
blanches que j’installe sur la commode qu’elle nous a offerte, autour d’une
photo de Nicole. Une sorte d’autel pour recueillir ses cendres, contenant les
cendres est dans un simple sac en plastique de supermarché. Je ne saurais
pendant les deux jours qui nous séparent encore de la cérémonie. François sonne
à la porte. La boîte décrire son expression. Je ne l’ai jamais vue sur
personne. Décomposé est encore un mot trop faible. Il est sous le choc,
traumatisé, dévasté.
Il est touché par les fleurs que j’ai
préparées. Le lendemain, nous allons ensemble organiser les obsèques,
rencontrer le prêtre, et reconnaître l’emplacement dans le cimetière de
Saint-Ouen. Je ne sais toujours pas si je vais être autorisée à assister à la
cérémonie. Jusque-là, ses enfants ont refusé de me rencontrer.
Je n’ose pas poser la question à François,
tellement j’ai peur d’être écartée, de ne pas partager ce moment avec lui. Je
suis pourtant bien obligée de lui en parler, car lui n’aborde pas le sujet.
Comme souvent, il préfère le non-dit. Il me confie que oui, pour lui il est
naturel que je sois là.
Ma présence continue de poser problème pour
les enfants. Jusqu’à la dernière minute, leur venue est incertaine. En arrivant
dans l’église, François me dit :
- La famille c’est là, à gauche, toi tu vas
de l’autre côté.
Un couple n’est donc pas de la même famille.
J’encaisse le choc. Il s’agit des obsèques de sa mère, je n’ai pas le droit
d’être une gêne pour lui ce jour-là. C’est ainsi que je me retrouve seule sur
la rangée de droite. Puis il ressort de l’église attendre les enfants. Je ne
sais pas exactement ce qu’il se passe. Après un long moment, il revient
accompagné de ses quatre enfants, triste et heureux à la fois. Infiniment
triste pour sa mère et heureux que ses enfants soient là, qu’ils acceptent
d’entrer dans l’église même en ma présence.
À l’issue de la cérémonie, il m’ignore, ne me
les présente pas. Je vais, seule, les saluer.
Ils ne me rejettent pas. L’aînée de ses
filles vient même déjeuner rue Cauchy avec le reste de la famille de François,
des cousins que je n’ai jamais rencontrés jusque-là. Cette triste journée est
l’occasion d’un début de normalisation.
Ces jours de deuil, je suis touchée par le
chagrin de François. Qu’un homme de cinquante-sept ans soit atteint à ce point
par la mort de sa mère me bouleverse, moi mère de trois garçons. Et en même
temps, je sais que dorénavant il se sentira dégagé du regard et du jugement de
sa mère, qu’il redoute le plus depuis toujours. Il a été tant aimé par elle.
Personne ne lui a tendu de miroir aussi grand que celui qu’elle lui présentait,
elle. La mort propulse chaque être en première ligne, seul face à son destin.
C’est un arrachement et une liberté.
Cela ne l’empêche pas, ô combien, de penser à
Nicole et avant tout à elle, le jour de l’élection. Je bloque une heure dans
son agenda avec la complicité de sa secrétaire, et j’achète les fleurs. Nous y
allons tôt le matin, aucun paparazzi ne vient gâcher ce moment. Comme à chaque
fois que nous nous rendons au cimetière, je le laisse se recueillir seul devant
la tombe de celle qui lui a donné la vie, et plus encore, la joie de vivre.
Que pense-t-il à cet instant si particulier ?
À tout ce qu’il lui doit, certainement. À sa présence qui lui manque, au moment
où sa vie se transforme en destin. Je me souviens de nos longues conversations,
au début de la maladie, à tout ce que Nicole espérait pour nous deux. Et à
cette jolie phrase qu’elle a prononcée :
- Il a fallu que j’attende que mes deux fils
aient plus de cinquante ans pour les voir amoureux à ce point.
À l’époque, Philippe aussi refait sa vie,
avec Caroline.
À la fin, Nicole a dit aussi :
- Je peux partir heureuse, puisque mes deux
fils le sont eux-mêmes.
Le jour de son investiture, c’est à elle que
François pense encore.
Après cette folle journée, il faut dormir.
Depuis le premier tour, les nuits ont été si courtes, les journées si chargées,
que la fatigue s’est accumulée pour chacun de nous deux. Sans compter nos
insomnies respectives, pas toujours coordonnées. François se réveille chaque
nuit depuis la primaire socialiste. Son sommeil est totalement perturbé.
Lui, qui ne montre rien à personne de ses
préoccupations, se laisse submerger la nuit par ce qui le hante. La peur de
perdre, d’abord. Le poids de la charge, ensuite. Il sait que le moindre
évènement extérieur peut changer la donne. Rien n’est acquis avant le jour J.
En cette fin de mai 2014, un sondage
apocalyptique sur les souhaits de candidature pour 2017 donne François Hollande
à 3 %. Il redevient l’objet de la risée générale comme il l’était déjà quatre
ans plus tôt. Je suis peinée de ce gâchis incommensurable, en colère de ce
sabordage. Évidemment à titre privé, mais aussi comme citoyenne de gauche.
Comment a-t-il pu en arriver là? Retomber à ces 3 %? Les souvenirs affluent,
comme des bulles qui remontent à la surface.
Retour à la case départ, quand il se prépare
mais que personne ne croit en lui. Il est le seul à penser qu’il peut y
arriver. Et moi je suis prête à le suivre n’importe où. Tout a commencé un
matin de novembre 2010. Alors qu’il s’habille dans notre chambre, il évoque sa
candidature à l’élection présidentielle.
Ce n’est pas un sujet que nous abordons. Je
sais que c’est son objectif. C’est ainsi que nous l’évoquons parfois, à
demi-mot, "l’objectif". Jamais nous ne prononçons les mots "élection
présidentielle". Un voile de pudeur entoure son ambition. Ce tabou saute
une seule fois, alors que nous passons avec ma voiture rue du
Faubourg-Saint-Honoré. C’est lui qui conduit. À ma grande surprise, au moment
où nous longeons le palais de l’Élysée, il me dit :
- Regarde, on passe devant la maison.
J’explose de rire. Il m’a tellement souvent
fait rire. Capable de dérision, comme d’autodérision. Ce matin de novembre,
c’est différent, aucune lueur de malice dans ses yeux. Il est plus grave, il me
demande ce que j’en pense. C’est la première fois. Je lui dis ce que je pense :
- Après ce qu’il s’est passé en 2002 et 2007,
tu n’as pas le droit à l’erreur. Tu n’as qu’une question à te poser. Soit tu
penses que tu es le meilleur, et tu y vas, soit non et tu laisses la place à
quelqu’un d’autre.
Sa réponse fuse aussitôt :
- Je suis le meilleur.
- Alors dans ce cas, tu t’en donnes vraiment
les moyens.
Nous continuons à échanger. Il n’a pas de
doute sur lui-même. Il sera toujours convaincu de l’emporter sur Dominique
Strauss-Kahn, même quand le patron du FMI est au firmament des sondages. Il est
persuadé que Ségolène Royal ne sera pas candidate s’il l’est, lui. En 2007, il
l’a laissée se présenter. Cette fois, c’est son tour.
Depuis deux ans, il travaille à cette
candidature dans la plus grande discrétion. Il est parti du plus bas de
l’échelle. En 2008, après le désastreux Congrès de Reims, François était
totalement discrédité. La présidentielle avait été perdue, Ségolène Royal
l’accusait de l’avoir fait perdre. Comme à chaque échec, il fallait un coupable
et le coupable, c’était lui. Tout le monde voulait tourner la page Hollande.
Onze ans à la tête du parti socialiste, ça suffisait !
Juste avant le Congrès, j’ai une idée pour
lui, pour nous. J’achète une nouvelle voiture.
Je troque ma vieille Clio contre une Mégane
Renault. J’entre chez le concessionnaire. Je veux la nouvelle voiture tout de
suite, je ne choisis pas la couleur. Je prends ce qu’il y a en stock, j’aurais
été plus difficile, je crois, pour une paire de chaussures. J’ai mon plan en
tête. Je veux qu’il parte la tête haute. Je veux que nous partions ensemble,
qu’on nous voie partir dans ma nouvelle voiture comme le symbole d’une nouvelle
vie, d’un nouveau départ. Bref, qu’il assume notre couple.
Au dernier moment, il refuse. Le climat est
délétère. Le combat entre Martine Aubry, Bertrand Delanoë et Ségolène Royal
tourne au psychodrame, sur fond d’accusations mutuelles de fraude. Sa
succession est un échec. Martine Aubry finit par l’emporter mais à quel prix?
Le PS semble à terre. François décide de quitter les lieux par une porte
dérobée, sans fanfare ni caméra. Je viens le chercher là où il me l’a demandé.
Là où personne ne peut le voir partir avec moi.
Les deux années qui suivent sont les plus
belles de notre vie commune. La presse le dit malheureux, déprimé, fini. Je ne
vois pas le même homme. Il passe trois jours par semaine en Corrèze, le reste
du temps nous sommes ensemble. Je suis dans mon placard à Match, loin du
journalisme politique. François n’a plus d’emploi du temps surchargé, plus de
chauffeur. Nous vivons dans notre appartement de la rue Cauchy qu’il a choisi
lui-même.
Nous prenons le temps de le meubler, de
vivre, le temps de "s’occuper de nous" comme il dit. Comme si rien
d’autre ne comptait. Il répète souvent :
- On va se faire une belle vie.
Chaque minute a son importance. François, le
François que j’aime follement à ce moment-là, est fait pour le bonheur. Il
n’aime ni les disputes ni les bouderies passagères entre amants, rien qui
puisse gâcher une journée, une heure, une minute. Pour lui, la vie est
infiniment précieuse.
Il sait faire passer comme personne une
contrariété par une dérision, un trait d’humour qui rétablit les choses dans le
bon sens. Il me fait rire même quand je n’en ai pas envie.
Il a cette qualité immense de ne voir que le
positif. Il dévore la vie avec un optimisme hors norme, et une capacité
d’entraînement étonnante.
C’est le temps où nous partons tous les deux
à l’aventure, en écoutant nos cd dans la voiture. Il est capable de danser le
sirtaki sur la chanson de Dalida, même au volant.
Simplement pour me faire rire et je ris, je
ris comme jamais. C’est encore le temps où nous allons nous allonger dans
l’herbe, même un jour de semaine. Je lui montre des lieux qu’il ne connaît pas.
Les bords de Loire, chez moi, dont il a découvert la beauté. Je lui ai fait
aimer l’Atlantique, la puissance des marées, lui qui ne jurait que par la
Méditerranée et le soleil cru. Il me conduit dans les villages de sa
circonscription et le long du Lot, baigné par une lumière dorée.
Je revois nos premières vacances en 2007,
inoubliables, dans le sud de la France et en Italie, puis les années suivantes
en Espagne ou en Grèce. À Athènes en passant par Syros, Mykonos ou encore
Paros, nous nous comportons comme deux adolescents en parcourant les îles sur
des scooters de location et nous roulons sans casque. Nous ne savons pas où
nous dormirons le soir-même.
À ce moment-là, François sait encore perdre
du temps. Nous sommes complices, il me fait rire pour un rien. Ou me rend folle
quand il joue sur la réserve d’essence alors que nous sommes perdus en rase
campagne. Mais je lui fais confiance, il peut m’emmener où il le veut, je le
suivrai n’importe où. La seule chose qui m’importe est d’être avec lui où qu’il
soit.
Ce que nous partageons est unique et
incassable. Éternel. Nous pouvons être en tête-à-tête des semaines durant, pas
une minute nous ne nous ennuyons. Nous rions de tout.
Il me dit souvent "je t’aime car tu es
une comique." Je reconnais que ça ne s’est pas beaucoup vu par la suite !
De cette période, je suis certaine qu’il a puisé une force nouvelle qui lui a
permis de franchir tous les obstacles ensuite.
Je l’emmène aussi à travers la banlieue qu’il
connaît mal, lui l’élu des champs. Il met une casquette et des lunettes de
soleil et entre avec moi dans ces magasins discount où l’on achète des produits
entreposés sur des palettes et dont la date de péremption est proche.
Je veux qu’il connaisse la réalité
quotidienne qu’affronte une partie des Français, ceux qui comptent chaque euro
et ne savent jamais comment finir le mois. Lui qui préfère se passer d’un repas
lorsque ce n’est pas du premier choix, ne mange pas mes fraises si elles ne
sont pas des "garriguettes", ne goûte pas aux pommes de terre si
elles ne proviennent pas de "Noirmoutier", et met directement à la
poubelle la viande si elle est sous vide.
Il connaît si peu le prix des choses. Combien
de fois l’ai-je entendu dire "ce n’est pas cher" pour des aliments ou
des objets hors de prix!
Je gagne bien ma vie à ce moment-là. Bien que
mes charges soient lourdes avec les enfants, j’ai une certaine sécurité
financière. Mais quoiqu’il arrive, je suis incapable d’acheter quelque chose
dont le prix me paraît excessif. Notre différence d’origine sociale est
criante. Il se moque gentiment de moi, me surnomme Cosette. Il ne comprend pas
ce blocage sur l’argent. Il ne peut pas l’imaginer, lui qui n’a jamais manqué
de rien. Il lui faut toujours le meilleur, rien que le meilleur. Il aime les
grands restaurants quand je préfère les bistrots, les grands hôtels quand moi
je suis heureuse dans les petites auberges.
Il n’est pas flambeur pour autant. Son
apparence d’ailleurs lui importe peu. Il est capable d’acheter ses chemises et
ses chaussures dans les hypermarchés. Lorsque Ségolène Royal lui fait porter
ses valises au siège du parti socialiste en juin 2007, après leur séparation
officielle, je fais le tri. Je donne à Emmaüs la plupart de ses vêtements, même
ce costume noir en velours élimé qu’il aimait tant ou ses vestes en cuir. Ses
chemisettes sont définitivement bannies du placard. Nous rachetons de quoi
l’habiller.
Trois ans plus tard, après qu’il a maigri de
près de quinze kilos, je refais la même chose. Je donne tous ses costumes,
toutes ses chemises. Il pourrait les remettre aujourd’hui, alors qu’il a repris
sa corpulence. Mais c’est trop tard : d’autres hommes que lui, habillés chez
Emmaüs, se promènent dans Paris avec des costumes ayant appartenu au président
de la République, sans le savoir.
Il y a sept ans, je triais les valises que
Ségolène Royal avait remplies avec ses costumes. Aujourd’hui, c’est à mon tour
de ranger ses affaires dans des cartons et des valises, que je lui fais porter
au palais de l’Élysée… "Chacun pour soi est reparti/Dans l’tourbillon d’la
vie", chantait Jeanne Moreau.
Je suis tombée amoureuse de lui à un moment
où il n’était que sujet de moqueries. Le voilà revenu à 3 %, comme à l’époque
où nous étions le plus heureux. En ce mois de mai2014, comme pour renouer avec
ce passé, il ne cesse de m’envoyer des messages d’amour. Il me dit qu’il a
besoin de moi. Chaque soir, il me demande de dîner avec lui. Il souffre, je le
sais, de l’échec du début de son quinquennat. Ce n’est pas faute d’un travail
acharné, sept jours sur sept. Je suis comme tout le monde, j’ai cru en lui
lorsqu’il a annoncé avec certitude qu’il inverserait la courbe du chômage. J’ai
vu sa déception, de mois en mois, de ne pas y parvenir. Mais au moins au début
du quinquennat, François a tenu ses promesses de campagne. Notre seul désaccord
à cette époque a été la fermeture de Florange. Nous en avons discuté vivement.
Je n’avais pas oublié ce moment si fort, au
cours de la campagne, lorsqu’il s’était hissé sur le toit de la camionnette des
ouvriers et qu’il leur avait promis de sauver leur entreprise. J’étais
favorable à la proposition d’Arnaud Montebourg, qui prônait la nationalisation.
Je n’ai aucune compétence économique, mais je
sais voir et entendre. Je sentais que les électeurs ne pourraient pas
comprendre cette volte-face. Quand je lui parlais de la force de ce symbole,
quand je lui disais que ce renoncement serait synonyme d’impuissance et de
trahison personnelle, il me rétorquait que c’était impossible, un point c’est
tout. Le débat a été vite clos.
Comme les choses sont allées vite.
Aujourd’hui, il n’y a même plus de débat. La nouvelle conseillère économique de
l’Élysée vient d’une banque anglaise, un des fleurons de la City de Londres. La
formule choc du discours du Bourget, "mon ennemie, c’est la finance",
est bien loin. Par provocation, son vieil ami et ministre de l’Économie, Michel
Sapin, va jusqu’à affirmer que "notre amie, c’est la finance". Quel
cynisme tranquille!
Comment les électeurs peuvent-ils s’y
retrouver? Deux ans après son élection, je sens François perdu, parfois même
égaré. Le changement a eu lieu. Pas celui que nous attendions.
La page, pour moi, se tourne et il le sent.
Aurait-il tant besoin de moi si sa cote de popularité n’avait pas chuté autant
? Il m’écrit qu’il est en train de tout perdre. Et que la dernière chose qu’il
ne veut pas perdre, c’est moi.
Il y a cinq jours, je lui ai rappelé "l’anniversaire"
de son communiqué de rupture.
Quatre mois que j’ai subi cette humiliation.
Je réalise après coup l’ampleur du traumatisme, sur le moment j’étais
anesthésiée par le choc.
Je mesure désormais le raz-de-marée de la
presse internationale. Un jour, l’un me dit avoir appris ma répudiation à la
une d’un journal de Phnom Penh, le lendemain l’autre m’avoir découverte en
femme trompée dans un magazine de Bangkok, Pékin ou de Toronto. J’ai été jetée
à la face du monde comme un rien. J’ai eu le réflexe de me protéger, mais je
suis atteinte pour toujours.
Chaque jour dans la rue, des femmes, souvent,
mais aussi des hommes, viennent me voir, ils me parlent de ma "dignité".
Je suis parfois obligée de tempérer leurs propos, très durs à l’encontre du
Président. Un jour, après le premier tour des municipales, un homme m’aborde
dans la rue et me dit :
- Je pense à vous tous les jours. J’avais
toujours voté socialiste, cette fois-ci je n’y suis pas allé à cause de ce que
Hollande vous a fait.
Je lui ai répondu :
- On peut être dans la colère ou la
déception, mais j’y suis allée, moi. J’ai même voté socialiste. Parce que je ne
veux pas que le Front national devienne le premier parti de France.
Cet homme m’a regardée, d’abord interloqué,
avant d’acquiescer.
- OK, j’irai voter au deuxième tour.
Un autre jour, de jeunes collégiens d’une
douzaine d’années à peine me demandent de faire des photos. Je réponds oui,
comme toujours. L’un d’eux s’écrie :
- Je ne voterai jamais pour Hollande avec ce
qu’il vous a fait !
Je souris, car lorsqu’il sera en âge de
voter, 2017 sera passé, il votera en 2022…
Beaucoup de gens me confient leurs histoires
de ruptures et de tromperies subies. Ils me parlent de ma force et même de ma
métamorphose, me disent que je suis moins crispée, plus naturelle. Je suis
libérée des chaînes du protocole comme de celles de cet amour fou. Jour après
jour, je sors de la prison sans chaîne ni barreaux d’un amour passionnel.
Mais la force que l’on me prête n’est
qu’apparence. Depuis quatre mois, je prends des médicaments sur l’insistance
des médecins. "J’ai rarement vu un choc d’une telle violence", me
dira même un éminent psychiatre. Malgré le traitement, je craque encore
parfois, il suffit d’un rien, d’un détail et toute la violence de mon histoire
remonte à la surface. Il y a quinze jours, j’assiste à un mariage d’amis. Une
jeune femme vient me voir et me dit être Tulliste.
- Vous savez, les Corréziens vous aimaient
beaucoup.
Sans que je puisse me contrôler, je
m’effondre en larmes. L’évocation de Tulle me rappelle les moments heureux. Je
suis émue que des Corréziens m’apprécient comme je suis, loin du portrait de
manipulatrice ambitieuse que l’on dresse de moi.
Plus les jours passent et plus ma colère
grandit à l’encontre de François. Comment a-til pu tout gâcher ? Notre histoire
et son début de quinquennat. Cette question, je me la pose en boucle. Lui, sans
doute aussi. Il m’écrit pour se justifier : "J’étais perdu et je me suis
perdu."
Pas un jour ne passe sans qu’il me demande de
lui pardonner, et qu’il me propose un recommencement. Je n’y arrive pas, je ne
peux pas. La douleur est trop forte. Elle est à la mesure de l’amour que je lui
portais.
Jusqu’à notre séparation, je suis restée
amoureuse, éperdue, prête à tout pour un regard, un compliment, une attention.
J’étais raide dingue de lui. Avec le temps, je devenais dingue et raide. Son
infidélité a rompu le sortilège.
Comment n’ai-je pas compris dès le début dans
quel piège je tombais? Le Baiser de Limoges est le point de départ d’un
engrenage infernal. Comment n’ai-je pas mesuré l’étendue des dégâts qui
allaient s’abattre sur moi? Longtemps, j’ai été aveuglée, dépassée par cet
amour que j’avais si longtemps refusé. Lorsque nous nous sommes quittés au
petit matin, il m’a accompagnée à la gare de Limoges sans se cacher. Cette
nuit-là, il m’a avoué son amour. Il ne voulait pas seulement me conquérir. Il
voulait que je l’aime. Comme un crescendo, quand je lui ai dit "je t’aime"
à mon tour, il a voulu que je n’aime que lui, et enfin que je l’aime comme je
n’avais jamais aimé. Ce que j’ai fait. Il a tout obtenu de moi. Il avait un
pouvoir et une emprise sur moi. Il m’a toujours récupérée, même lorsque j’ai
tenté de m’éloigner, blessée par un mensonge ou un nondit.
Chaque jour, il me répétait que nous avions
perdu quinze ans. Je lui disais que non, que c’était le destin. Que si notre
histoire avait débuté quinze ans plus tôt, nous serions peut-être déjà séparés.
De fait, elle n’aura même pas duré quinze ans… Chacun a fait sa vie avant. Et
je suis fière que mes fils ressemblent à leur père, qu’ils aient hérité de sa
classe.
Après Limoges, nous nous retrouvons dans un
restaurant que nous avons surnommé "la table du fond".
Nous restons pour déjeuner à l’abri des
regards, souvent jusqu’à16 heures, nous n’arrivons pas à nous quitter. Nous
nous téléphonons des heures durant.
Nous avons tant à nous dire, à partager,
c’est comme une eau qui sourd après avoir été trop longtemps contenue.
Les vacances d’été approchent. J’ai avoué à
mon mari que j’ai rencontré quelqu’un. Je ne dis pas son nom. Il le découvre
rapidement. Je comprends aujourd’hui sa détresse d’alors. Je sais désormais
quel degré peut atteindre la souffrance, quelle folie elle peut engendrer.
Juste avant l’été, François et moi arrivons à
voler des moments de bonheur intense.
Quand sonne l’heure de partir en vacances
avec nos familles respectives, c’est le désarroi.
Nous séparer un mois nous semble au-dessus de
nos forces. Tout me manque en lui, quand il n’est pas là. Il m’a ensorcelée.
Nous songeons à fuir ensemble. Nous y renonçons pour nos enfants.
Il me dit vivre un enfer. Je découvre cet
été-là des photos de lui dans les magazines, l’air heureux avec les siens.
Est-il duplice ? Je ne doute pas de son amour. Jamais un homme ne m’a autant
montré qu’il m’aime.
À la rentrée de septembre 2005, Ségolène
Royal apprend notre histoire. Elle annonce aussitôt qu’elle songe à se
présenter aux primaires socialistes, dans un entretien à…
Paris-Match. Le message est direct, mais
François ne prend pas cette déclaration au sérieux. Pourtant le scénario noir
commence à s’écrire. La chasse à la femme est ouverte et cette femme, c’est
moi. Au journal, alertée par Ségolène Royal, la direction fait pression sur
moi. Je suis par ailleurs menacée de représailles de la part de son camp à
elle. J’ai peur, François me rassure, il est certain que les choses vont se
calmer et qu’elle n’ira pas jusqu’au bout de sa candidature aux primaires. En
décembre, il me propose la vie commune. Je refuse, je ne suis pas prête.
L’explosion médiatique que cela provoquerait me fait peur. J’en fais des
cauchemars. J’imagine que l’on m’expose nue sur une place, que je n’ai aucun
endroit où me cacher.
Les menaces se font de plus en plus
pressantes, y compris auprès de la direction de Paris-Match. À plusieurs
reprises, nous tentons de nous séparer. De rentrer chacun chez soi et de
reprendre le cours normal de nos vies. Je ne veux pas être responsable de ce
qu’il risque de se produire : bien que premier secrétaire du PS, et donc le
candidat légitime de son camp, il ne va pas pouvoir se présenter aux primaires
socialistes.
Ségolène Royal le défie publiquement pour
qu’il cède en privé. C’est un bras de fer et je suis l’enjeu de leur duel.
François ne cède pas. Plus la candidature de la mère de ses enfants prend
racine et plus il me dit qu’il a besoin de moi. Pourtant, il me raconte qu’elle
lui a mis le marché clairement en main :
- Si tu quittes cette fille, je te laisse la
place.
Entre son avenir politique et moi, il doit
choisir. Nous tentons encore une fois de nous séparer, sans plus de succès. Un
deuxième été approche. La mort dans l’âme, nous nous préparons à partir l’un
sans l’autre. Moi, seule avec mes enfants. Lui, avec sa famille pour la comédie
du bonheur. La famille parfaite, lui le premier secrétaire qui s’apprête à
s’effacer pour la mère de ses enfants.
Les journalistes raffolent de cette histoire
si romanesque, sans imaginer qu’elle tourne au cauchemar. La machine est en
marche. Plus rien n’arrête Ségolène Royal. Son ambition et son énergie sont
décuplées par sa colère et sa souffrance face aux difficultés de son couple,
qu’elle tait.
Les sondages en sa faveur se multiplient.
Elle fait la course en tête. François demande à tous ses amis de la soutenir,
tout en m’affirmant l’inverse. Il comprend que la partie est finie pour lui et
qu’elle a gagné. À tout prendre, il préfère que ce soit Ségolène Royal plutôt
que Dominique Strauss-Kahn, Laurent Fabius ou Lionel Jospin qui tente pourtant
un retour durant l’été 2006.
Je suis à deux doigts d’aller voir l’ancien
Premier ministre, pour lui dire la vérité. De lui expliquer pourquoi François
ne peut pas appeler publiquement à sa candidature, parce qu’il est ligoté par
son dilemme privé.
Mais je renonce, je suis journaliste, ce
n’est pas mon rôle et j’aurais l’impression de trahir François. Entre temps, il
sors un livre d’entretiens avec Edwy Plenel, Devoir de vérité. Il s’était
plongé dans l’écriture de cet ouvrage alors qu’il espérait encore être
candidat. Je relis sa dédicace : "À Valérie, à toi qui connaît toute la
vérité et davantage encore. Le deuxième tome arrive, ce sera entre toi et moi
et jamais un devoir."
Puis Ségolène Royal est désignée haut la
main. Je suis assommée. Je veux cesser notre relation. Je ne veux pas
participer au mensonge médiatique du couple uni qui s’épaule dans la course à
l’Élysée. Je ne veux pas être complice de cette fable. J’ai l’impression
d’entrer dans un mauvais film dont la fin ne pourra être que tragique.
Le Tout-Paris des médias et de la politique
se met à bruisser de notre liaison. Les conférences de rédaction à Match
deviennent un enfer. Lorsque le sujet du couple Hollande/Royal est abordé, tous
les regards se portent sur moi. Je ne baisse pas le mien, j’affronte. Mais à
quel prix ?
C’est décidé, cette fois-ci, je veux le
quitter. L’étincelle est un nouveau mensonge de sa part, un de trop, déjà. Je
le quitte et je ne donne plus de nouvelles, pendant trois semaines. Je serre
les dents. Un ami commun fait le lien, il me dit que François est malheureux
comme jamais. Mais cette fois, je tiens… jusqu’au jour où il m’intercepte sur
le chemin du marché, un dimanche matin. Il m’attend depuis des heures. Il me
récupère à nouveau. Entre rires et larmes. Sa force de persuasion est
nucléaire.
Son amour pour moi ne l’empêche pas de faire
campagne pour Ségolène Royal après sa victoire lors des primaires. Il parcourt
la France, presque sans journalistes, quand "la candidate", comme il
l’appelle, est adulée dans les meetings. Il fait campagne corps et âme, je peux
en témoigner. Nos rencontres sont rares tant il y met de l’énergie et du temps.
Il veut que son camp gagne. À partir de janvier 2007, il est de plus en plus
circonspect sur les chances de victoire.
La crédibilité de Royal commence à être
atteinte, les sondages trahissent les doutes des électeurs. Combien de fois
François me répète-t-il qu’elle n’a pas le niveau ? Il y a un monde entre une
carrière politique classique et une candidature à l’Élysée. Il faut une
maîtrise des sujets économiques et géopolitiques, une somme de connaissances et
de relations qui ne s’acquièrent pas en quelques semaines.
On évoque les dissensions entre le parti et
l’équipe de campagne, entre elle et lui. Ils n’ont quasiment aucun contact
direct. Elle s’est installé un appartement dans son local de campagne. Il
apprend parfois par des dépêches AFP de nouvelles promesses et découvre la
dernière affiche après tout le monde.
Nous vivons un cauchemar public d’un côté, un
rêve privé de l’autre. L’idée de nous retrouver après l’élection nous fait
tenir. Au fond de moi, je suis convaincue que si elle est élue, il ne partira
pas. Il a beau me le jurer, je ne le crois pas. Un matin, à un mois du premier
tour, alors que nous avons réussi à passer la nuit ensemble, nous allumons la
radio. Il est question du livre de campagne de Ségolène Royal, à paraître.
Elle affirme que "oui, nous sommes
ensemble, oui nous vivons toujours ensemble" et évoque un projet farfelu
de mariage sur une pirogue à Tahiti. François est furieux, il se sent piégé.
Cela ne l’empêche pas d’être totalement
abattu le soir du premier tour, lorsqu’il comprend que la victoire de Sarkozy
est assurée. La suite, on la connaît. Quelques semaines après la défaite de
Ségolène Royal, quelques lignes dans une enquête sur sa campagne, Une femme
fatale, de deux journalistes du Monde, révèle notre relation sans me nommer et
met le feu aux poudres.
Dans la foulée, Ségolène Royal annonce lui
avoir "demandé de quitter le domicile conjugal". La phrase est
aussitôt transformée en dépêche "urgent" par l’AFP, alors qu’ils
s’étaient mis d’accord pour un communiqué commun.
C’est de bonne guerre et je comprends
aujourd’hui à quel point la trahison peut amener à tant de ressentiment.
J’imagine que François a dû se comporter avec elle durant toute cette période
comme avec moi depuis le début de sa liaison avec Julie Gayet, c’est-à-dire
comme le roi du double discours, de l’ambiguïté et du mensonge permanent.
Nous avons à cette époque un petit meublé que
j’aime beaucoup. Mais François ne veut pas y rester. Il veut que nous nous
installions vraiment ensemble. Ce sera donc rue Cauchy. Nous passons du temps à
arranger cet appartement. Il me revient à ce moment-là que le bruit circule
qu’il regrette sa séparation, qu’il aimerait retourner auprès d’elle.
C’est ce que laisse entendre Ségolène Royal.
Pourtant, je ne l’ai jamais vu si présent et François me demande même avec
insistance de lui faire un enfant. Tout est possible, y compris que Ségolène
Royal dise vrai… Je connais désormais la duplicité de François Hollande.
Ses enfants lui manquent. Il ne les a pas vus
depuis des mois et ils refusent en bloc de le revoir tant qu’il reste avec moi.
Je ne veux pas porter la responsabilité de cet éloignement. J’explique à
François que je suis d’accord pour un nouvel enfant, mais uniquement lorsqu’il
aura retrouvé les siens.
Rien ne compte plus à mes yeux que les
enfants. Mes trois garçons sont en garde partagée. Ils me manquent déjà la
moitié de la semaine. Lorsque les liens auront été renoués avec les siens, nous
tenterons d’avoir le nôtre, mais pas avant. François se réconcilie avec ses
enfants. La nature ne nous a pas donné celui dont il rêvait depuis notre
rencontre. C’est sans doute mieux ainsi.
Récemment, je lis dans un livre qui lui est
consacré, qu’il a confié à l’auteur ne jamais avoir eu de désir d’enfant avec
moi. J’en suis mortifiée. Il se défend :
- Je n’allais pas raconter notre intimité.
Un mensonge de plus, et l’un des plus
blessants qui soient.
Juin 2014. Impossible d’allumer la moindre
radio sans entendre parler de la commémoration du débarquement allié en
Normandie, le 6 juin. Avec mon équipe, nous avions réfléchi au programme des
premières dames ce jour-là. Nous avions envisagé d’aller visiter une usine qui
avait pu continuer à tourner pendant la guerre grâce à la présence des femmes,
quand les maris, frères et fils étaient au combat.
C’est comme si je revivais un accident. Je
n’arrive pas à écouter la moindre information sur cette journée sans plonger
dans une tristesse sans fond ni retour. Le passé ne cesse de m’envahir, de
m’étouffer, comme une vipère s’enroulant autour de mon cou.
Je me retrouve au lit chaque après-midi,
incapable d’avancer, de lire, d’écrire. Rien, je ne peux rien faire. Lorsque je
sors, personne ne voit rien. On me trouve même radieuse.
Je suis incapable de me projeter dans
l’avenir. Mes projets professionnels restent flous. À part rester au lit ce
vendredi avec quelques somnifères, je ne vois pas comment traverser cette
journée. Encore une fois, des amies me sauveront de ce jour maudit qui me
ramène tant au passé.
Comme pour jeter du sel sur mes plaies,
François continue à me harceler par sms.
Avant-hier, il m’assure ne penser qu’à moi.
Hier, il me supplie de le revoir. Ce matin, il m’écrit qu’il veut me retrouver
quel que soit le prix à payer. Parfois, il m’envoie des dizaines de textos par
jour. Des phrases courtes et lancinantes sur le manque, la réparation, le
besoin de reprendre notre vie d’avant. Il semble las de tout perdre, à la fois
dans sa vie privée et dans sa vie publique.
Quand il n’a pas de réception ou de dîner
officiel, il me propose de dîner avec lui. Il essaie de surveiller mes sorties,
mes déplacements. À New York, comme à Marrakech, des fleurs de sa part
m’attendent dans ma chambre d’hôtel sans que je lui donne le nom de l’endroit
où je descends. Il multiplie les gestes symboliques et les déclarations
enflammées.
Mais il continue à me mentir, à faire des
promesses qu’il ne tient pas. Il me paraît impossible de revenir vers lui, je
sais qu’il ne changera pas. Pendant qu’il me supplie, il transforme "l’aile
Madame" en bureaux pour ses collaborateurs dont le nombre ne cesse de
grandir. Personne n’est encore dans mon ancien bureau. J’attends.
Il assure être prêt à des excuses publiques.
Je n’y crois pas. Je ne crois plus à aucune de ses paroles. Chacun de ses
mensonges a lacéré cet amour immense que nous avions l’un pour l’autre.
Le 6 juin, plusieurs événements se
télescopent une fois de plus. Les célébrations pour les soixante-dix ans du
D-Day débutent. Comme je l’appréhendais, je ne peux pas écouter la moindre
information à ce sujet. Encore moins voir la moindre image. La veille, j’ai
écrit un tweet à propos de Poutine après son interview sur TF1 : "Heureuse
de ne pas avoir à serrer la main de Poutine." Ses propos phallocrates -
bien ou mal traduits - m’ont révoltée. Mais pas seulement. L’ensemble de son
œuvre m’a poussée à écrire ces quelques mots : le racisme et l’homophobie, le
désir de conquête territoriale en Ukraine, les privations de liberté…
Les commentaires sont partagés. Je suis
soutenue par une partie des anonymes et insultée par d’autres, toujours sur le
même thème : "Au nom de quoi prenez-vous la parole, vous n’êtes rien,
vous, la cocue de la République." Que leur répondre? Je m’exprime comme
les sept millions de personnes qui utilisent ce réseau social ; ils sont libres
de m’ignorer.
J’apprends que Closer annonce en une que
François voit toujours Julie Gayet en cachette. Il me jure aussitôt par texto
que non, que tout est faux. J’ai l’impression de revenir des mois en arrière,
au moment où il démentait avec acharnement la rumeur persistante, cette "faribole".
Il m’assure que cette fois, il ne ment plus,
qu’il n’a plus de raison de le faire. Je recherche sur l’écran de mon
téléphone. Je trouve ses messages amoureux de la veille, où il me promet qu’il
me retrouvera où que je sois, que nous revivrons ensemble. Cette histoire
devient folle, un trompe-l’œil et un jeu de miroirs dans lequel il est
impossible de distinguer la vérité.
François se démène. Entre son dîner avec
Barack Obama et son souper avec Vladimir Poutine, il trouve le temps de
m’écrire un nouveau texto pour démentir les informations du jour et m’assurer
que je suis l’amour de sa vie. Tout se superpose et le temps se dilate. Le
président de la République essaie de ranimer notre histoire d’amour qui n’en
finit pas de finir, tout en traitant des affaires du monde les plus sensibles,
à la veille de commémorations majestueuses. C’est un politique, capable de
mener deux ou trois vies parallèles, d’agir sur tous les fronts à la fois.
Qu’il me mente ou non, après tout, cela change-t-il
quelque chose pour moi? J’ai décidé de tourner la page. Ce nouveau
rebondissement m’y aide, évidemment. Il me convainc que François ne changera
jamais. Que le mensonge est ancré en lui, comme le lierre se mêle à l’arbre. "Les
hommes de pouvoir perdent très vite le sens des limites", m’explique le
psychiatre qui m’a suivie après l’hospitalisation. On appelle cela "le
syndrome du gagnant".
J’ai assisté au changement de cet homme. En
2010, lorsque nous arrivons à l’université d’été du PS à La Rochelle, il a
beaucoup maigri. Je l’ai encouragé, aidé, mais pas forcé.
Nous sommes tous les deux au mieux de notre
forme. Nous avons passé un mois et demi de vacances. J’essaie de le préparer
aux réactions de la presse et aux interprétations qui vont être faites de ce
changement physique. Il n’y croit pas. Il trouve stupide qu’on puisse penser
qu’il serait candidat parce que la balance affiche douze kilos de moins. Mais
c’est bien ainsi que tous les journalistes et de nombreux électeurs socialistes
comprennent son changement physique, comme une preuve de détermination.
Il est la vedette de cette rentrée. Après
cinq ans de disgrâce et de désert, il tient un début de revanche. On me prête
alors une influence positive sur lui. Ces commentaires favorables ne dureront
pas. Le nouveau look, le choix des cravates et l’abandon des chemisettes, cela
peut relever de mon domaine. Mais rien de plus.
La bande de machos qui l’entoure ne veut pas
entendre parler de moi sur le plan politique, alors que je suis journaliste
politique depuis dix-huit ans. Je participe donc à très peu de rencontres avec
ses "amis".
François tient cependant à ce que j’assiste à
une réunion importante, lorsqu’au début de 2011 se décide la façon dont il va
annoncer sa candidature.
Nous ne sommes pas plus de huit participants
(je suis la seule femme), pour garantir un minimum de confidentialité. Il y a
là ses quatre plus proches amis politiques et deux spécialistes de la
communication. Je me sens petite chose parmi eux.
Jusqu’au moment où ils dévoilent leur plan :
une interview dans la presse quotidienne régionale. Je n’en reviens pas de tant
de banalité. Je leur rappelle que c’est de cette façon que Jacques Chirac
s’était lancé dans la course en novembre 1994.
- Mais il s’agit de prendre le moins de risques
possible, me rétorque l’un d’entre eux.
- Alors autant ne pas être candidat, s’il ne
faut prendre aucun risque.
Je pense qu’à partir de ce jour, ils m’ont
regardée d’un mauvais œil. J’ai osé défier cette bande de coqs qui rêvaient du
pouvoir sans y être préparés. François envisage d’abord une déclaration
solennelle depuis son fief de Tulle et cette idée me paraît bien meilleure. La
conversation continue sans qu’aucune décision ne soit prise. En sortant,
François me demande ce que j’en pense :
- La meilleure solution est celle que tu
sens, toi. Tu seras bon, je n’ai aucun doute.
Et l’hypothèse de Tulle est retenue.
Cependant le chemin est long et peu
fréquenté. Personne ne prend au sérieux sa candidature aux primaires
socialistes. François a mis pour condition son élection à la tête du Conseil
général de Corrèze. Pour tout le monde, il s’agit d’un faux challenge, mais le
risque est réel. Il saute ce premier obstacle.
Le jour de l’annonce de sa candidature, le 31
mars 2011, nous convenons ensemble que je ne serai pas présente. Il ne veut pas
donner le sentiment d’un couple partant en campagne. Quant à moi, je poursuis
encore mon émission politique, "Portraits de campagne", sur Direct8,
il est difficile de m’afficher à ses côtés.
C’est l’un des pires moments de frustration
de ma vie, une torture de ne pas être sur place.
Je prévois de regarder en direct sur mon
ordinateur, enfermée seule dans mon bureau de Paris-Match. Heureusement qu’un
confrère me prévient que l’heure de la déclaration est avancée. Sinon, je
l’aurais ratée. Aucun membre de son équipe ne songe à m’avertir.
J’ai juste le temps de prendre le train en
marche.
"Je n’accepte pas l’état dans lequel se
trouve la France, je ne me résous pas à ce pessimisme… Je ne supporte pas la
souffrance dans laquelle vivent trop de concitoyens."
Le ton est ferme et bon, 8 minutes 17
secondes durant. "Mettre la France en avant", martèle-t-il avec une
assurance nouvelle. "J’ai décidé de présenter ma candidature à l’élection
présidentielle à travers la primaire socialiste." Les applaudissements
fusent en même temps que les "François ".
Je m’effondre en larmes, d’émotion et
d’immense frustration mêlées. Je regrette tellement de ne pas être à ses côtés.
J’attends son appel avec une fébrilité de jeune fille.
Il viendra mais sera tellement bref, François
s’apprête à monter dans la voiture avec un journaliste pour rentrer à Paris.
Pas le temps de badiner. Je l’attends pour le dîner, nous avons prévu d’aller
au restaurant pour fêter ça. Lorsqu’il arrive, nouvelle déception. Son équipe a
prévu de le faire partir pour Boulogne-sur-Mer, je crois, afin qu’il soit avec
les pêcheurs dès l’aube. Il ne dispose que d’une demi-heure. Encore une fois,
personne ne pense à me prévenir avant. Pas même lui.
J’appelle Stéphane Le Foll et nous avons une
violente altercation. Il me déclare que désormais si je veux une soirée avec
François, il faut que je passe par lui. Impensable.
J’accepte l’idée de la campagne, je veux bien
que notre vie privée ne soit plus la même.
Mais il est hors de question de demander un
rendez-vous à qui que ce soit pour le voir. Le Foll et moi restons campés sur
nos positions, car nous savons que le terrain perdu par l’un ou par l’autre ne
se rattrapera plus.
François coupe finalement la poire en deux,
comme il sait si bien le faire. Nous allons dîner ensemble en amoureux, il
prend la route ensuite. Tout est dit : nous allons devoir les uns et les autres
vivre avec l’incertitude, au gré des décisions ou des non-décisions de
François.
Un sentiment de perte naît en moi à ce
moment-là. Plus la campagne pour les primaires avancera, plus j’aurai
l’impression, non pas de sortir du film, mais d’entrer dans un film muet. Je ne
suis au courant de rien ou presque. Je n’accompagne pas François dans ses
déplacements, pour rester discrète.
Je suis seulement présente au premier meeting
à Clichy. Au fond de la salle, comme une inconnue. Tellement inconnue que
j’attends François une heure et demi à la sortie dans ma voiture, après qu’on
m’a vidée des lieux parce que le théâtre ferme. François est dans une salle
annexe, avec les journalistes, sa compagnie préférée. Il ne me prévient pas. Sa
candidature l’envahit, je passe dans le décor, dans l’arrière-salle.
Ah l’entourage ! D’un côté, ils sont nombreux
à venir me dire que je l’ai transformé. De l’autre, sa garde rapprochée
m’éloigne autant que possible. Pas question que je leur prenne "leur
François". Une rivalité se met en place. Classique. Mais que veulent-ils ?
Que croient-ils ? Sommes-nous sur le même
registre ? Évidemment non. C’est puéril.
Beaucoup doutent de l’avenir de sa
candidature. Lorsque sont organisées les premières rencontres de "Répondre
à gauche", le club politique des Hollandais, les rangs sont plus que
clairsemés. Je suis là, toujours au dernier rang. Il fait comme si nous ne nous
connaissions pas. Je mets cela sur le compte de la pudeur. Il commence à
exposer ses thèmes de campagne autour de la jeunesse, mais devant un public
clairsemé. Même les journalistes sont rares.
Les sondages ne décollent pas. Il reste
stoïque, ne montre aucun signe de découragement, même devant moi. Il reste
impressionnant de détermination. Pour la presse, la vraie campagne ne
commencera qu’avec l’entrée en lice de Dominique Strauss-Kahn. Le milieu
parisien me sonde afin de savoir si François va aller jusqu’au bout. J’ai beau
leur répéter que oui, personne ne me croit. J’en suis pourtant convaincue, je
le sais déterminé comme jamais.
Il est certain de battre DSK. Il sent ce
besoin de gauche, cette nécessité d’aller à l’encontre du personnage de
Sarkozy, sa démesure, sa fascination pour l’argent, ses transgressions. Pour
François, DSK et Sarkozy sont similaires. Combien de fois sur des marchés, des
gens l’arrêtent en lui disant :
- Vous, au moins, vous êtes comme nous.
Ou encore :
- Le cow-boy, nous, on n’en veut pas.
Un rendez-vous secret est organisé entre DSK
et lui par l’intermédiaire de l’écrivain Dan Franck, à son domicile, face au
restaurant La Closerie des Lilas. Je dépose François avec ma voiture et vais
l’attendre au bar. "L’Américain" voulait sonder "le Corrézien".
François me dit ensuite avoir confirmé qu’il
ne se retirerait pas. Ce n’est pas l’interprétation de DSK. Qui dit vrai ? Ils
ne sont que deux pour cette partie de poker menteur.
Le 15 mai 2011, comme souvent le week-end
quand il fait beau, nous allons dans ma maison de L’Isle-Adam. Il aime
s’occuper du jardin, faire le marché le dimanche et nous faisons ensuite
honneur à la viande de Jean-Jacques, mon boucher favori depuis des années. Il
l’est d’ailleurs toujours !
Ce samedi-là, nous nous couchons un peu avant
minuit. Je garde toujours près de moi mon téléphone portable, comme n’importe
quelle mère inquiète quand ses enfants sont sortis.
Une heure plus tard, alors que je commence
enfin à trouver le sommeil, mon téléphone se met à vibrer. Un ami, présent au
festival de Cannes où je dois me rendre le lendemain pour mon émission,
m’avertit de l’arrestation de Strauss-Kahn. Puis un deuxième et un troisième
messages. Je réveille François. Je lui explique de quoi il s’agit.
- Rendors-toi, tout ça ce sont des conneries,
me dit-il en me tournant le dos.
Jamais il n’a voulu entendre les rumeurs
concernant les écarts sexuels de son rival.
C’est l’une de ses qualités, il n’écoute pas
les mauvais bruits de la ville, surtout quand il s’agit de salir. Il replonge
dans le sommeil. Impossible pour moi. Je pianote sur Internet et je trouve des
sources plus fiables, de grands journaux américains.
Je ne me souviens plus de l’heure, 2, 3
heures du matin ?
Je le réveille à nouveau :
- Je t’assure, il se passe quelque chose de
grave, la presse américaine l’annonce : Strauss-Kahn a été arrêté pour viol.
Cette fois-ci, il bondit, se cale contre
l’oreiller et regarde à son tour son iPhone. Pas une minute à se gausser de DSK,
François est déjà mentalement dans le coup d’après.
- Ce n’est pas une bonne nouvelle, il risque
d’y avoir un réflexe de légitimité autour de Martine Aubry.
Nos téléphones se mettent à sonner tous
azimuts, des appels de sa garde rapprochée et des journalistes qui veulent des
déclarations. Nous ne fermons pas l’œil de la nuit ou presque. Chacun connaît
le délire médiatique qui suit, cette boule de neige planétaire, où des milliers
de journalistes, vrais et faux enquêteurs, épaulés par des centaines de commentateurs
plein d’aplomb, se lancent dans une surenchère "d’informations". Les
experts surgissent de nulle part, on assiste à un nombre incalculable d’heures
de direct, avec l’éternel ballet de voitures aux vitres teintées et
d’événements de vingt secondes passés en boucle, pendant que des dizaines de
rumeurs invérifiées sont aspirées et recyclées par la machine folle. Je
n’imagine pas qu’un jour je serai concernée à mon tour par cette dinguerie.
François est totalement déstabilisé. Il a
construit son plan de campagne contre DSK, il faut tout rebâtir. Comme il le
redoute, des voix s’expriment pour demander l’arrêt des primaires et la
désignation de la première secrétaire du PS, Martine Aubry, comme candidate
unique.
Le premier à la soutenir est Claude Bartolone.
Quelques jours plus tôt, il a dîné à la maison avec sa femme. Il a annoncé
qu’il opterait pour DSK mais que si ce dernier renonçait, ce serait François et
en aucun cas Martine Aubry. Il critique ce soir-là Aubry en disant qu’elle est "folle
et instable" et l’attaque sur son comportement privé. François n’était
donc que le deuxième choix de Bartolone mais sa franchise m’avait plue. Le même
homme retourne sa veste avec une facilité déconcertante. Je ne peux pas
comprendre une telle trahison. Je lui dis ce que je pense par sms. Mais ce
n’est là qu’un échantillon du comportement humain dans le vivier vipérin de la
politique.
L’entrée en campagne pour les primaires de
Ségolène Royal vient compliquer encore la situation… Nous sommes à la fin de
juin 2011. Jusqu’au dernier moment, François est convaincu qu’elle va renoncer.
Il se trompe. La presse se réjouit de ce combat entre les deux "ex".
Les primaires menacent de se transformer en un face-à-face exceptionnel, une
revanche à prendre sur 2007, la défaite et la séparation.
En fait, l’affrontement tourne court.
Ségolène Royal est sans pitié et déclare à la télévision: "Citez-moi une
seule réalisation de François Hollande en trente ans de vie politique?"
Son outrance facilite le duel. François ne rétorque jamais. Il sait qu’une
attaque frontale serait mal vue par l’opinion. Et puis, il y a les enfants qui
doivent vivre un moment douloureux. Lorsqu’ils viennent déjeuner ou dîner rue
Cauchy, le sujet n’est jamais abordé.
Pas en ma présence, en tout cas.
Après le premier tour, François et Martine
Aubry restent seuls en lice. Par la radio, au volant de ma voiture, j’apprends
que François a conclu un accord avec Ségolène Royal. Je suis si stupéfaite que
je suis à deux doigts de heurter le véhicule qui me précède. Il ne m’a rien
dit.
Je comprends à nouveau qu’il est incapable
d’aborder les choses clairement, même les plus simples. Je sais ce que Ségolène
Royal lui a demandé en échange de son ralliement, y compris financièrement, et
je ne doute pas qu’elle ait obtenu gain de cause.
J’écris un tweet pour la féliciter de "son
ralliement sincère et désintéressé". Mon ironie n’est compréhensible que
d’un petit cercle d’initiés. À l’époque, je pense que l’apaisement m’oblige à
accepter les dissimulations et les non-dits de François et que je dois passer
outre. Aujourd’hui je sais le prix des mensonges. Je ne les supporte plus.
Je suis pourtant François dans sa campagne
comme on s’accroche à un homme aimé qui vous entraîne. Je l’accompagne dans son
rêve. La réciproque n’est pas vraie. Lorsque j’abandonne mon émission politique
à la rentrée 2011, quand la primaire socialiste bat son plein, je m’oriente
vers des interviews d’artistes, toujours sur Direct8.
Je mène une émission intitulée "Itinéraires".
J’y interviewe Joey Starr, Maïwenn, Jamel Debbouze et d’autres, François n’en
regarde aucune. Alors qu’un jour je lui parle "d’Itinéraires", il se
tourne vers moi et m’interroge :
- C’est quoi, "Itinéraires"?
Je suis stupéfaite : l’homme de ma vie ne
connaît même pas le nom de l’émission que j’anime. Rien de ce que je fais ne
l’intéresse, pas plus mon travail à la télévision que mes chroniques
littéraires dans Paris-Match. Il ne les lit pas. Je le vois sauter les pages
culturelles pour aller plus vite à la rubrique politique.
J’avais tellement d’importance à ses yeux
autrefois quand j’étais journaliste politique.
Rien ne passionne François en dehors de la
politique. Rien ni personne. La littérature ne l’intéresse pas, pas davantage
le théâtre ou la musique. Un peu le cinéma, peut-être. Son cercle d’amis s’est
arrêté à la promotion Voltaire. Hors de la politique point de salut.
Personne n’a plus de valeur qu’un journaliste
politique. Lorsqu’on m’interroge pour savoir si les journalistes peuvent être
jaloux de moi, je réponds que non, c’est l’inverse. Que moi, je suis jalouse
d’eux. De la complicité qu’il partage avec nombre d’entre eux, de la
fascination qu’ils exercent sur lui. J’en croise d’ailleurs certains à la
maison, venus conseiller le candidat…
Malgré cela, je persiste à être amoureuse de
lui. Exclusivement amoureuse de lui. Les vacances d’été qui suivent l’annonce
de sa candidature n’en sont pas. Il ne veut pas quitter la France et compte
faire campagne pendant cette période. Il nous rejoint à Hossegor, là où je loue
une maison pour les vacances avec mes enfants. Quand ils partent retrouver leur
père, nous sillonnons tous les deux l’intérieur du pays basque que je connais
peu.
Nous trouvons une petite auberge, le rêve
pour moi. Chaque étape est une occasion pour lui de rencontrer les élus, de
tenter de les rallier à sa cause. C’est ainsi que nous nous retrouvons à
assister à une pastorale, quatre heures de chants basques par 14o C,
en plein mois d’août. Une opération utile, le sénateur s’est rallié! Chaque
voix compte et je le comprends.
François tisse sa toile. Patiemment. Nous
allons ensemble à Latche, l’antre de François Mitterrand. Son fils Gilbert
Mitterrand nous reçoit. Danielle est là, affaiblie mais heureuse, entourée de
ses petites-filles et ses arrièrespetits-fils. Elle nous reçoit
chaleureusement.
Nous n’étions jamais venus, ni lui, ni moi.
Quelle émotion de découvrir ce lieu, cette bergerie, là où Mitterrand aimait se
retirer.
Rien n’a bougé. Pas même sa collection de
livres de poche. Il a reçu là plusieurs chefs d’État. Gilbert tient à garder le
lieu tel qu’il est, avec sa poussière, comme si le temps s’était arrêté. Les
ânes portent toujours les mêmes noms, "Noisette" et "Marron".
Les animaux n’étant pas immortels, ils ont été remplacés depuis la mort de leur
propriétaire.
Les arbres sont "ses" arbres, ceux
à qui Mitterrand parlait. Ils sont enracinés comme Mitterrand le sera toujours
dans l’Histoire. Je mesure ma chance d’être là, de commencer à vivre une
aventure hors norme.
Au lendemain de sa victoire contre Martine
Aubry, François est heureux comme jamais.
Après une courte nuit, nous restons un moment
au lit, en écoutant les radios. Les journaux d’information ouvrent sur sa
désignation comme candidat PS. Son visage irradie d’un bonheur intense. J’ai
toujours cette photo dans la mémoire de mon iPhone… Une image de béatitude, de
plénitude. Une expression que je ne lui ai encore jamais vue.
Depuis le premier jour, je suis convaincue
que s’il remporte la primaire socialiste, il gagnera l’élection présidentielle.
Je n’ai aucun doute là-dessus, et je crois que lui non plus.
Pendant toute la campagne officielle, il
reste dans un état de concentration extrême et de maîtrise totale de lui-même.
La position de favori comporte un risque : le moindre faux pas peut coûter
cher. La semaine qui précède le grand meeting du Bourget, point d’orgue de sa
campagne, François s’enferme trois jours rue Cauchy.
Aquilino Morelle, l’homme aux souliers cirés,
a revendiqué la paternité du discours du Bourget. La vérité est tout autre.
François travaille sur la table de la salle à manger, recouverte de notes. Des
pages et des pages jonchent le sol. Je me réfugie dans la chambre pour ne pas
le déranger. Je suis sa petite main : il vient me voir de temps en temps pour
me demander de lui imprimer de nouvelles notes qui arrivent sur sa boîte mail,
car il ne sait pas le faire seul.
Chaque heure, j’écoute la radio. Je mesure
l’attente créée par son discours. Les commentateurs annoncent une déclaration
qui comporte une part intime, celle qu’il n’a encore jamais livrée au public.
L’élection présidentielle est la rencontre entre un homme et un peuple. Le
soir, je lui demande s’il accepte de me faire lire son texte. Il me le donne.
Je le lis et ne trouve rien d’intime, rien sur lui, rien sur son histoire.
J’attends que nous soyons couchés et dans le noir pour lui donner mon avis :
- Pourquoi tu ne dis rien de personnel, rien
sur ce que tu dois à tes parents ? Pourquoi tu ne dis pas que tu aimes les gens
? Tu vas décevoir tout le monde. Il faut donner de toi même, c’est ce qu’on
attend de toi.
François me répond à peine, mais je l’entends
qui se lève et retourne travailler. Il me confie le lendemain la nouvelle
mouture. C’est mieux, mais ce n’est pas encore assez. Je repars à l’assaut. Il
approfondit encore. J’ai le sentiment de l’aider à accoucher de lui-même.
Quelques paragraphes, rien de plus, mais qui
feront la différence pour les journalistes.
Djamel Bensalah a réalisé le film de campagne
qui sera diffusé devant les militants au Bourget et veut nous le montrer.
François ne veut rien entendre, rien voir pour se concentrer sur son discours.
Je demande à Djamel de m’attendre en bas de l’immeuble.
Je regarde le film dans sa voiture, sur son
ordinateur. Il est très réussi, très rythmé, il porte le souffle de la
campagne. Cependant, je vois aussitôt un problème :
- Djamel, ce n’est pas possible. Il n’y a
aucune image de Ségolène Royal ! Et c’est à moi qu’on va le reprocher.
- Ça n’a rien à voir ni avec toi ni avec
elle. Ce n’est pas un documentaire d’archives.
Volontairement, le film ne montre que des
succès, c’est mon choix de réalisateur.
- Tout le monde va me tomber dessus.
J’insiste, mais il n’y croit pas. Il ne sait
pas que la machine infernale est lancée :
Chaque mot, chaque fait est dépecé, analysé
et sur interprété avec le filtre de notre histoire. J’ai vu juste. Le meeting
du Bourget est une réussite éclatante, François est excellent, impressionnant,
mais la seule ombre au tableau, c’est l’impair du film.
Au-delà de nos différends, j’imagine la
morsure que Ségolène Royal a pu ressentir, elle, la femme politique
orgueilleuse et finaliste de la dernière élection présidentielle, en découvrant
ce film, qui ne comporte aucune image de sa campagne, au milieu de dizaines de
milliers de militants en liesse…
Son entourage et la presse m’attribuent d’une
seule voix son occultation. Djamel Bensalah m’envoie aussitôt un immense
bouquet de fleurs pour s’excuser, mais la vérité médiatique l’emporte
évidemment sur son démenti.
Cet épisode relance le feuilleton des
relations Hollande/Royal. Au début de la campagne, François me donne sa parole
qu’il ne fera jamais de meeting en commun avec Ségolène Royal, sinon en groupe
avec d’autres leaders socialistes. Évidemment, pressions médiatique et politique
obligent, une rencontre publique est quand même organisée, à
Rennes, entre les deux candidats PS
successifs à l’Élysée.
Nous traversons ce jour-là quelques heures
éprouvantes d’hystérie collective à laquelle se mêle la mienne. Je ressens au
sens littéral du terme la définition du dictionnaire, c’est-à- dire "des
excès émotionnels incontrôlables" : il m’est physiquement impossible de
les voir tous les deux main dans la main sur scène, alors que justement tout le
monde veut ce geste, les médias comme les militants. Je suis impuissante devant
ce désir collectif de les voir côte-à-côte.
Je suis à peine arrivée au parc expos de
Rennes qu’un journaliste suivi d’un caméraman me saute dessus et m’apostrophe :
– Qu’est-ce que ça vous fait de voir le
couple Hollande/Royal se reconstituer ?
Comme un uppercut, c’est la question qui fait
mal, sans détour, sans pudeur. Je lui tourne le dos en silence. Un masque à
l’extérieur, le feu à l’intérieur. Un autre journaliste m’accompagne à ce
moment-là et je me souviens encore de son regard effaré quand il me dit :
– Je comprends maintenant ce que vous vivez.
Voyant ma fébrilité, l’équipe de François me
propose de l’accompagner lors de sa traversée de la salle immense. Je trouve ça
grotesque et refuse. Je reste enfermée dans la loge, dans un état de tension
extrême, le temps du discours de Ségolène Royal et du passage de relais de l’un
à l’autre. Le matin, François m’a apporté des garanties : tous les deux ne
seront pas ensemble sur scène, ils se comporteront en politiques et non en
people… Nous avons un échange tendu dans la loge. Le ton monte. Je connais
suffisamment le caractère de Ségolène Royal pour savoir ce qui va advenir.
Contrairement à ce qui a été convenu, elle
revient évidemment sur scène pour se faire acclamer avec lui. C’était tellement
prévisible ! Elle ne peut pas résister devant une si belle occasion de partager
la lumière et de réaffirmer sa prééminence. Je touche le fond, envahie par le
sentiment que François et moi nous ne formerons jamais un couple reconnu.
Alors que j’ai l’impression d’être anéantie,
une idée germe en moi. Lors du meeting du Bourget, je suis allée à la rencontre
de Ségolène Royal, mais elle s’est détournée en me voyant arriver. Je n’ai donc
pas insisté. Je sais qu’elle refuse de me serrer la main. Je décide de la
coincer. J’attends qu’elle regagne sa place. Je fais signe à quelques
photographes et je m’avance droit vers elle. Je lui fais un coup… à la Royal.
Elle est obligée de me serrer la main. C’est puéril de ma part, je le sais.
Mais je suis satisfaite : cette image-là restera aussi.
L’épisode de Rennes n’est glorieux pour
personne, et d’abord pas pour moi. J’ai perdu le contrôle de mes émotions. Je
me sens tellement mal d’être à fleur de peau, tendue comme un arc. Et je mesure
une fois de plus combien le double langage permanent de François me fait
souffrir. Il ne sait décidément pas gérer la situation entre la mère de ses
enfants et moi, et il ne fait rien pour me rassurer. Et moi je n’ai ni les
ressources, ni une confiance en moi suffisante pour passer outre. Je comprends
que la dimension publique et médiatique de cette histoire nous condamne à vivre
sur un champ de braises, dans l’inconfort permanent.
Dans l’univers ultra-médiatisé et
ultra-connecté qui est devenu le nôtre, où chaque fait et geste est un sujet de
commentaires et de buzz, les affaires privées ont désormais bien du mal à se
régler en privé. J’emploie l’expression à dessein, car c’est moi qui l’ai
trouvée, après "l’affaire du tweet"…
La veille du 14 juillet 2012 et de sa
première intervention télévisée après son élection, François prépare ses
réponses aux questions que les journalistes risquent de lui poser. Il ne sait
pas comment tourner la page de "l’affaire". Je lui souffle la
réplique "les affaires privées doivent se traiter en privé". Le
lendemain, la formule fait mouche. Les journalistes l’interprètent comme une
condamnation cinglante de ma conduite, sans imaginer que je me suis infligée ce
rappel à l’ordre moi-même.
Juste après son intervention télévisée suivant
le défilé sur les Champs-Élysées, j’accompagne le Président dans un déplacement
à Brest. François passe l’après-midi à me fuir ou à cavaler loin devant, à part
un court moment sur le pont d’un bateau, où les photographes réussissent à nous
shooter ensemble, mais pas seuls. J’essaie de le suivre, comme son caniche,
sans savoir encore que je finirai bientôt par devenir "l’ombre de son
chien" avec une laisse trop courte.
J’ose pourtant un trait d’humour devant les
journalistes en déclarant :
- Désormais je tournerai sept fois mon pouce
avant de tweeter!
La réponse est appréciée, mais cela ne lui
plaît pas.
Est-ce la faille du tweet, la vanité du
Président tout neuf ou le "syndrome du gagnant", qui menace les
leaders accédant au pouvoir et leur fait perdre toute empathie pour autrui ? En
tous les cas, dans les semaines qui suivent son élection, je constate
l’inversion de ses sentiments à mon égard. Il m’en veut de tout. Alors que je
suis la cible des médias, il n’a pas un mot gentil, pas une phrase de consolation
ou de soutien. Au contraire.
Le premier article positif paraît six mois
plus tard dans Le Monde, le jour du Noël des enfants à l’Élysée à la
mi-décembre. Lorsque François le découvre, il s’énerve contre moi d’une manière
que je ne lui connais pas, sans que je comprenne pourquoi. Je m’effondre en
larmes. Je finis par comprendre que Le Monde, c’est "son" journal,
qui ne doit parler que de lui, tandis que je dois me faire oublier.
Notre amour heureux est loin. Au fond de lui,
il veut que je m’efface, que je sois transparente. Mais il ne me le dit pas
clairement, il réagit à contretemps et cela me désoriente.
Il en devient goujat. Juste avant un dîner
d’État, alors qu’il me complimente sur ma tenue, il me demande soudain :
- Ça te prend beaucoup de temps pour être
aussi belle ?
- Oui, un peu.
- En même temps, on ne te demande rien
d’autre.
Je crois qu’il plaisante, mais non. Il est
froid. Il ne sourit pas. À ses yeux, je dois être un faire-valoir mais ne rien
valoir. Alors que je me suis préparée pour lui, pour qu’il soit fier de moi.
Une autre fois, alors qu’il trouve ma robe
trop sexy, il m’ordonne : "Va te rhabiller, va te changer." Je
consens seulement à mettre une étole sur mes épaules dévoilées.
Insensiblement, ses remarques acerbes me font
perdre confiance en moi. Un autre jour, je lui raconte que j’ai croisé Cécilia
Attias au dîner d’Unitaid présidé par Philippe Douste-Blazy, en présence de
Bill Clinton, et qu’elle m’a dit :
- Sans toi, Hollande n’aurait jamais été élu.
Je sais quel a été son rôle aussi dans la
carrière de Sarkozy et j’avais admiré son courage au moment de son départ.
François se fige. Sa réponse est cinglante :
- Si ça te fait plaisir de croire que tu y es
pour quelque chose.
Je reste calme :
- Tu vois, certains le pensent, même si toi,
ça te gêne.
Je me sens perdue de devoir justifier mon
existence dans sa vie. Notre amour représente-t-il encore quelque chose pour
lui ?
Je me suis couchée très tard. Je ne parviens
ni à me lever ni à me rendormir. Ce n’est pas la première fois depuis notre
rupture. Je mets la radio. Elle me berce, je plonge dans un demi-sommeil.
Soudain, une émission me captive. Sur France Inter, l’émission "Service
public" porte sur l’ascenseur social, avec pour thème "Tout n’est pas
joué".
L’auteur d’un livre-témoignage évoque son
enfance à la DDASS et son retour adolescent dans le foyer de sa mère alcoolique
et de son beau-père. Il est aujourd’hui PDG d’une PME. Une chercheuse, Chantal
Jaquet, auteure des Transclasses ou la non reproduction prononce une phrase qui
me touche de plein fouet :
- Quand on monte, il faut savoir rester soi
et on a souvent mal aux autres.
Pourquoi faut-il que j’entende les autres
expliquer des évidences pour que je les comprenne enfin ? Depuis la ZUP
d’Angers, je suis montée, mais je ne suis plus moi et j’ai mal partout, j’ai
mal aux autres.
Tout au long de l’émission de France Inter,
le sentiment d’illégitimité revient comme un leitmotiv. Est-ce à cause de mon
voyage social que je me suis toujours sentie illégitime, dans mon couple et à
l’Élysée ? Pourquoi ai-je tant aimé cet homme qui ne me ressemblait en rien ?
Je me souviens d’un soir, au sortir d’un
repas de Noël passé chez ma mère, à Angers, avec tous mes frères et soeurs, les
conjoints, neveux et nièces, vingt-cinq personnes en tout. François se tourne
vers moi, avec un petit rire de mépris et me jette :
- Elle n’est quand même pas jojo, la famille
Massonneau…
Cette phrase est une gifle. Des mois plus
tard, elle me brûle encore. Comment François peut-il dire cela de ma propre
famille? "Pas jojo, la famille Massonneau"? Elle est pourtant
tellement typique de ses électeurs.
J’ai longtemps hésité avant de raconter cette
anecdote si révélatrice de ce qu’il est, qui va blesser les miens, eux qui
étaient si heureux de le connaître et si fiers de le recevoir.
Mais je veux me laver de tant de mensonges,
sortir de ce livre sans le poids des non-dits.
Je vous demande pardon, à vous ma famille,
d’avoir aimé un homme capable de ricaner sur les "Massonneau pas jojo".
Je suis fière de vous. Pas un de mes frères et soeurs n’a dévié. Certains ont
réussi, d’autres moins, mais nous savons tous tendre les bras et exprimer notre
amour, les mots "famille" et "solidarité" ont un sens
concret, alors que pour François, ce ne sont que des abstractions. Pas une
seule fois il n’a invité son père à l’Élysée, ni son frère. Il se veut un
destin hors norme, un Président orgueilleusement seul.
Mais où faut-il donc être né pour être jojo ?
C’est vrai, dans ma famille, personne n’a fait l’ENA ni HEC. Aucun d’entre nous
n’a possédé de clinique, ni fait des affaires dans l’immobilier comme son père.
Nul n’a de propriété à Mougins sur la Côte d’Azur comme lui. Personne n’est
haut fonctionnaire ou célèbre comme les gens qu’il fréquente depuis la promotion
Voltaire de l’ENA. Les Massonneau sont une famille de Français modestes.
Modestes mais fiers de ce que nous sommes.
Son expression tellement dédaigneuse me hante
maintenant que le charme est rompu, que je suis désenvoûtée de son regard. Il
s’est présenté comme l’homme qui n’aime pas les riches. En réalité, le
Président n’aime pas les pauvres. Lui, l’homme de gauche, dit en privé "les
sans-dents", très fier de son trait d’humour.
J’ai repensé avec amertume au "pas jojo"
en apprenant que François s’est rendu au cours de sa liaison dans le somptueux
château des parents de Julie Gayet, avec ses façades du xviie au milieu d’un
parc magnifique. Cela a plus d’allure qu’une maison HLM dans une ZUP nord de
province. C’est beaucoup mieux qu’un mobile home installé dans un camping sans
étoile pas trop loin de la mer.
Voilà une famille comme François les aime :
un grand-père chirurgien, une mère antiquaire, un père médecin renommé et
conseiller de ministres. Un petit monde "bien jojo", "bien bobo",
au goût sûr et raffiné, où les convives sont célèbres, où tout le monde vote à
gauche mais ne connaît pas le montant du SMIC. Chez moi, pas besoin de notes
rédigées par des conseillers pour le savoir, il suffit de regarder au bas de la
fiche de paie.
On m’a prise pour une bourgeoise, glaciale et
méchante, je n’étais tout simplement pas à ma place.
Doublement illégitime. Après le communiqué de
rupture, ma famille a fait bloc. On ne se renie pas chez les Massonneau. Tous
m’ont soutenue. Cet homme qui leur racontait des blagues à table pour avoir
l’air sympa s’ennuyait chez les "pas jojo" et leur préférait les
dîners en ville. Ils auraient pourtant bien des choses à lui apprendre sur ce
que ressentent les Français : chez eux on ne biaise pas, on ne ment pas, on dit
les choses les yeux dans les yeux.
Pourtant un jour, François, si ambivalent,
m’a dit aussi :
- Ce que j’aime chez toi, c’est que tu
n’oublies jamais d’où tu viens.
Comment l’oublierais-je ? Moi, dont la rumeur
m’affuble d’une fortune colossale, héritée d’un grand-père banquier, mort avant
ma naissance, comme s’il était impossible en France de traverser les strates
sociales à contresens. Ma mère aurait-elle été caissière si nous avions possédé
cette fortune ? Un enfant de cinq ans comprendrait que cela ne tient pas, mais
la rumeur tenace perdure encore et s’affiche toujours sur Wikipédia.
Non, je n’ai pas de château ou de propriété,
comme d’autres premières dames avant moi, Carla Bruni, Bernadette Chirac ou
encore Anne-Aymone Giscard d’Estaing. Mais notre maison HLM a eu pour moi
l’allure d’un palais, la première fois que j’ai franchi la porte d’entrée.
J’avais à peine quatre ans, nous venions d’une tour composée de logements
sociaux. Il s’agissait là d’une maison, avec un jardin. Et même si nous
dormions à quatre dans la même chambre, oui, c’était un palais.
Mais décidément, j’avais tous les défauts
pour le rôle : pas mariée, pas fortunée, le besoin de travailler… Cela ne fait
pas une vraie première dame. Je l’ai pourtant brisé, mon plafond de verre, le
jour où j’ai foulé le tapis rouge. Si bien brisé que des milliers d’éclats
m’ont tailladée au passage.
J’ai mis du coeur dès mon arrivée à l’Élysée.
Tout de suite, je reçois l’ancienne équipe de Carla Bruni. À sa chargée de
mission comme à chacune des assistantes, je demande ce qu’elles souhaitent
faire. Malgré la réputation d’hystérique qui m’a précédée, elles décident de
rester en place. Toutes. Je ne crois pas qu’elles l’aient regretté, au
contraire.
Nous avons vécu des moments forts ensemble.
Je suis à peine arrivée qu’elles m’aident à
entrer dans le vif du sujet et à préparer le déplacement du Président aux
États-Unis. On me demande de choisir un cadeau pour Michelle Obama. J’opte pour
des produits fabriqués en Corrèze, un sac et des produits de beauté, un cadeau
au coût dérisoire par rapport aux habitudes et un clin d’œil aux Corréziens.
Quelques jours après l’élection, je m’envole
aux côtés du Président pour Washington.
En montant dans l’avion présidentiel, je
découvre ce que la presse a appelé "Air Sarkozy": une grande chambre,
une salle de bains, un bureau pour le Président et une salle de réunion ou de
déjeuner. Onze à table. La plupart du temps les ministres, ainsi que le général
Puga, chef d’état-major et Paul-Jean Ortiz, conseiller diplomatique,
malheureusement décédé depuis. Deux hommes de grande valeur. En dehors de
Laurent Fabius, il ne faut pas être expert pour comprendre que la plupart des
nouveaux ministres n’ont pas le niveau. Je suis affligée de ce que j’entends.
Je les observe en silence, en me demandant comment tel ou tel a pu être nommé
ministre. Équilibre de courant, équilibre de sexe, équilibre régional ou de
parti. Peu sont là pour leur compétence. Cela crève les yeux de l’ancienne
journaliste politique que je suis toujours au fond de moi. La presse critique
leur amateurisme. Si j’étais toujours au service politique de Match,
écrirais-je autre chose? Mais je me tais.
À Washington, j’ai l’impression étrange
d’être actrice dans un film dont je suis moi-même spectatrice.
L’épouse de l’ambassadeur me prend en charge.
Elle organise des rencontres avec la presse américaine. Je suscite la curiosité
: je suis "la Française qui continue à travailler" et "la
première femme de Président non mariée". Je reste une consoeur à leurs
yeux et le contact passe bien.
Je ne fais pas partie du programme
présidentiel, car ce n’est pas un voyage d’État : François Hollande participe à
un conseil de l’OTAN. Je réalise que je repartirai des États-Unis sans avoir
croisé Barack Obama. Cela m’aurait excitée de le rencontrer. J’accomplis le
programme "de ces dames". Être reçue à la Maison Blanche par Michelle
Obama est un honneur que je mesure. Elle nous attend, postée dans le hall
d’entrée, et reçoit chacune d’entre nous. Nous sommes huit premières dames.
Elle nous serre dans ses bras comme si nous étions amies. À l’américaine.
Michelle Obama est la personne qui m’a le
plus impressionnée au cours de ces dernières années. Physiquement d’abord.
Malgré mes très hauts talons, je lui arrive aux épaules. Quant au savoir-faire,
je ne lui arrive pas à la cheville. Elle est grande, belle et beaucoup plus
fine que les images ne le reflètent. Elle a du charisme, c’est palpable. Elle
dégage une aura qui en impose. Elle déploie ses longs bras comme des ailes de
cygne.
Michelle Obama joue la parfaite maîtresse de
maison et nous fait visiter la Maison Blanche avant de passer à table. Je me
parle intérieurement pour prendre conscience de là où je suis. Je me répète que
je ne dois pas perdre une seconde de ces moments que le destin m’offre. La
first lady s’est renseignée sur chacune d’entre nous. Nous échangeons quelques
instants à propos de mes projets avec la fondation Danielle-Mitterrand. Avec
mon anglais bancal, je l’interroge sur son programme contre l’obésité. Elle me
confie qu’il lui a fallu un an après l’élection pour trouver ses marques dans
ce rôle si particulier de première dame. Tout le monde a oublié qu’à ses
débuts, elle a fait des déclarations fracassantes sur son mari et ses
chaussettes sales, perçues négativement par les Américains qui ont eu du mal à
s’habituer au premier couple noir à la Maison Blanche.
En professionnelle, Michelle Obama accorde le
même temps d’entretien à chaque première dame. La conversation est assez
banale. Je l’observe. Je m’interroge sur elle, si parfaite et si impénétrable
en réalité. Prend-elle du plaisir à nous recevoir ou joue-t-elle un rôle écrit
à l’avance, dans lequel aucune improvisation n’est permise ?
Je me rappelle qu’elle a renoncé à une
carrière brillante d’avocate pour servir son mari.
Elle aurait pu gagner des millions de
dollars, participer à des procès de haut vol. Et voilà qu’elle nous parle avec
une chaleur millimétrée de son potager, que nous irons visiter ensuite. Les
légumes de son jardin sont dans notre assiette, savamment cuisinés, en si
petites portions que je sors du déjeuner en ayant encore un peu faim. J’ai faim
de tout, d’ailleurs. J’aimerais tant avoir une vraie conversation avec elle.
Sous son masque parfait, je donnerais cher pour savoir ce qu’elle pense de sa
vie de first lady, avec ses contraintes bien plus importantes aux États-Unis
qu’en France, mais jouissant d’un véritable statut.
Le lendemain, nous retrouvons Michelle Obama
à Chicago. J’ai découvert le matin sur Internet que j’ai désormais droit au sobriquet
de first girlfriend ; un journal américain a utilisé cette expression et toute
la presse française s’en donne à coeur joie. Je grimace.
J’ai l’impression d’avoir passé l’âge d’être
une petite amie, après sept ans de vie commune, mais c’est le jeu médiatique.
Michelle Obama nous emmène chez elle, dans la
banlieue où elle a grandi. Elle veut nous montrer un établissement qui prend en
charge des enfants défavorisés et leur offre l’accès à toutes sortes
d’activités que leurs parents ne pourraient pas leur offrir.
Après la visite, il est prévu qu’elle
prononce un speech devant nous, les premières dames, et un parterre de jeunes.
Je suis bluffée par cette femme qui tient un véritable discours politique :
– Vous ne deviendrez peut-être pas tous
Président, mais vous pouvez devenir médecins, avocats… Barack et moi sommes
devenus ce que nous sommes à force de travailler, alors donnez-vous les moyens
!
La leçon me marque. Par la suite, au cours de
plusieurs voyages officiels, lorsque je visite des orphelinats, en Afrique du
Sud ou en Inde par exemple, dans les quartiers les plus pauvres, je reprends
ses mots, en essayant d’insuffler la force qu’elle sait leur donner. Ne pas
renoncer même si l’on n’est pas né au bon endroit, voilà qui me parle. La
chance se mérite. Elle se partage ensuite.
Le soir, nous dînons avec une douzaine de
femmes dont deux de ses meilleures amies, dans le musée de Chicago. Le décor
est féérique. Michelle Obama a fait les choses en grand. La veille, François
s’est envolé en fin de journée pour Camp David, où la présence des femmes n’est
pas prévue. Je reste seule à l’hôtel, dans la suite gardée par un nombre
impressionnant de membres de la sécurité américaine.
J’accepte de dîner avec une journaliste
française vivant aux États-Unis, que je connais depuis des années. Elle me dit
vouloir faire un livre sur l’histoire des premières dames.
Je lui précise que je veux bien dîner mais
pas pour son livre. Nous évoquons nos vies, je lui parle de mes enfants et de
quelques états d’âme. À la fin du dîner, elle m’avoue préparer un livre sur
moi… Je m’alarme :
- Nous sommes d’accord, ce dîner était off ?
Elle m’assure que oui. Elle n’a d’ailleurs
rien noté, ni enregistré. Je ne m’inquiète pas.
Deux mois plus tard, je découvre ce qu’est
une trahison. Non seulement mes confidences sont utilisées mais en plus
totalement déformées. J’intente aussitôt un procès contre son livre La
Frondeuse. À l’audience, l’auteure laisse entendre que je lui aurais fait des
aveux sur ma vie sentimentale passée. C’est un mensonge éhonté.
Cette série de livres de journalistes, que je
n’ai souvent jamais rencontrés, qui dévoilent ma prétendue personnalité
d’hystérique, est l’une des épreuves les plus cruelles de ma vie. Ils se
succèdent dans les premiers mois du quinquennat. Le premier d’entre eux
s’appelle La Favorite, il est signé par un ancien directeur adjoint du Monde et
donne le ton: le titre à lui seul est une insulte. Il ne m’a jamais rencontrée,
je ne connaissais même pas son nom. Il brode, déforme, invente, attaque. Un
exercice de style d’une grande bassesse. C’est une expérience étrange de voir
sa vie réinventée et romancée.
J’assiste à la naissance d’un personnage, qui
a mon nom, mon visage, ma vie, mais qui n’est pas moi, un double de fiction.
Je suis seule. Vraiment seule. Pas une voix
de femme, pas même une féministe pour me défendre. François me renvoie son
indifférence, comme si le problème ne le concernait pas. Je suis affublée de ce
surnom infâme et ça ne le dérange pas.
Une collègue de Paris-Match fait circuler
comme un bon mot que je suis le "Rottweiler" de François Hollande,
son molosse. L’expression fait florès. La médisance est une maladie malheureuse
bien que souvent bénigne entre amis. Mais les conséquences sont décuplées quand
on peut s’adonner, comme aujourd’hui, au petit jeu de la cruauté avec le monde
entier sur les réseaux sociaux. Les sociétés connectées favorisent ce que les
chercheurs américains appellent une "épidémie de dénigrement" et une "culture
de l’humiliation".
À l’époque, je n’ai pas encore appris à
supporter les attaques, cela viendra ensuite.
Elles sont dures et je me sens salie. C’est
mon talon d’Achille. J’essaie de ne pas montrer à mes enfants à quel point je
suis touchée – pas loin d’être coulée – par tous ces livres et ces sarcasmes,
parce qu’eux aussi accusent le coup. Je dois tenir mais c’est violent. Avoir
appris, jeune, à combattre l’adversité a déformé ma vision du monde. À force de
voir des adversaires partout, je m’en suis fait beaucoup.
Je sais pourtant que ce mauvais sort ne m’est
pas réservé en propre. Je me souviens des larmes de Carla Bruni-Sarkozy lors de
la passation de pouvoir. Les premières dames étrangères me font aussi des
confidences sur le traitement médiatique qu’elles ont toutes subi, à un moment
ou à un autre.
Il y a des reproches récurrents dans les
attaques, quel que soit le pays ou les personnalités des unes et des autres.
Les femmes de chefs d’État sont presque toujours suspectées de se mêler des
affaires de leur mari, d’avoir de l’ambition pour deux et de dépenser l’argent
public de manière indue… Leur réputation est flétrie par la rumeur.
L’une d’entre elles me confie qu’elle souffre
d’entendre tout ce qui se dit d’elle parce qu’elle a vingt ans de moins que son
mari et qu’elle aurait "mis la main sur un Président". Je me dis que
voilà au moins une chose que l’on ne peut pas me reprocher. Il n’était même pas
président de… Conseil général.
Un soir, l’épouse du Premier ministre
japonais Abe me fait beaucoup rire, en me racontant qu’elle a été vilipendée
pour avoir soutenu l’un de ses amis aux élections sénatoriales. Cela me console
un peu de mon tweet malheureux. Elle raconte avec un humour délicieux qu’à
chaque fois qu’elle prend la parole, les médias se déchaînent. Il faut dire
qu’elle n’hésite pas à se proclamer antinucléaire quand son mari prend des
décisions inverses.
Je noue de vrais liens avec l’épouse de
l’ancien président malien Traoré. Encore aujourd’hui, alors que je ne joue plus
aucun rôle, Mintou Traoré continue de prendre régulièrement de mes nouvelles.
Lors de mon premier voyage en solo, c’est elle qui m’accueille au Mali, en mai
2013. Au même moment, le président malien est en France avec François. Il y a
quelque chose de symbolique. Les hommes occupent le terrain militaire et nous
les femmes celui de l’humanitaire.
Nous nous rendons à Gao avec les membres de
l’opération Serval en Transall. Je mesure alors la grandeur des militaires, un
monde que je ne connaissais pas. Je suis touchée de les voir sur place, au
service de la population traumatisée par les exactions des jihadistes.
Nous visitons une école dans laquelle il n’y
a rien : ni tables ni chaises, ni livres, ni crayons. Nous avons apporté des
ouvrages scolaires. À l’hôpital, si démuni, j’entre dans une pièce où se
trouvent les jeunes accouchées. L’une d’entre elles vient de mettre au monde
des jumeaux, une fille et un garçon. Ils n’ont que deux heures et pas encore de
prénom. Mintou me les confie d’autorité dans les bras, en lançant :
- Lui, c’est François et elle, c’est Valérie !
Éclat de rire général. C’est l’une des
photos-souvenir que je préfère. Si vraiment ces deux-là s’appellent aujourd’hui
François et Valérie, je leur souhaite davantage de bonheur…
Nous déjeunons sous la tente du campement
militaire, au milieu des soldats et de leur commandant, par 45 oC à l’ombre.
Partout où j’arrive, je dois adresser quelques mots, parfois même un
mini-discours. Je ne sais pas faire ça. J’improvise. À ma mesure, je commence à
comprendre le plaisir que peut éprouver François à vivre des moments pareils.
Un avis de tempête s’annonce, la pluie
commence à tomber en trombe. Tout le monde court partout. C’est la première
pluie de la saison. Les journalistes s’amusent. Ils disent que j’ai hérité du
pouvoir de François : faire pleuvoir partout où il va, comme au début du
quinquennat ! Le vent se lève avec force et nous devons accélérer notre départ.
À Bamako, je visite l’hôpital et
l’orphelinat. Ce que je vois là-bas s’inscrit à jamais en moi : des dizaines de
nourrissons, tout juste nés et en détresse respiratoire ou grands prématurés.
Leur chance de survie est compromise. À notre retour, une mission médicale sera
envoyée pour tenter de comprendre pourquoi il existe autant de nouveau-nés en
souffrance dans cet hôpital. Jamais non plus je n’oublierai la situation des
enfants handicapés à la pouponnière. Tous assis par terre en file, quelque soit
leur handicap, dans un couloir sordide.
Le Mali a stoppé toute possibilité d’adoption
internationale. Je me suis fixé l’objectif de demander au Gouvernement de
revenir sur l’annulation de l’agrément de soixante-dix familles françaises. Car
la nouvelle loi est rétroactive et ces familles ont vu leur espoir s’envoler
après avoir fêté la bonne nouvelle d’un enfant à venir. Avant mon départ, j’ai
reçu à plusieurs reprises le "collectif adoption Mali". J’ai vu leur
détresse, je leur ai promis mon aide, avec l’accord du Président. Mais sur
place, je comprends qu’il faut laisser passer les élections maliennes. Je
retourne plus tard à la charge avec l’épouse du nouveau Président. Les choses
avancent. Lentement, mais elles avancent. Les familles me donnent encore
aujourd’hui des nouvelles. J’espère pour elles…
Juste avant notre départ du Mali, une
conférence de presse est organisée. Une question sur l’engagement de la France
au Mali est posée à Madame Traoré. Sa réponse est directe : "Un homme,
quand il se couche, il n’a pas pris de décision. Il la prend avec celle qui est
à côté de lui. Et celle avec qui François Hollande couche, c’est Valérie."
Nous explosons de rire.
Le Mali est une terre émotionnelle. J’ai
compris la fierté de François lorsqu’il y est allé en tant que chef des Armées
après l’intervention française. Mais il m’a choqué lorsqu’il a affirmé qu’il "s’agissait
du plus beau jour de sa vie politique". Moins d’une minute plus tard, je
lui en faisais le reproche par message : "Si le plus beau jour de ta vie
politique n’est pas le jour où les Français t’ont élu président de la
République, alors ils ont eu tort". Je ne le ménageais pas, c’est vrai.
Mais qui osait encore lui parler franchement parmi cette horde de courtisans,
de "complimenteurs"? Personne, je le crains. Il ne supportait plus la
critique. Il valait mieux se taire pour ne pas se prendre une volée de bois
vert.
L’été 2014 approche et des rumeurs circulent
sur l’officialisation du couple Hollande/Gayet, annoncée pour l’été. Ils se
verraient toujours. Par texto, François prend les devants et m’affirme pour la
énième fois que c’est faux, que c’est fini, qu’il veut me retrouver moi, que
cette fille, ce n’est rien. Il entonne la chanson éternelle des infidèles.
Tous les jours, François demande à me voir.
Il ne relâche pas la pression. Je ne lui réponds plus. Ne pas savoir où est la
vérité et où est le mensonge m’empêche de reconstruire ce petit noyau de
confiance, je le sais désormais, sans lequel toute relation avec autrui est une
impasse.
Pour la troisième fois, François me promet de
démentir publiquement sa liaison avec l’actrice. Pour la troisième fois, il ne
le fait pas. Maintient-il deux fers au feu pour ne pas finir seul ? Garde-t-il
le contact avec moi parce qu’il craint ma liberté ? Il finira par démentir la
rumeur de mariage le 12 août, jour de ses soixante ans. Il me propose d’être
avec lui ce jour-là. Et ajoute : "C’est à toi de me dire oui".
Je dois tourner la page. Chaque jour je tiens
bon en me citant cette magnifique phrase de Tahar Ben Jelloun que je connais
par cœur : "Le silence de l’être aimé est un crime tranquille". Lequel
de nous deux souffre le plus? Je l’ignore. Il tente d’avoir de mes nouvelles
par des amis ou mon fils qu’il voit toujours. Il veut savoir ce que je fais,
qui je vois, ce que je pense. Interroge tout le monde pour savoir pourquoi je
ne veux plus le voir.
La première fois que nous nous sommes revus,
après le communiqué de rupture, il m’a dit:
- Je ne te parle pas de ton livre, car je ne
veux pas que tu croies que je reviens par peur de ça.
Je ne veux rien savoir de sa vie, ne rien
connaître de ce qu’il se passe à l’Élysée. Ma télévision reste éteinte et je ne
lis toujours pas les journaux. Chaque kiosque que je croise me paraît un lieu
radioactif, où je n’ai que des coups à prendre.
Je m’enferme dans un monde réduit, une bulle
fragile. J’essaie de lutter, sans cette énergie du désespoir des premières
semaines. On appelle cela le contre-coup, paraît-il.
Comme si le coup ne faisait pas suffisamment
mal. Il en faut un autre. Un aller et un retour. Deux gifles. L’une dans un
sens, l’autre en contresens. À peine le temps de se relever, il faut supporter
un deuxième assaut.
François m’a fait tant de mal. Et pourtant il
me manque parfois, c’est vrai. Le passé me manque, notre amour, notre passion
insouciante me manque, les heures où tout semblait facile, où les couleurs
étaient plus fortes, l’air plus léger. Mais le passé ne revient jamais.
Ou alors en bouffées violentes qui
m’anéantissent : le passé ne veut pas mourir, surtout celui d’avant l’Élysée,
lorsque François était un autre. Ou plutôt, lorsqu’il était lui.
Ses messages me parlent d’amour. Il m’écrit
que je suis toute sa vie, qu’il ne peut rien sans moi. Est-il sincère ?
Croit-il ce qu’il écrit ? Ou suis-je le dernier caprice d’un homme qui ne
supporte pas de perdre ? Il m’écrit qu’il me regagnera, comme si j’étais une
élection. Je le connais si bien maintenant : s’il parvient à me reconquérir, à
rééditer l’impossible, il se dit peut-être qu’il pourra également regagner le
cœur des Français, alors qu’il est le Président le plus impopulaire de la ve
République.
En moi, la confiance est morte. Pour les
Français, c’est bien sûr une toute autre affaire.
Je peux juste témoigner que le pouvoir
change. Je ne reconnais pas le François que j’ai aimé passionnément dans
l’homme qui traite désormais ses collaborateurs avec mépris, après m’avoir
réservée le même traitement. Je l’ai vu se déshumaniser, jour après jour, sous
le poids des responsabilités, et être gagné par l’ivresse des puissants,
incapable d’empathie. Se prendre pour un seigneur. Comme lors de ce dîner avec
sa garde rapprochée de la promotion Voltaire, cela m’avait frappée : trente ans
qu’ils attendaient le pouvoir. Ils l’avaient enfin et se considéraient comme
des demi-dieux, pleins d’arrogance.
Un autre jour, au cours d’une promenade, il
me dit, alors que nous parlions de Fabius :
- C’est terrible pour lui, il a raté sa vie.
- Pourquoi dis-tu ça ?
- Parce qu’il n’est jamais devenu président.
- Mais ça ne veut pas dire qu’il a raté sa
vie. Il a l’air heureux dans ce qu’il fait et avec sa compagne. Et toi, es-tu
heureux ?
- Non.
Mes journées s’écoulent lentement, rythmées
par les sms du Président, que je ne peux m’empêcher de lire. Un, trois, cinq.
Et je finis par craquer. Je réponds à son dernier message. Il réagit aussitôt.
La farandole repart et s’enroule sur elle-même. Je suis épuisée de ces échanges
qui ne mènent à rien. Ses mots n’ont plus de valeur pour moi.
J’y mets à nouveau fin. Jusqu’à quand ? Je
veux m’éloigner de François que je ne comprends plus et de l’Élysée devant
lequel je ne passe jamais, quitte à faire un détour en voiture.
Je suis prête à partir n’importe où pour
échapper à ce nœud de chagrin. Match me demande si j’accepterais de partir en
reportage au Nigéria sur la trace des lycéennes enlevées par Boko Haram. Chaque
jour, je tente de mobiliser l’opinion en leur faveur, avec mes moyens, le plus
souvent via mon compte Twitter ou par des opérations médiatiques. J’accepte
donc la proposition de mon journal de partir dans l’heure, la minute s’il le
faut. Mais le projet bute sur l’obstacle des visas. Le Nigéria fait barrage.
Alors que je reviens de la République
démocratique du Congo, où je soutiens les enfants des rues et les femmes
violées aux côtés du docteur Mukwege, l’idée de repartir me donne plein
d’énergie. Comme lors de mon voyage à Haïti avec le Secours populaire, la
rencontre des plus démunis me renvoie à l’essentiel.
Il arrive que l’action humanitaire soit
critiquée, avec la médiatisation qui l’accompagne.
Qui a raison, qui a tort ? Il y a quelques
années, pour Paris-Match, j’ai accompagné la cantatrice Barbara Hendricks en Éthiopie
dans un camp de réfugiés. Depuis des années, cette femme charismatique, pétrie
de talents, a mis sa notoriété au service de causes humanitaires. Elle est née
dans l’Amérique de la ségrégation et en garde la marque au fer rouge. De cette
humiliation, elle fait une force. J’ai été frappée par sa puissance de
conviction, qui soulève des montagnes. Comme elle, je ne supporte pas l’idée
qu’un enfant naisse sans aucune chance de s’en sortir. Elle est ensuite venue
me voir à l’Élysée pour parler du nombre croissant de refugiés dans le monde.
Mon expérience de première dame a renforcé ma
certitude que ces voyages sont utiles. Ils cristallisent des énergies et
offrent aux équipes sur place un coup de projecteur précieux.
Je reçois les dirigeants d’Action contre la
faim. Nous évoquons un projet de visite avant la fin de l’année dans un pays en
guerre. Comme pour le Nigéria, les zones dangereuses ne me font pas peur. Sans
doute suis-je un peu inconsciente. Ma vie a perdu de son sens.
Que serais-je devenue sans mes enfants ? Pour
retrouver mon chemin, je peux prendre quelques risques.
Nous reparlons de mon déplacement en Inde au
lendemain du communiqué de rupture dicté par François Hollande à l’AFP, voyage
au cours duquel la représentante d’ACF m’avait accompagnée. Elle m’en parle
avec chaleur.
- Vous avez résisté à la pression médiatique
et vous avez beaucoup donné. J’ai vu peu de gens comme vous sur le terrain.
J’y étais avec mon amie Charlotte Valandrey,
l’actrice atteinte du VIH et au cœur greffé. Elle sait ce que signifie le mot
survivre, elle l’a raconté dans plusieurs beaux livres.
Elle m’explique comment reprendre le dessus,
le contrôle de moi-même.
Ses mots me font du bien. J’avais été jetée à
la face du monde comme un rien. En maintenant mon voyage en Inde, je voulais
montrer au petit cercle qui se réjouissait de mon éviction que je restais
digne. Que je ne valais pas son mépris. Je voulais montrer à
François que je m’en sortirais sans lui.
Les autres m’ont donné leur force. Les
enfants du bidonville m’ont transmis leur joie. Il y a quinze jours, un
magazine a publié une photo de ce voyage. Je suis assise par terre, en
tailleur. Une petite fille installée sur mes genoux. J’ai une main sur sa jambe
et elle une sur la mienne. Paris est loin, je suis heureuse d’être là.
En Afrique du Sud, lorsque j’étais première
dame, les enfants de l’orphelinat m’ont emmenée danser avec eux. Je l’ai fait
bien volontiers. Il ne faut jamais me forcer longtemps pour m’entraîner sur des
rythmes endiablés.
Même chose au Burundi quand, invitée par Mary
Robinson pour une conférence, les musiciens m’incitent à les accompagner au son
de leurs percussions. J’ai été heureuse à chaque fois que je m’échappais du
"programme Madame" lors des voyages officiels.
Quand on me proposait un musée ou une visite
touristique, je déclinais. Je voulais quitter les sentiers battus.
Du Burundi, et d’un voyage effectué seule
comme première dame en juillet 2013, je garde en mémoire le visage d’Olivier.
Je le rencontre lors de la visite d’un foyer pour enfants des rues - des
garçons exclusivement - accueillis pendant six mois, le temps de les
resocialiser. Ils sont réunis en cercle. Trois d’entre eux prennent la parole,
dont Olivier. Certains êtres dégagent quelque chose qui frappe et retient l’attention.
Il fait partie de cette catégorie.
- Je ne veux pas retourner à la rue, je veux
faire des études, je veux devenir médecin.
Qu’est-ce que je vais devenir si je retourne
à la rue?
En partant, je demande à la femme de
l’ambassadeur une faveur. J’aimerais qu’elle ne perde pas la trace d’Olivier,
le temps que je trouve une solution pour lui. Deux jours après mon retour à
Paris, un couple de médecins, sans enfant, accepte de prendre en charge ses
études ainsi que sa pension au sein d’une famille sur place. Olivier ne sera
pas déraciné et pourra accomplir son rêve.
Depuis un an, il fait des progrès fulgurants
à l’école. Le couple de médecins lui parle toutes les semaines sur Skype. Si
tout va bien, croisons les doigts, il viendra dans huit ans faire ses études de
médecine en France.
Combien d’enfants n’auront pas sa chance? En
vingt mois seulement à l’Élysée, j’ai vu tellement de foyers d’enfants ou
d’hôpitaux remplis de malades. Il y a de quoi être envahie par un sentiment
d’impuissance. Jusqu’au moment où l’on comprend qu’une goutte d’eau s’ajoute à
une autre. Et que petit à petit, on peut faire davantage. Et que si cette
goutte d’eau n’existe pas, elle manque.
Il y a Olivier, mais il y a aussi Solenne,
que je rencontre par l’association ELA, dont le parrain est Zidane. Le
président de cette association, Guy Alba, est le premier à me solliciter, juste
après le tweet de La Rochelle, au moment où j’ai le sentiment d’avoir attrapé
le choléra et d’être si contagieuse que personne ne veut m’approcher. Il m’explique
ce qu’est la leucodystrophie, une maladie génétique qui entraîne chez l’enfant
une terrible et inexorable dégénérescence de son système nerveux.
J’accepte de venir faire une dictée dans une
école, pour aider à faire connaître cette maladie rare et encourager les dons.
Dans la classe de 3e d’un collège du XIIIe arrondissement
de Paris, je prononce le texte de la dictée, devant un mur de caméras et de
photographes. Solenne est là dans son fauteuil roulant, accompagnée de ses
parents.
C’est une belle petite fille blonde, pleine
d’humour. Les élèves de 3e installés au premier rang pleurent. Je me
retiens car, pour avoir rencontré de nombreux parents d’enfants handicapés, je
sais que ce n’est pas ce qu’ils attendent : pas de compassion mais un soutien.
Solenne m’écrit ensuite pour me dire que ce
moment a changé sa vie. Les quelques lignes de cette lettre lui ont pris deux
heures tant ses facultés motrices sont réduites, mais elle a été pour la
première fois au centre de l’attention. Je garde sa lettre et lui réponds. Je
l’invite au Noël de l’Élysée bien que les invitations soient limitées aux
enfants de moins de douze ans.
Ce jour-là, je veux faire un geste pour
Solenne et d’autres jeunes filles orphelines, trouver un cadeau qui ne se
réduise pas à une figure imposée. Je veux marquer le coup.
Comme je sais Solenne coquette, je demande à
la directrice de cabinet du Président, Sylvie Hubac, la permission d’acheter
six sacs de la créatrice Vanessa Bruno, dont les adolescentes des beaux
quartiers raffolent.
- Mais c’est cher, prends plutôt des
imitations, me répond-elle.
Comme quoi on peut avoir fait l’ENA et
manquer de bon sens.
- Sylvie, c’est impossible. Nous sommes à
l’Élysée, nous ne pouvons pas offrir de la contrefaçon !
Elle a peut-être raison pour le coût, même si
la recherche de la normalité et la réduction des dépenses de l’Élysée conduit
parfois à de drôles de propositions. Ainsi, parce que c’est gratuit, un
spectacle avec Astérix et Obélix est envisagé. Mais le producteur met une
condition : que le Président vienne accueillir les comédiens déguisés en
Astérix et Obélix sur le perron de l’Élysée, en déroulant le tapis rouge, comme
s’ils étaient des chefs d’État. Je l’arrête à temps, je crains le ridicule de
l’image pour François.
Mais après tout, ce n’était pas plus ridicule
qu’un Président qui se cache sous un casque intégral.
Nous trouvons la solution. Les petites filles
reçoivent quand même leur sac Vanessa Bruno, non contrefait, car la créatrice
les offre avec générosité quand elle apprend les destinataires de ces cadeaux.
Avec la complicité de sa maman, je fais aussi la surprise à Solenne d’aller la
chercher à la sortie de son école spécialisée pour lui offrir un goûter à
l’Élysée. Mes officiers de sécurité acceptent de bonne grâce de porter Solenne.
Depuis deux ans, nous restons en relation.
J’ai revu Solenne il y a dix jours, elle était folle de joie à l’idée
d’accueillir son handi-chien après deux ans d’attente. Elle est allée à
Alençon, avec son père, pour apprivoiser son nouvel ami, celui qui va l’aider
dans sa vie de tous les jours. C’est un compagnon à 15 000 euros, car le
dressage du chien et l’apprentissage mutuel coûte cher. Tout cela grâce aux
dons.
Comme première dame, je réalise au fil des
mois que j’ai un rôle à jouer dans l’appel à la générosité pour la prise en
charge du handicap. Le matériel est sophistiqué et ne peut pas être pris à 100
% en charge par la Sécurité sociale.
Je me souviens du fauteuil roulant électrique
de Théo, amputé des deux bras et des deux jambes à l’âge de six ans après une
méningite rarissime. Ou celui de son idole, Philippe Croizon, privé également
de ses quatre membres après une électrocution. Je vois cet homme à la
télévision et je l’entends à la radio. Ce héros m’épate par sa force : il a
traversé la Manche à la nage et s’apprête à relier les cinq continents. Nicolas
Sarkozy, quand il était Président, l’a décoré, il a besoin de notoriété pour
trouver les sponsors qui l’accompagneront dans son rêve.
Je tanne François pour qu’il le reçoive. Il
ne m’écoute pas. Alors je propose à Philippe Croizon de venir me voir à
l’Élysée, en insistant auprès de François pour qu’il passe à la fin du
rendez-vous.
Au bout d’une heure de discussion avec
Philippe, sa compagne et son agent, François nous rejoint, affable et souriant,
comme il sait le faire. Le soir, lors du dîner, je lui demande:
- Comment as-tu trouvé Croizon?
- Je n’aime pas les handicapés qui font
commerce de leur handicap.
Je reste bouche bée. Par quelle métamorphose
cet homme que j’ai connu sensible, capable de mots apaisants et tendres, a-t-il
pu devenir un bloc de métal, insensible et tranchant, ce cynique qui cherche la
phrase qui fait mal? Il sait le calvaire vécu par mon père, celui de Croizon
est bien pire. Je lui rappelle le montant de l’allocation adulte handicapé :
790 euros par mois. À l’époque, c’était encore moins et nous vivions à huit sur
ce maigre pécule, avant que ma mère ne trouve son emploi de caissière. Il ne
répond pas.
Son cerveau traite déjà mentalement un autre
dossier.
Je garde un lien avec Philippe Croizon qui,
lui, sait donner de sa force aux autres. Il prend toujours de mes nouvelles, se
soucie de moi. Ensemble, nous allons à Vichy soutenir Théo dans son
entraînement de natation. Comme son modèle, Théo veut devenir un champion et il
a choisi la voie paralympique. Il faut avoir rencontré ce jeune garçon de douze
ans pour comprendre ce qu’est un être hors norme, il a une détermination qui
dépasse l’imagination. Il est aujourd’hui trois fois vice-champion de France.
Oui, de beaux moments, j’en aurai vécus à
l’Élysée. Oui, des personnes magnifiques, j’en aurai rencontré comme première
dame. Mais rien ni personne en relation avec la politique. J’ai remercié
publiquement le personnel de l’Élysée quand j’ai été congédiée.
Des cuisiniers aux fleuristes, en passant par
les médecins et les maîtres d’hôtel, et bien d’autres, ils m’ont permis de
traverser bien des moments difficiles. J’ai une pensée particulière pour
Joseph, l’un des maîtres d’hôtel qui égayait mes journées. Et évidemment pour
toute mon ancienne équipe, si proche de moi, et moi d’elle.
Le Fort de Brégançon s’ouvre cet été au
public. Le Président n’ira pas y passer ses vacances d’après notre rupture.
Tous les médias en parlent et retracent l’histoire des vacances présidentielles.
Et voilà que ressurgit la fable des coussins que j’aurais commandés, il y a
deux ans, à notre arrivée à l’Élysée.
Cet été-là, François m’envoie en repérage
avec Stéphane Ruet, ancien photographe recruté par l’Élysée, pour que je lui
décrive l’endroit et savoir s’il existe une solution contre les paparazzis. Je
visite le port, le temps d’une demi-journée. À part l’installation de deux
paravents sur la plage, je ne demande aucun aménagement, aucun changement.
Dans les jours qui suivent, une rumeur
circule sur Internet et dans les journaux : j’aurais commandé des coussins et
du mobilier d’extérieur de luxe pour une facture de plusieurs dizaines de
milliers d’euros !
Nos premières vacances commencent avec cette
polémique. Le fantasme est irrésistible : une parvenue déguisée en
Marie-Antoinette qui dépense l’argent public au gré de ses caprices, c’est trop
beau pour être faux. À maintes reprises, je demande que l’Élysée démente cette
fable insensée qui me vise mais touche aussi le Président. Rien à faire.
François refuse de contrarier la presse même
quand elle transforme des ragots en pseudo-scoops. Il voit les informations
comme un fleuve qui charrie tout, le vrai et le faux, et qu’il ne sert à rien
de vouloir endiguer. Il préfère sentir les courants et jouer avec eux.
À l’Élysée, on me demande de prendre cette
histoire à la légère. Deux ans plus tard, je constate que le poison sourd
encore puisque la presse rapporte que l’Élysée aurait effacé les traces de ce
caprice après mon départ. Il faut bien trouver une explication au fait que les
visiteurs du fort ne trouveront rien, ni coussins hors de prix, ni mobilier de
jardin en bois précieux.
Ce mois d’août 2012 commence décidément mal,
puisque je dois subir la comédie de notre départ en train. Les vacances d’un "Président
normal" sont dramatiquement mises en scène par la communication de
l’Élysée devant des dizaines de caméras et de photographes massés sur les quais
de la gare de Lyon, devant notre TGV. Je trouve ça ridicule, je déteste cette
exhibition. Je n’ai été prévenue qu’à la dernière minute. Sur les photos, j’ai
d’ailleurs la tête des mauvais jours, les sourcils froncés et les traits figés.
Nos aspirations divergent : François est en
manque de bains de foule depuis son élection, alors que j’attends, enfin, un
peu d’intimité après deux ans de campagne politique. Le fort de Brégançon
permet d’être abrité lorsque l’on se tient à l’intérieur : le jardin et la vue
sont magnifiques. D’un coup, tout se calme et c’est délicieux. Même si les
pièces sont sombres, nous passons de très bons moments tous les deux.
J’ai apporté une vingtaine de livres en
prévision de ma chronique pour la rentrée littéraire. Chaque jour, François
reçoit des coups de fil de chefs d’État et des dossiers que lui apporte l’aide
de camp. Il travaille pendant des heures pendant que je lis. Nous sommes
heureux ensuite de nous retrouver.
Malheureusement, nous ne pouvons pas faire un
pas dehors sans être poursuivis par une horde de journalistes. Plusieurs fois,
je leur demande de nous laisser. François passe derrière en disant :
- Mais non, faites.
Il est toujours dans le halo de la campagne,
quand chacun de ses déplacements, dans une cour de ferme embourbée, un atelier
d’usine traversé au pas de course ou dans les allées d’un marché, était suivi
par une meute de caméras, de photographes et de journalistes qui recueillaient
avec fébrilité la moindre bribe de phrase du candidat. Mais il est désormais le
Président et donne l’image d’un homme qui passe son temps à la plage ou à se promener
en polo, suivi par une femme renfrognée. La réalité, pourtant est inverse : il
n’a cessé de travailler et nous avons enfin retrouvé des moments d’intimité
apaisée. Illusion des images…
En quittant le Fort par l’arrière en bateau,
nous réussissons à voler quelques moments et à échapper aux paparazzis, pour
visiter Porquerolles à vélo ou marcher sur les sentiers de Port-Cros, ces îles
magiques. Tous les Présidents avant François Hollande ont eu droit au repos. On
se souvient des images des Pompidou bronzés sur leurs transats, de François
Mitterrand en costume clair et canotier à Latche.
Il aurait suffi d’organiser une photo de
François à sa table de travail, dans le fameux bureau du Général de Gaulle pour
faire taire les mauvaises langues. En fin de séjour, François veut d’ailleurs
organiser une réunion sur le budget avec Jean-Marc Ayrault, Pierre Moscovici et
Jérôme Cahuzac. Le Premier ministre ne veut pas quitter sa Bretagne et François
n’insiste pas… Cette réunion aurait peut-être changé l’humeur chagrine de la
presse et atténué le mauvais pressentiment de l’opinion sur son début de
quinquennat.
Mais la politique serait si simple s’il ne
s’agissait que d’images.
La gifle est brutale : dès septembre 2012,
François décroche dans les sondages. Il y voit une relation de cause à effet.
Passant d’un extrême à l’autre, il décide de ne plus prendre de vacances, ni de
week-end. Il est depuis des années sous perfusion médiatique et se laisse
influencer par ce qui est écrit, dit, commenté.
C’est par les journaux que j’apprendrai
l’année suivante que nous ne retournerons pas à Brégançon, par eux encore qu’il
se plaindrait d’y avoir passé des vacances cauchemardesques. C’est toujours par
la presse que je découvre que nous ne passerons que quelques jours à la Lanterne
au cours de l’été 2013, en guise de congés.
L’année dernière, j’ai décidé d’emmener mes
enfants une semaine en Grèce, dans un hôtel que je réserve via un site de
vacances soldées. Je suis sans doute la première des premières dames à avoir
acheté des vacances à bas prix, alors que tous les dirigeants de la planète
proposent de prêter au Président français de somptueuses propriétés.
C’est après notre rupture, une fois hors de
l’Élysée et sans comptes à rendre, que je prends mes premières libertés avec
cette rigueur-là. J’accepte une parenthèse au soleil de l’île Maurice avec mes
amies Valérie et Saïda. Nous partons, hors saison, dans un bel hôtel pendant
huit jours. J’ai besoin de m’extraire de Paris, de me sentir protégée. J’ai
besoin d’un ailleurs. Je leur rends grâce : elles me font un bien fou à ce
moment-là.
Je sais ce que je leur dois, à elles et à
quelques-unes que je ne cite pas dans ce livre, parce qu’elles sont plus
tranquilles dans l’ombre. Je connais la force de l’amitié féminine et elle m’a
sauvée.
Les malentendus entre nous s’accumulent au
retour de Brégançon. Dès l’automne2012, je commence à m’interroger sur
l’éloignement progressif de l’homme que j’aime tant.
Je m’en ouvre à un ami, qui me répond :
- J’ai l’impression que son amour est lié à
sa cote de popularité.
La phrase est brutale, mais elle comporte une
part de vérité. Les primaires puis la campagne présidentielle ont été le sommet
de son existence. Dans les derniers jours avant le second tour, je me rappelle
que François marchait comme en lévitation, porté par la foule, habité par
l’énergie collective. Une fois élu, il tient à sa popularité comme à la
prunelle de ses yeux : elle lui rappelle la drogue dure des meetings et cet
élan qu’il incarnait.
À chaque nouveau sondage, je le vois se
décomposer. Et presque aussitôt se durcir dans ses rapports avec moi. Il a
besoin d’un coupable qui explique son décrochage. Cela ne peut pas être lui,
donc les autres et moi. Officiellement, il prétend que cela ne le touche pas,
c’est évidemment faux. Je deviens le paratonnerre de tout ce qui lui arrive.
Le chômage s’envole et j’en subis les
conséquences. À chaque couac de ministre, à chaque usine qui ferme, je ressens
une réplique : il se montre plus distant et plus cassant. Avec tout le monde.
Plus rien ne va. Pas même les menus qu’il choisit lui-même, ni le pain pas
suffisamment frais à son goût. Tout est de ma faute. Pendant des mois, sa cote
chute inexorablement dans les sondages d’opinion. Les premiers mois de son
quinquennat sont une succession de trous d’air. Depuis toujours, il me félicite
pour mon sens politique. Alors chaque soir, lorsque je le retrouve, j’essaie de
lui expliquer ce qui ne va pas à mes yeux en matière de communication ou de
politique.
Mais il ne veut pas entendre parler de ces
ratés. Il se ferme, s’énerve. Le décrochage est rapide et sans doute sévère.
L’image d’amateurisme fait de gros dégâts, l’accumulation de "couacs"
également. À ses yeux, Jean-Marc Ayrault commence à réunir tous les défauts de
la terre. Sauf celui de la loyauté. Mais y a-t-il encore quelqu’un qui trouve
grâce à ses yeux? Je n’entends que des critiques sur les uns et les autres.
Lorsqu’il évoque – déjà – Manuel Valls pour
remplacer Ayrault, je lui dis :
- Tu sais bien que si tu prends Valls, tu lui
donnes la voiture et la clé. Et il va se tirer avec. Si en 2017, tu es en état
de faiblesse, il exigera des primaires pour se présenter.
- Si je suis en état de faiblesse, je n’irai
pas.
- Mais si, tu vas te refaire et tu es
excellent en campagne!
Je continue alors à croire en lui.
Certains soirs, je prends de bonnes
résolutions. Je me promets de ne pas lui parler des problèmes de la journée. Je
cherche des sujets positifs et je n’en trouve pas, alors je me tais et j’évoque
des sujets de la vie de tous les jours. Peine perdue, il prend le relais et
attaque certains de ses conseillers, ou de ses ministres. Il perd sa
clairvoyance et sa lucidité, qui ont toujours été sa force jusque-là. Il ne
voit pas ce qu’il se passe. Il cloisonne tout, entre tout le monde. Il érige
des murs qui finissent par s’abattre sur lui.
J’ai le tort à ce moment-là de ne pas sentir
qu’il a besoin d’autre chose. Que son désarroi appelle du réconfort, de la
douceur. Il lui est plus agréable - et sans doute plus facile - de trouver
refuge dans les bras d’une actrice qui le trouve "magique" et le
dévore des yeux comme une jeune amoureuse.
Passer de la féérie de la campagne électorale
à l’aridité du pouvoir est un choc. Un samedi soir, quelques semaines après
l’élection, nous regardons ensemble à la Lanterne des images du concert de
Johnny Hallyday au Stade de France. Je remarque son regard, comme hypnotisé. Je
devine ses pensées.
- Ça te manque, non ?
Il acquiesce, avec un sourire. Lui et moi
savons ce dont il s’agit. J’ai suivi tant de campagnes électorales et je l’ai
accompagné à tant de meetings : les bains de foule, la chaleur des
acclamations, les salles parcourues de murmures et de rires, sa voix qui cajole
et emporte, la gestuelle des candidats… Je suis l’une des rares journalistes,
et parfois la seule, à l’avoir suivi à ses débuts. Jamais je ne me lassais de
ses discours.
Lorsque notre complicité s’est transmuée en
amour, il m’adressait en public des messages que moi seule pouvait comprendre.
À l’Élysée, François ne fait pas la
différence entre ceux qui sont à ses côtés pour lui et pour servir l’État et
ceux qui ne l’ont rejoint que pour leur propre carrière et pour se servir de
son influence. Je me méfie notamment d’Aquilino Morelle. Le conseiller spécial
est très spécial. Entre nous, le courant ne passe plus.
Encore directeur de campagne d’Arnaud
Montebourg lors des primaires, il vient se vendre à François rue Cauchy… Je
n’aime pas la duplicité.
Lorsque François est désigné, il devient
l’homme de ses discours, ou plutôt des brouillons de discours. À plusieurs
reprises, François le démolit devant moi lorsqu’il vient à notre domicile
pendant la campagne. Aquilino Morelle en est humilié et reporte sur moi son
ressentiment.
Une fois à l’Élysée, il s’empare du plus beau
bureau, de la plus belle voiture et affiche sa posture de petit marquis. On me
rapporte plusieurs témoignages sur ses méthodes et son comportement, notamment
à mon encontre. J’en parle à François, qui balaie ces confidences d’un revers
de main.
- Tu as des preuves ?
- Non, des témoignages.
Ça ne lui suffit pas.
En janvier, Aquilino Morelle s’est réjoui de
mon départ. Il a même participé à la rédaction du communiqué de répudiation en
dix-huit mots, bien dans son style de froid mépris. En mai, je me suis réjouie
à mon tour de sa démission forcée. Il s’est pris, tout seul, les pieds dans les
lacets de ses souliers faits sur mesure. Plus personne ne viendra les lui
cirer. Sa vanité l’a emporté.
Quand sort l’affaire Morelle, je ne suis plus
à l’Élysée. Bien que nous soyons séparés, j’alerte François sur ses
conséquences. Il ne voit pas la gravité de l’affaire.
- Tu peux continuer à t’aveugler sur Morelle,
comme tu l’as fait pour Cahuzac, ce seront les mêmes conséquences. Il me répond
qu’il ne s’agit que d’anecdotes.
– Si, pour toi, faire venir un cireur de
pompes à l’Élysée est une anecdote, c’est que tu as bien changé. Et je ne parle
pas de l’argent des labos.
Je ne suis sans doute pas la seule à le
mettre en garde, car il finit par comprendre et Aquilino Morelle quitte
l’Élysée dans la journée.
Pour l’affaire Cahuzac, le Président n’a rien
vu venir. C’est pourtant l’un des rares sujets pour lequel je suis montée
plusieurs fois au créneau, juste après les premiers articles. En vain, il ne
veut rien entendre. Il m’oppose toujours la même question :
- Tu as des preuves?
Non, évidemment non, je n’ai pas de preuves.
Mais j’ai des yeux et de la mémoire. Ma première alerte remonte à quelques
années plus tôt. J’anime alors une émission politique sur Direct8 et j’assiste
stupéfaite à un numéro de Jérôme Cahuzac face à Marine Le Pen.
Mon équipe et moi en sommes choqués : député
socialiste, il se comporte devant elle comme un adolescent devant une star
d’Hollywood, avec une déférence totale. Quelque chose ne colle pas. Et quand
Médiapart révèle que son compte en Suisse avait été ouvert par un ami de sa
famille, un avocat d’extrême droite proche de Marine Le Pen, les pièces du
puzzle s’emboîtent.
Je lis les articles, j’écoute sa défense, il
y a quelque chose de dissonant. Un dimanche de décembre, alors que nous
déjeunons chez le couple Valls, la conversation se porte sur le ministre du
Budget et son compte en Suisse.
- C’est terrible pour lui, il ne dort plus,
remarque Manuel Valls.
Je lui réponds :
- S’il ne dort pas, c’est qu’il n’a pas la
conscience tranquille.
- Ça n’a rien à voir, là on touche à sa
dignité.
Manuel Valls aurait pu choisir un autre mot
que "dignité". Le débat sur le mariage pour tous alimente alors la "fachosphère".
Sur Internet, l’extrême droite est remontée à bloc, je me fais insulter à
longueur de temps. Donc la dignité de Cahuzac ne m’émeut pas autant que les
autres convives.
- Et moi? Quand je me fais traiter de
première pute de France, on ne touche pas à ma dignité?
D’une même voix, François et son ministre de
l’Intérieur se récrient :
- Ça n’a rien à voir.
Non, rien à voir, lui est un homme politique
drapé dans son honneur et moi une femme sans statut, une poupée vaudou que l’on
peut insulter et traîner dans la boue. Je ne relève pas. Je suis convaincue que
Jérôme Cahuzac va tomber. Je persiste :
- Je suis sûre qu’il ment.
Chacun reste sur ses positions. Les deux
hommes le couvrent parce qu’il est l’un des leurs, un politique et un ami.
Manuel Valls finira par lâcher à son propos :
- On tient, on tient, jusqu’au moment où on
ne tient plus.
Deux semaines plus tard, alors que nous
sommes tranquilles rue Cauchy, Jérôme Cahuzac demande à voir François en
urgence. Il débarque dans l’heure, je lui ouvre la porte de l’appartement. Il
est nerveux et sans voix. Je lui propose un thé au miel et au citron, qu’il
accepte. Je le lui sers et me retire dans notre chambre pour les laisser en
tête-à-tête. Au moment de son départ, je reviens le saluer. Je referme la porte
et questionne François :
- Que voulait-il ?
- Rien de spécial.
- C’est impossible, il ne vient pas déranger
le Président un dimanche, juste pour prendre le thé.
- Il s’attend à ce que d’autres éléments
tombent.
Je n’en apprends pas davantage. Mais François
perd l’occasion de sceller son sort à ce moment-là, de devancer l’événement.
Lorsque, deux mois et demi plus tard, le 19 mars2013, le parquet de Paris
annonce l’ouverture d’une instruction judiciaire contre X pour blanchiment de
fraude fiscale, Jérôme Cahuzac démissionne.
Le choc est violent pour François. Est-il
vraiment resté incrédule jusqu’au bout?
Pourquoi n’a-t-il pas tranché dans le vif dès
la visite de Jérôme Cahuzac? Il n’aime pas les affaires de police, les dossiers
et les rumeurs. Peut-être n’avait-il pas envie d’y croire.
Lorsque je le retrouve, j’ai droit à sa
phrase rituelle :
- Tu avais raison, mais comment avais-tu vu
qu’il mentait?
Je ne comprends pas son aveuglement ou sa
naïveté. Pourtant je me suis laissée abuser à mon tour par les mensonges de
François, "les yeux dans les yeux". Son regard planté dans le mien.
Chacun voit ce qu’il veut bien voir.
L’affaire Cahuzac est dévastatrice. François
se ferme comme une huître. Personne ne parvient à le sortir de cet état de
sidération. Ses plus proches conseillers m’appellent à l’aide. Ils ne savent
plus comment l’aider à rebondir. L’un de ses collaborateurs m’avoue ne plus en
pouvoir de ce président qui travaille en "copie cachée". Avec moi,
c’est la même chose, il s’enferme de plus en plus dans le mutisme et l’opacité.
J’ai le sentiment d’être un meuble. Et encore. Sa cote décroche à nouveau
brutalement. Il envisage un grand remaniement et le départ de Jean-Marc
Ayrault. Tout le gouvernement est recomposé dans son esprit, avant qu’il change
d’avis, encore une fois. La décision durable n’existe pas chez lui.
Il lui faut du temps pour sortir de cette
période noire. L’Élysée est devenu un enfer. Les premières semaines après
l’élection, j’avais eu envie de participer à tous les événements.
C’est un rêve de journaliste : traverser le
miroir. L’excitation m’a passée. Je ne mets quasiment plus les pieds aux
remises de décorations. Je prends plus de temps pour ce qui me tient à coeur :
l’humanitaire, les enfants et le social. Le jeu des conseillers, les luttes
d’influence, les médisances, je sais désormais comment ça marche. Ça me suffit.
Et François n’a pas envie que je trouble ce jeu-là, ni que je l’accompagne en
public.
Pour être honnête, il connaît parfois un
regain de tendresse, parce qu’il me trouve belle, ce jour ou cette heure-là. Il
me regarde à nouveau avec ses yeux étincelants, il me prend la main dans un
moment furtif, comme avant. Notre passé lui revient-il soudain à l’esprit ?
Jamais il n’a pu douter de ma sincérité et de ma fidélité. Ces moments de grâce
revenue me comblent. Je chasse les mauvais souvenirs, je les attribue à la
pression, au poids des responsabilités. Il travaille comme un fou, le soir et
le week-end, sans répit.
Enfin, c’est ce qu’il me dit.
Et puis sans prévenir, il peut redevenir
odieux. Comme ce soir de septembre 2013.
Nous dînons devant mon bureau, dans le
jardin, presque au pied du bonsaï géant que Bernadette Chirac a offert à son
mari pour son anniversaire. Le samedi suivant, François doit se rendre aux jeux
de la Francophonie à Nice. J’aimerais l’accompagner.
- Je ne vois pas ce que tu viendrais y faire,
me rétorque-t-il avec méchanceté.
- C’est un samedi soir, il y aura un
spectacle, nous pouvons y être ensemble.
- Tu n’as rien à y faire, c’est non.
Je sens que cela n’est pas négociable pour
lui. Je ne comprends pas. Non seulement il ne cède pas d’un pouce mais il
avance même son départ, pour être sûr de partir seul.
Lorsque je devine son stratagème, j’appelle
sa chef de cabinet pour lui dire que je vais être du voyage. La colère de François
redouble.
- Je préfère annuler que d’y aller avec toi.
J’insiste. Il prétexte une visite chez son
père et son frère.
Raison de plus pour que je l’accompagne.
- Tu m’élimines de ta vie publique et
maintenant de ta vie privée, que me reste-t-il?
Il se tait, buté. Pas une seconde je
n’imagine qu’il va rejoindre une autre femme. Je suis secouée par une crise de
désespoir et je me réfugie sous la couette. Il part en me voyant dans cet état.
Je reste seule. Pris d’un accès de remords, il me propose par téléphone de le
rejoindre dans la soirée avec un autre avion. C’est moi qui refuse.
Aujourd’hui, ces souvenirs me mordent alors
que je sais son infidélité. Je revisite les mois, les semaines. Je comprends ce
que je n’ai pas voulu voir, ou qu’il m’a dissimulé avec cette science du
mensonge qu’il cultive depuis si longtemps. Dehors, c’est l’été, je me sens
comme une terre brûlée. Je dors beaucoup, guettant le sommeil comme une
bénédiction. Dormir sans rêver, sans la douleur qui creuse son sillon, sans la colère
qui me ravage, le manque qui me dévore… Je me recouche le matin et même parfois
l’après-midi.
Six mois déjà.
Chaque jour, François me supplie de le voir,
de tout recommencer comme avant.
Chaque jour, il m’envoie des messages me
disant qu’il m’aime, il propose que nous nous affichions ensemble. Je refuse
toutes ses suggestions. Il n’y aura plus jamais d’avant. Je me barricade dans
mon refus de le revoir. Je redouble de fermeté et lui de douceur. Trop de
mensonges, trop de trahisons, trop de cruauté. Je dois tenir. Faire sans lui.
Vivre sans lui. Penser sans lui. Aimer sans lui. J’aurais pu décider de le
croire et accepter sa proposition. Revenir par la grande porte. J’aurais pu
savourer une revanche sur tous ceux qui s’étaient réjouis de mon départ.
J’aurais eu quelques jours d’euphorie, et après ?
Quelle aurait été ma vie sur le champ de
cendre de nos amours brûlées? Dans cet éphémère, je préfère la noirceur à la
griserie. J’aurais pu récupérer "l’aile Madame". Au lieu de ça, j’en
ai désormais deux : deux ailes pour reprendre mon envol.
Je retrouve mes amis du Secours populaire. Il
n’y a rien de mieux pour me sortir de ma léthargie et me redonner l’envie
d’aller de l’avant. Nous préparons les soixante-dix ans de ce mouvement, issue
de la Résistance. J’aime sa philosophie, j’aime ses dirigeants. Julien
Lauprêtre est à la tête du "Secours pop’" depuis bientôt soixante
ans.
Je l’appelle "mon Président". Notre
rencontre date d’octobre 2012. À l’époque, je commence à remettre timidement
les pieds à l’Élysée, après la série de livres sur moi. La lettre d’excuses de
Jakubyszyn, le coauteur du plus atroce de ces ouvrages, n’arrivera que des mois
plus tard. Elle n’effacera rien du mal qu’il m’a fait, des ravages de ses
propos diffamatoires.
Je ne sais pas encore quoi faire de ce rôle,
à la fois beau et empoisonné, de première dame. Comme compagne du Président, je
reçois beaucoup de cadeaux, le plus souvent des produits de beauté luxueux.
J’ai envie de les donner à des femmes qui vivent dans la précarité. Mais il n’y
en a pas suffisamment pour que ce don soit intéressant. Je sollicite donc de
grandes marques, qui jouent le jeu. Mon bureau est vite envahi de cartons.
François me demande même si j’ai décidé
d’ouvrir une PME.
J’appelle alors le Secours populaire, en leur
disant que j’ai une proposition à leur faire.
Julien Lauprêtre vient avec trois de ses
collaborateurs. Il me raconte d’abord son incroyable parcours, l’histoire du
Secours populaire. J’appréhende sa réaction quand il va connaître mon idée,
mais je me lance.
Il est enthousiaste :
- C’est exactement ce que nous voulons,
redonner de la dignité aux gens. Pourquoi ne venez-vous pas les distribuer
vous-même ?
Je lui explique que je ne cherche pas à me
mettre en avant, et que depuis mes débuts douloureux, je fuis la lumière des
caméras. Il me convainc de m’engager et je lui dois beaucoup. Ce jour-là,
Julien Lauprêtre m’aide à me remettre en marche.
Loin des médias, je vais apporter ces
produits de beauté dans quatre foyers. Je rencontre des femmes isolées avec
leur enfant, certaines sont venues se mettre à l’abri parce qu’elles ont été
battues. Mes parfums et mes rouges à lèvres apparaissent comme bien peu de
choses dans ces vies de misère, mais ils apportent ce superflu qui parfois
permet de ne plus baisser les yeux.
Je me souviens du premier bâton de rouge à
lèvres un peu raffiné que je me suis offert, du sentiment de féminité qu’il m’a
donné. Jusque-là, j’empruntais ceux de ma mère ou de ma grand-mère, mémé
Simone, à qui je prenais aussi une poudre de riz dont je n’oublierai jamais la
bonne odeur, malgré la marque bas de gamme. Ma petite grand-mère, qui nous a
élevés aux côtés de mes parents, n’était qu’une simple couturière avec ses
doigts experts, mais elle était tellement coquette. Je porte toujours certains
de ses tricots. J’ai précieusement conservé la layette de mes enfants qu’elle
avait réalisée au crochet. J’ai encore le goût de la pastille Pulmoll que nous
venions régulièrement lui quémander à la porte de sa chambre.
Ces souvenirs me rapprochent de ces femmes.
J’aurais pu être une enfant du Secours populaire si ma grand-mère n’avait pas
mis du beurre dans les épinards avec ses travaux d’aiguille. Nous avons eu la
chance de partir en vacances chaque année au bord de la mer. Tant d’enfants ne
l’ont pas.
En vingt mois passés à l’Élysée, mon meilleur
souvenir reste d’ailleurs ma sortie à Cabourg avec… cinq mille enfants du
Secours populaire. Je fais le voyage en car avec la fédération de
Clichy-la-Garenne. Nous partons à 7 heures du matin. Au total, cent vingts cars
quittent l’Île-de-France pour rejoindre la station balnéaire de Marcel Proust.
Le départ est calme, les enfants dorment à moitié. Après la pause en-cas de
compotes et de brioches sur l’autoroute, dans une mêlée de casquettes jaunes,
rouges, bleues, vertes
- chacune correspondant à un département -,
l’excitation monte dans le car. Avant même d’entrevoir la mer pour la première
fois, certains petits découvrent l’élégance des villas. J’entends une voix
émerveillée :
- C’est beau ici, ils ont même une maison par
famille!
Nous sommes loin des cités dont la plupart ne
sont jamais sortis. Un autre petit garçon me confie :
- J’aimerais tellement revenir avec ma mère,
qu’elle voit ça aussi.
Ce jour-là, je perçois la véritable misère en
France. Je remarque des enfants qui cachent leur sandwich pour le rapporter et
le partager chez eux. Je découvre des petits qui n’ont pas de maillot de bain
et portent des vêtements usés jusqu’à la corde.
Avant de partir, je me demandais si une
journée de bord de mer n’était pas dérisoire.
Je comprends mon erreur. Une journée de
bonheur, rien qu’une journée, leur permet d’ouvrir leur regard, de connaître un
autre horizon que celui de la cité, et à la rentrée, ils pourront raconter, eux
aussi, ce qu’ils ont fait d’extraordinaire pendant les vacances.
Je suis aussi heureuse qu’eux, en ce 28 août
2013. François Hollande n’a pas voulu prendre de vacances, mais je l’ai reçue
ma JOV, la Journée des Oubliés des Vacances!
Les enfants ne connaissent ni mon nom, ni mon
visage, mais ils ont été informés de mon rôle. Filles et garçons viennent à ma
rencontre.
- C’est vrai que tu es la femme du Président?
Et tu viens nous voir?
Sans le Secours populaire, ils seraient les
oubliés tout court, ceux à qui on laisse tellement peu de chances de s’en
sortir, enfermés dans leur tour de banlieue, qui borne leur horizon. Ceux que
l’on relègue hors les murs, hors la ville, hors la vie.
Je relève le bas de mon pantalon pour goûter
l’eau de mer. Entre la cohue des caméras et des enfants, je suis trempée, je
risque même d’un cheveu de me retrouver entièrement à l’eau. Je reprends à
peine mon équilibre qu’une petite fille fend le mur humain pour se jeter dans
mes bras.
- Je te cherche partout depuis ce matin.
L’enfance est parfois le temps des
résolutions que rien n’arrête. Houssainatou ne me lâche plus la main de la
journée, transgressant les règles, car chaque fédération doit rester dans son
espace. Le soir, nous avons du mal à nous quitter. Je n’ai pas son nom de
famille, mais elle me colle sur toutes les images.
Au retour, je veux lui envoyer une photo et
un mot. Il nous faut mener une petite enquête. Je lui écris :
- Tu m’avais cherchée sur toute la plage. Moi
je t’ai cherchée dans toute l’Île-de-France.
Elle me répond une très belle lettre. Six
mois plus tard, elle vient à l’Élysée pour Noël avec d’autres enfants du
Secours.
Nous terminons la journée à Cabourg avec les
bénévoles autour d’un vin rouge saucisson.
C’est cette gauche-là que j’aime, celle dont
je suis issue. Puis, avant de reprendre la route pour Paris, avec mon équipe de
l’Élysée nous nous offrons une petite pause, car nous n’avons pas pu toucher à
la moindre nourriture tellement les sollicitations étaient nombreuses. Dans un
petit restaurant, nous dévorons un menu camembert chaud-frites-andouille. Ça
existe ! Quelle belle journée… Même si le lendemain, je découvre partout sur
mon corps des hématomes : souvenirs des bousculades et des vives embrassades.
Après ma rupture avec François Hollande, le
Secours populaire ne m’oublie pas.
L’équipe dirigeante m’envoie des messages et
les enfants des dessins. Nous avons beaucoup de projets ensemble. Je retourne
cette année avec les enfants à Ouistreham.
J’entraîne désormais mon amie Saïda dans ce
bénévolat. Elle aussi aurait pu être une enfant du Secours populaire de Roubaix
où elle est née. Nous partageons le même enthousiasme. Nous avons eu la chance
de nous en sortir.
Être aux côtés de ces petits Français ne
m’empêche pas de voir au-delà de nos frontières, là où le drame et la violence
s’ajoutent à la misère. Peu m’importe la nationalité d’un enfant qui souffre.
Chaque jour, je tente d’agir contre l’oubli des jeunes filles nigérianes
enlevées par Boko Haram : elles sombrent dans l’indifférence générale.
Elles sont pourtant le symbole de
l’oppression des femmes dans le monde. Aujourd’hui, elles n’intéressent plus
personne. Ni les grands de ce monde, ni les stars offusquées d’un jour. On
laisse faire, comme on a laissé les femmes de République démocratique du Congo
se faire violer par milliers.
En deux ans, je suis allée trois fois en RDC.
Je découvre la tragédie des femmes de ce pays dans l’hôpital du docteur Mukwege
à Bukavu dans le Sud-Kivu, là où les femmes sont systématiquement agressées.
Elle sont violées dans chaque village, sur chaque piste. C’est dément comme un
enfer peint par Jérôme Bosch, dans un décor tropical. Il n’y a pas de
distinction d’âge, pas de coup de folie. Des hommes en armes massacrent
systématiquement leur appareil génital pour les empêcher d’enfanter. Ils
utilisent le viol comme une arme de guerre.
Jamais je n’oublierai le témoignage de cette
grand-mère de soixante-dix ans qui n’osait plus se rendre aux champs après
plusieurs viols. Ni celui de cette femme de trente-cinq ans, abusée par
plusieurs hommes devant ses enfants et son mari assassiné ensuite. Comment
effacer de ma mémoire les mots et les larmes de cette jeune fille de dix-huit
ans, violée, un couteau planté dans le pied pour qu’elle ne s’échappe pas? Sa
petite fille, de deux ans à peine, l’enfant du viol, elle-même violée.
J’entends encore ses hurlements, lorsque sa mère s’est mise à la déshabiller
pour me montrer ses plaies.
Pourtant aguerri et tout à son combat, le
docteur Mukwege a la voix qui tremble quand il évoque la recrudescence de viols
d’enfants. On sent sa lassitude lui qui, depuis vingt ans, répare les femmes
déchirées à coups de tessons de bouteille introduits dans leur vagin. Quand ce
n’est pas avec des armes. Comme toutes les photos qui témoignaient de mes
actions humanitaires, les visages de ces femmes ont été gommés, en un seul
clic, du site de l’Élysée, mais elles vivent encore en moi.
Le médecin congolais ne peut vivre sans
protection, après avoir échappé à deux tentatives de meurtre. Dans un pays en
guerre civile, dénoncer un crime est un crime.
Les femmes n’osent pas témoigner.
Denis Mukwege m’a été présenté par Osvalde
Lewat, l’épouse de l’ambassadeur de France à Kinshasa. C’est une ancienne
journaliste, réalisatrice et photographe de talent, nous nous sommes immédiatement
senties complices. Elle soutient alors l’association VTA qui recueille des
jeunes filles de la rue, chassées de chez elles car suspectées d’être enfants
sorciers, parfois suppliciées. L’association leur permet d’échapper aux
violeurs.
Alors qu’elles étaient réunies dans les
jardins de l’ambassade, j’ai entendu l’une d’entres elles chanter d’une voix
extraordinaire : "Non, non, nous ne sommes pas enfants sorciers".
Presque toutes les jeunes filles pleuraient ; la musique sublimait leur
douleur. La délégation, le personnel de l’ambassade, les journalistes présents,
l’émotion les parcourait tous comme une vague.
Je suis allée chercher François, je voulais
qu’il écoute cette chanson. La jeune fille a recommencé. Le cliché de cet
instant est paru à de nombreuses reprises. Nous sommes sur un banc à côté de
deux petites filles. François a le regard dans le vide, il est ailleurs.
Où?
Quelques mois après ma première visite en
RDC, alors que j’accompagne François Hollande pour le sommet de la
Francophonie, Osvalde me propose de rencontrer le docteur Mukwege.
Immédiatement, je suis impressionnée par le fluide que dégage cet homme à la
prestance magnifique. Son visage semble sculpté par l’humanité dont il fait
preuve.
Il me demande de l’aide. Il ne veut pas d’argent,
mais un relais pour que l’opinion sache que des dizaines de milliers de femmes
sont victimes de crimes sans que personne ou presque ne bouge. Il pense que ma
voix peut aider. Je lui promets d’agir. Nous publions une tribune dans Le Monde
signée par de nombreuses personnalités. Avec la fondation Danielle-Mitterrand,
nous envoyons quatre médecins français, dont le docteur Crezé qui l’a formé à
Angers, pour renforcer l’enseignement dans son hôpital. Quatre médecins
congolais sont ensuite accueillis au CHU d’Angers durant quatre mois.
Je me rends avec le docteur Mukwege devant le
Conseil des droits de l’homme pour un side event, un événement parallèle pour
plaider la cause des femmes congolaises. Pour la première fois, je fais un
discours, je m’adresse à un parterre d’ambassadeurs et de responsables
associatifs. Ma voix est mal assurée. Je recommence à New York, cette fois à
l’ONU, devant les ministres des Affaires étrangères. Ma voix tremble toujours.
C’est ce que j’ai vécu de plus impressionnant.
Je fais intégrer le docteur Mukwege à la
délégation française pour qu’il puisse rencontrer le Président dans l’avion qui
rentre à Paris, tandis que je reste vingt-quatre heures de plus à New York à
l’invitation du ministre des Affaires étrangères anglais. Je réussis à voir
François avant son départ pour l’en avertir. Il ne me pose pas une question sur
ce que je viens de faire. Nicolas Sarkozy était venu écouter Carla. Je n’en
demande pas tant, mais son indifférence une fois de plus me glace.
Le 6 décembre 2013, je poursuis le combat en
faveur des femmes violées de RDC en réunissant les épouses des chefs d’État
africains qui se sont retrouvés à Paris pour un sommet sur la sécurité. Nous,
nous parlons des violences faites aux femmes pendant les conflits. Avec Osvalde
et Arnaud Sélignac, nous avons réalisé un film coup de poing que nous
diffusons. Près de vingt-cinq épouses sont présentes à notre "sommet de
femmes". Des victimes arrivent de Centrafrique et de Lybie pour témoigner.
Nous signons une charte nous engageant à lutter contre ces violences, que je
veux faire signer par toutes les premières dames du monde. L’épouse du Premier
ministre finlandais et celle du japonais la paraphent aussi. Mais Nelson
Mandela meurt ce jour-là. C’est un événement planétaire. Logiquement, la presse
ne relaie quasiment pas notre événement.
Le soir, lors du dîner officiel en l’honneur
des chefs d’État africains, les épouses font l’éloge à François de ce que nous
avons organisé. Il me regarde avec des yeux ronds, il semble découvrir la
chose…
Première dame n’est pas un statut, c’est un
rôle incertain et flou, que chacune habite à sa manière. Jour après jour,
j’apprends à trouver ce qui me convient, ce qui ne déclenche pas de polémiques
ou du moins pas trop. J’aime me souvenir de cette journée fériée que nous avons
passée avec mon équipe à remplir des cartons de livres et de jouets Écoiffier
pour le Mali. Nous en avions récolté beaucoup, des dizaines et des dizaines de
kilos que l’Armée française acceptait jusqu’à Bamako et Gao. Les opérations
militaires sur place s’intensifiaient et il devenait déraisonnable d’aller sur
le terrain.
Ce jour-là, Catherine, Marina, Monique,
Carole et moi, sommes à genoux à même le sol, dans "le couloir Madame"
et dans une joyeuse ambiance. Je ne suis pas certaine qu’une autre première
dame avant moi ait été vue dans cette posture. Les gardes républicains n’en
reviennent pas et nous proposent leur aide. Nous avons réparti soigneusement
les dons en fonction des destinataires : écoles, pouponnières, etc.
Avec mon équipe, nous traversons aussi des
drames et connaissons des échecs. Je reçois notamment une demande de la Chaîne
de l’espoir, cette association qui opère le cœur d’enfants du monde entier. Je
rencontre plusieurs fois les professeurs Alain Deloche et Éric Cheysson, qui me
plaisent immédiatement pour leur engagement et leur enthousiasme. Nous
cherchons des fonds ensemble afin d’ouvrir une antenne de chirurgie cardiaque
pour les enfants à Bamako. Notre but est presque atteint quand les photos du
scooter présidentiel paraissent. Je ne sais pas ce que notre projet est devenu.
Je dois à la Chaîne de l’espoir l’un de mes
souvenirs les plus durs, sans que ses responsables y soient pour quelque chose,
évidemment. Un matin de novembre 2013, une urgence tombe. Un enfant malien,
prénommé Lamina, a besoin d’être opéré le plus rapidement possible, sans quoi
il perdra la vie. Il n’a ni visa ni moyen de transport. La Chaîne de l’espoir
fait appel à moi. Je me tourne vers le chef-médecin militaire de l’Élysée qui participe
à nos missions humanitaires. En moins de vingt-quatre heures, tout est réglé,
pour une opération à Necker deux jours plus tard. J’ai l’impression d’avoir une
baguette magique entre les mains qui va nous permettre de sauver la vie d’un
enfant.
C’est irréel et merveilleux.
Lamina est opéré. Son père l’attend en
France, mais sa mère reste au Mali. Quarante-huit heures plus tard, des
complications interviennent. Lamina tombe dans le coma et meurt. Je me sens
responsable de sa mort. Les médecins m’assurent que si Lamina était resté au
Mali, l’issue aurait été fatale également. Mais je ne me pardonne pas que cet
enfant ne soit pas mort dans les bras de sa mère. Je pense à cette femme à qui
nous avons renvoyé un cercueil alors qu’elle nous a fait confiance.
J’ai soudain la tentation de tout arrêter,
tant je me sens impuissante et désespérée.
Mon équipe fait bloc pour me remonter le
moral. Les médecins savent également trouver les mots. Ils ont l’expérience de
ce genre de situation. Moi pas. Je ne suis pas préparée.
Être première dame, c’est parfois constituer
un dernier recours. Un soir, alors que je suis seule chez nous, une jeune femme
m’interpelle sur Twitter. Je lui réponds. Je perçois sa détresse et lui demande
son numéro de téléphone. Je l’appelle. Au bout de la ligne, une voix à peine
audible me répète "je veux en finir". Je n’arrive pas à instaurer un
dialogue. Je lui propose de m’expliquer par écrit ce qu’elle n’arrive pas à me
dire et lui donne mon adresse mail.
Je ne reçois que des bribes de phrases,
toujours sur le même mode. J’ai ses coordonnées, je les transmets à mon chef de
cabinet Patrice Biancone en lui demandant de faire intervenir un médecin ou les
services sociaux de l’Élysée. Dans nos échanges, elle m’a transmis l’adresse où
elle se trouve. Cette professeure reconnue a échoué dans un hôtel bas de gamme
de banlieue. Le lendemain, elle m’envoie un mail terrible :
"Merci pour tout, Valérie, je vous dis
adieu."
Avec Patrice, nous intervenons auprès de
l’hôtel pour qu’il force sa porte. Elle est inanimée. Les pompiers peuvent la
sauver in extremis, bien qu’elle ait avalé un impressionnant cocktail de
détergents, de médicaments et d’alcool. Elle reste hospitalisée trois mois.
Ironie du destin, quand je me retrouve
quelques mois plus tard à mon tour alitée, elle reprend contact avec moi, pour
me soutenir. Nous échangeons régulièrement. Mais je me suis souvent interrogée.
N’ai-je pas commis une erreur en attrapant sa bouteille à la mer? Serait-elle
passée à l’acte si elle n’avait pas su que j’étais à son écoute? Comment savoir?
Première dame, c’est être confrontée à toutes les situations.
Mon cabinet, tant décrié par certains car
financé par les fonds publics, n’a pas chômé, bien qu’il soit nettement plus
réduit et que son coût soit largement inférieur aux cabinets des précédentes
premières dames. Pendant deux ans, nous recevons des demandes innombrables.
Sans arrêt. Sur tous les terrains, même les plus inattendus. Le personnel de la
Présidence me sollicite même pour des requêtes qui relèvent d’une DRH. Ils ont
compris que j’étais de leur côté.
Si les associations ont toujours vu l’utilité
de mon rôle, l’opinion ne m’a pas fait de cadeau. Aux yeux de nombreux
Français, depuis le premier jour, je suis illégitime, j’ai pris la place d’une
autre, au nom prédestiné, à la figure de madone. Sous le feu permanent des
chaînes d’information et des réseaux sociaux, les procès d’intention ont
jalonné mon voyage à l’Élysée. Régulièrement je découvre que je suis convoquée
chez le juge pour détournement de fonds publics. Rien n’est vrai. Avec le
temps, selon la formule consacrée, le cuir se tanne, le cœur se bronze. Mais
ceux qui vous diront être indifférents à l’impopularité mentent.
J’ai ainsi reçu comme un coup de poignard les
quelques secondes volées lors d’un déplacement du Président à Dijon, en mars
2013. Ce voyage de deux jours est une idée de son équipe pour permettre au
Président de renouer avec les Français, alors que sa cote dans les sondages
d’opinion est en chute libre. C’est un fiasco pour lui, et une séquence d’une
extrême violence pour moi. Une femme âgée l’aborde dans la rue pour lui dire :
- Ne vous mariez pas avec Valérie, nous, on
ne l’aime pas.
Ce n’est pas très délicat, mais c’est sa
liberté. Sa flèche n’est rien à côté de l’éclat de rire de François….
Mon Dieu, comme je lui en ai voulu à cet
instant ! Incapable, par lâcheté, de répondre par une phrase de soutien, un mot
gentil d’esquive comme il sait si bien le faire. J’en pleure devant ma
télévision. Moi qui ne laisse jamais passer une attaque méprisante ou
injurieuse contre lui, il se moque du sort qui m’est réservé et cherche d’abord
à préserver son propre capital de sympathie, qui fond à vue d’œil.
Un dimanche d’hiver, alors que nous nous
promenons sur les quais près de chez nous, François se fait insulter à deux
reprises. Il doit me retenir par le bras pour m’empêcher d’aller demander des
explications. Nous rentrons dans un silence de mort. Il n’y a plus eu de
promenade par la suite. Il ne supporte pas ces attaques frontales. Il sait
aussi qu’à tout moment, la fille de la ZUP peut surgir en moi. Comme ce jour
avant l’élection où je lance "Viens-le dire là, connard!" à un homme
qui venait d’agresser verbalement François.
Six mois plus tard, l’affaire Leonarda fait
partie des quatre ou cinq moments du quinquennat qui entament durablement le
crédit du Président - et j’y joue un rôle, bien qu’il reste mineur. En cette
rentrée 2013, je choisis de prononcer la dictée ELA dans l’école de mon
enfance, à Angers. La directrice accepte. Deux de mes anciennes institutrices
font le voyage pour l’occasion. L’une d’entre elle a énormément compté pour
moi. Elle était belle et elle me fascinait, je voulais lui plaire et lui
ressembler. C’était il y a presque quarante ans…
À mon époque, l’établissement était en ZUP,
il est désormais en ZEP. L’école Paul-Valéry accueille beaucoup d’enfants de
réfugiés dont un grand nombre ne parlent pas bien le français. Je suis
accompagnée de l’équipe d’ELA et d’un petit garçon lourdement handicapé. Ce
jour-là, l’affaire Leonarda agite les médias, des groupes de lycéens prennent
sa défense. Je m’attends évidemment à une question. Je prépare ma réponse afin
qu’elle ne prête pas le flanc à la polémique, avec une formule balancée :
- L’école est un lieu d’intégration, pas
d’exclusion, comme elle doit l’être pour les enfants handicapés.
La deuxième partie de ma phrase n’intéresse
personne et ne sera pas reprise. J’ajoute que Leonarda n’est pas responsable
des actes de son père. Aucun enfant n’est comptable des fautes de ses parents.
J’ai été choquée que la police ait fait descendre cette enfant de son bus
scolaire devant ses camarades.
Je suis aussitôt accusée d’ajouter de l’huile
sur le feu. La colère de François me saisit comme une gifle. Il ne veut même
pas me voir, à mon retour, mais j’insiste pour qu’il trouve un moment de libre
pour que l’on puisse en parler. Il vient et me reproche d’être intervenue avant
lui. Je suis surprise.
- Parce que tu comptes t’exprimer à propos de
cette histoire ?
- Rien n’est encore décidé, mais oui, je
parlerai sans doute demain.
Cela ne me semble pas être une bonne idée
mais je n’ose plus rien dire. À ce moment-là, le Président n’a pas encore fait
son choix : la famille doit-elle être expulsée ou rester ?
Il n’en sait rien. Il a une guerre à régler
entre Manuel Valls et Jean-Marc Ayrault.
Timidement, je propose une solution.
- Et la petite, elle ne peut pas finir sa
scolarité en France dans un pensionnat, comme c’est le cas pour les mineurs
isolés ?
- Non, ça c’est impossible, me répond-il en
haussant les épaules.
Le lendemain matin, il n’a encore pris aucune
décision. Au moment où je pars à la Lanterne faire du vélo, je vois arriver par
le jardin les véhicules de Jean-Marc Ayrault et Manuel Valls. Je pédale plus
longtemps ce jour-là. En prenant ma douche, au retour, j’allume la radio. Il
est presque 13 heures. J’apprends que François va s’exprimer. Il ne m’a pas
prévenue.
Je me dépêche pour allumer la télévision.
J’ignore totalement ce qu’il va dire. À ma grande stupéfaction, je découvre
qu’il retient ma proposition, qu’il jugeait encore idiote la veille. En fait,
ce n’est pas un choix qu’il fait mais encore une façon d’esquiver le duel entre
le Premier ministre et le ministre de l’Intérieur.
C’est le tollé. Les politiques et les éditorialistes
tombent à bras raccourcis sur le Président. Sa proposition d’accueillir
Leonarda n’est pas comprise, elle est perçue comme un acte de faiblesse.
Pourtant, protéger les enfants me paraît une décision courageuse.
Et même si c’est impopulaire, je lui suis
reconnaissante de sa proposition.
Un mois plus tard, je dois remettre le prix
de la fondation Danielle-Mitterrand et prépare un discours qui reprend les
actions que j’ai menées en son nom. À la fin du texte, je lui rend hommage en
imaginant ce que la femme du premier Président socialiste aurait dit en 2013 si
elle était toujours parmi nous : "Danielle Mitterrand aurait-elle gardé le
silence devant le drame des femmes violées en RDC ? Danielle Mitterrand
aurait-elle gardé le silence devant le drame syrien et ses réfugiés?". Je
termine mon discours par un "Je ne me tairai plus", en lien avec la
campagne de soutien aux femmes violées dont le nom est "Rompre le silence".
L’AFP fait fi de la teneur du discours sur
l’humanitaire pour ne retenir que la conclusion et la sortir de son contexte.
Avec une énorme mauvaise foi, l’agence y voit une suite de l’affaire Leonarda,
un rappel du tweet sur l’élection à La Rochelle et une volonté d’intervenir à
nouveau dans le débat politique. Une nouvelle polémique enflamme aussitôt la
Toile et les chaînes d’information.
L’ambiance le soir à l’Élysée est orageuse.
J’ai droit à une nouvelle salve ininterrompue de critiques blessantes, jusque
dans notre lit. Je n’en peux plus. Jamais de compliments, pas un mot d’encouragement,
uniquement des reproches cruels. Il est près de minuit, je décide de me
rhabiller et de partir.
François tente de me retenir, puis d’appeler
un chauffeur. Je sors seule, par la cour d’honneur. Je ne baisse pas mes yeux
humides devant les gendarmes qui me saluent lorsque je franchis la grille. Je
pars sans argent avec juste les clés de la rue Cauchy dans la poche.
Deux minutes plus tard, mon téléphone sonne
sans arrêt. François d’un côté, mon officier de sécurité de l’autre,
s’inquiètent et me harcèlent de coups de fil. Je ne décroche pas pendant près
d’une heure, je rentre à pieds rue Cauchy. Cela me fait du bien. Je retrouve
mon refuge, mon domicile. Le lendemain, l’AFP rectifie sa dépêche, François
admet son erreur et reconnaît que mon discours a été mal relayé.
Comme ces vagues de disputes paraissent loin
depuis notre rupture. Certaines nous avaient déchirés. En mai 2013, je décide
de le quitter. Il est trop dur, je n’en peux plus de sa méchanceté. Je rentre
rue Cauchy et lui interdis d’y revenir. Pendant trois semaines, nous ne nous
voyons pas. Je pars les week-ends aux quatre coins de la France avec des amis.
Mais je finis par revenir. Je suis droguée de lui. Je n’imagine pas un instant
qu’il a profité de sa liberté pour en voir une autre… Éternelle naïveté des
femmes fidèles.
Aujourd’hui, je ne reconnais plus ce
compagnon cassant dans l’homme qui me refait la cour comme au premier jour. Il
est redevenu attentionné, comme s’il avait "fendu cette mer gelée" en
lui dont parlait Kafka pour évoquer notre forteresse intérieure. Il me couvre à
nouveau de compliments, lui qui en était devenu si avare. Il remarque tout ce
que je fais, connaît toujours l’endroit où je me trouve, m’encourage dans mes
initiatives, me félicite pour les deux ou trois courtes interviews que j’ai
données pour le Secours populaire ou à propos des lycéennes nigérianes. Quand
nous vivions ensemble, il ne connaissait même pas le nom de l’émission que
j’animais à la télévision… Effort suprême, il lit même mes chroniques dans Paris-Match
en plus des pages politiques !
Le Président affairé, débordé et indifférent
s’est métamorphosé en un Président attentionné, qui trouve le temps de lire ce
qui me concerne, de m’écrire des dizaines de textos, y compris quand il conduit
des réunions à l’Élysée. Quel paradoxe ! Je lui résiste, je retrouve une valeur
marchande pour l’homme dont la conquête est le moteur.
En décembre 2013, lorsque Nelson Mandela est
hospitalisé dans un état désespéré, je dis à François que je souhaite
l’accompagner lors des obsèques qui s’annoncent.
J’ai droit à sa fameuse réplique :
- Je ne vois pas ce que tu viendrais y faire.
Je lui réponds que j’irai coûte que coûte,
avec ma carte de presse et en payant mon billet d’avion.
Le matin de la mort de "Madiba", je
n’ose pas aborder le sujet au petit-déjeuner, tellement j’ai peur d’être
refoulée. Je lui envoie un sms dans la journée. Il me répond qu’il est
d’accord. J’apprends ensuite que ce n’est pas sa décision. Les "diplos"
insistent pour que je sois du voyage : Barack Obama et la plupart des chefs
d’État se rendent à l’enterrement accompagnés de leur épouse.
Je suis émue à l’idée d’assister à cette
cérémonie. Nous venons à peine de rentrer du Brésil et de Guyane lorsque nous
repartons, suivis par un second avion que Nicolas Sarkozy a demandé pour lui. À
l’aéroport, François propose d’emmener son prédécesseur dans sa voiture et de
me laisser dans un autre véhicule. Je lui réponds un peu vivement :
- Tu crois qu’il aurait planté Carla pour toi?
La réplique le laisse sans voix et je monte
avec lui. Dans le stade, François m’ignore.
Seul Nicolas Sarkozy compte à ses yeux. Je me
tiens éloignée pour les laisser parler. C’est l’ancien Président qui vient me
chercher et c’est lui qui me présente aux autres chefs d’État.
François et Nicolas Sarkozy rient tous les
deux. Je ne trouve pas cela très habile, alors je me renfrogne. Sur les photos,
je donne l’impression d’être une mère qui surveille du coin de l’œil des
enfants turbulents. Comme deux anciens combattants qui se retrouvent, ils
évoquent les inconvénients de la fonction : les mauvais ministres, les
vacances, les attaques. Sarkozy lui détaille la somptueuse propriété que le roi
du Maroc met à disposition de sa famille. Aucun des sujets brûlants du moment
n’est plus important pour eux.
Cette complicité affichée est-elle adaptée
aux circonstances ? Nous sommes aux obsèques de Mandela, retransmises dans le
monde entier. Et les deux ennemis s’amusent. Nicolas Sarkozy mène le bal. Je
suis gênée que François se comporte ainsi devant lui. Je le lui fais remarquer.
Le ton monte. Il m’assure qu’il ne m’emmènera plus nulle part.
Heureusement, l’arrivée des présidents
américains dissipe l’électricité qui plane au-dessus de nos deux têtes. Je vois
arriver, en l’espace de quelques minutes, Barack et Michelle Obama, Bill et
Hillary Clinton ainsi que le couple Bush, je suis impressionnée.
Pour la première fois, je serre la main de
Barack Obama et croise son regard très direct.
Mais à nouveau, c’est Michelle Obama qui me
fascine. Elle est stupéfiante de charisme.
Au cours de la cérémonie, l’image du
Président américain faisant un selfie avec la Première ministre danoise blonde
fait le tour du monde. J’observe la mine sombre de Michelle à côté, et elle me
plaît encore davantage. Je me réjouie de ne pas être la seule jalouse. Oui,
jalouse, je le suis. Comme je l’ai été avec chaque homme que j’ai aimé. Je ne
sais pas ne pas l’être lorsque je suis amoureuse.
De François, je suis jalouse comme jamais
dans ma vie, parce que je l’ai aimé comme jamais aucun autre homme. Je ne
supporte pas que des femmes viennent poser leur tête sur son épaule et le
prennent par la taille pour faire une photo. Non, je n’aime pas ça. Il m’est
même arrivé d’en dégager quelques-unes. Ces femmes auraient-elles aimé que je
me colle contre leur mari?
Cécilia Attias, la précédente épouse de
Nicolas Sarkozy, a raconté qu’elle voyait des femmes donner leur numéro de
téléphone à son mari. Elle en concluait que rien n’arrête une femme attirée par
le pouvoir. Quelle triste remarque – pourtant si juste.
Ce procès en femme attirée par la lumière et
le spectre du pouvoir m’a été fait de manière indue. Mes accusateurs oublient
que je suis tombée amoureuse d’un homme qui recueillait 3 % d’intentions de
vote dans les sondages, quand il n’était pas oublié par les sondeurs dans la
liste des candidats possibles. Si j’avais dû miser, il était des chevaux plus
prometteurs ! Ce n’est pas la même chose que tomber en pamoison devant un
président de la République entre deux sommets internationaux.
Étrangement, aucun de ceux ou de celles qui
ont critiqué ma jalousie n’ont évoqué celle de François, aussi envahissante.
Plus maître de lui, il n’a rien montré en public. Mais dans l’intimité, il ne
me passait rien. Aujourd’hui encore, alors qu’il m’a débarquée brutalement de
sa vie, il ne supporte pas l’idée que je puisse vivre une histoire avec un
autre homme que lui.
Les échotiers le disent libéré et gai comme
un pinson. Pourtant, dès que la presse m’affuble d’un nouvel amant, ses
messages sont d’une rare violence… Lorsqu’il me découvre en photo aux côtés
d’un autre homme, il ose m’envoyer ce message : "Tout est fini entre nous."
Je lui réponds : "Merci, je suis au courant, depuis le 25 janvier, comme
la terre entière." Deux poids deux mesures, toujours. Je dois rester sa
chose.
Combien de femmes lui faut-il dans son harem
?
Lors de nos sorties publiques, François
pouvait être tranquille et mettre sa jalousie sous le boisseau. Personne ne se
permet jamais d’extravagance avec moi. On me reproche cette distance. J’aurais
préféré qu’il en soit de même avec lui. "Être sympa" ne fait pas un
Président. Je ne cesse de le lui dire. Tous ses conseillers le lui disent. Mais
c’est plus fort que lui, c’est son personnage depuis l’enfance, le leader boute-en-train,
le chef de bande jovial.
François est aussi incorrigible dans ses
rapports avec la presse, qu’il abreuve de messages. Les journalistes politiques
ont essayé de comptabiliser le nombre d’entre eux qui reçoivent des sm s du
Président. Ils ont dépassé le chiffre ahurissant de 70… Le moindre confrère qui
enquête sur un ministre ou une affaire mineure a droit à son rendez-vous avec
le Président. Depuis ses premiers pas dans la carrière, il les cajole, même
ceux qui le traînent dans la boue. Il ne lâche jamais l’affaire. C’est un homme
politique qui aime se muer en journaliste. De mémoire de reporter politique, je
n’ai jamais connu une telle fusion avec la presse. Même Nicolas Sarkozy est
plus distant avec les médias. C’est dire!
Cette frénésie absorbe François et le perd.
Il ne sait pas résister à un micro qui se tend, une caméra qui se pointe sur
lui, en attente d’une formule ou d’un bon mot. Miroir, mon beau miroir… Combien
de fois l’ai-je vu massacrer "une séquence politique" réussie parce
qu’il répondait ensuite à des questions hors sujet, hors contexte, mal filmé,
dans un coin sombre, au milieu d’une forêt de micros. Le bon discours était
oublié, ne restaient que deux phrases vite balayées par l’actualité.
Je me rappelle un jour d’une scène désolante
à Moscou. Son équipe lui explique qu’il ne doit faire aucune déclaration avant
sa rencontre avec Poutine. Il répond :
"Évidemment non", avant de se
précipiter dix minutes plus tard vers les caméras!
J’abdique rapidement.
Pourtant, c’est à l’étranger que je le trouve
à son meilleur. Jamais pris en défaut sur un chiffre ou l’histoire d’un pays,
il m’impressionne souvent. En dehors d’un ou deux lapsus dus à la fatigue du
décalage horaire.
Pour avoir suivi les voyages officiels de
Jospin et Chirac comme journaliste, j’ai des points de comparaison.
Je m’émerveille à chaque fois de le voir
passer les troupes en revue au son des hymnes nationaux. Il peut bien avoir la
cravate de travers, ça m’est égal, je mesure à chaque fois le chemin parcouru.
Je le dévore des yeux. Je le vois comme dans un film, telle une spectatrice.
Les voyages d’État ont toujours un côté
romanesque, c’est la part de rêve d’une fonction harassante. Le plus
merveilleux a été celui au Japon et je garde un souvenir enchanteur de notre réception
par l’Empereur et l’Impératrice. Comment la petite fille de la ZUP nord
aurait-elle pu imaginer qu’un jour l’Impératrice lui demanderait si elle peut
l’appeler par son prénom et lui proposerait de faire de même avec elle ? Je
refuse de m’adresser à elle autrement que par "Sa Majesté". Elle
connaît mes engagements et m’embrasse devant les caméras en partant. Je
m’attends à une pluie de critiques sur le fait que je n’ai pas respecté le
protocole. Mais pas cette fois.
Au moment où les ministres français viennent
saluer devant nous le couple impérial, nous retrouvons un moment de complicité
avec François. Le protocole leur a expliqué comment effectuer une légère
révérence avant de repartir à reculons. Ils sont tellement impressionnés et
godiches pour certains que nous sommes pris d’un fou rire irrépressible.
À l’aube de l’année 2014, malgré nos heurts
et nos querelles, quelque chose de fort nous unit toujours. Entre deux
disputes, nous partageons de vrais moments de tendresse, nous restons attirés
l’un par l’autre. Nous pouvons nous déchirer un instant et nous retrouver
passionnément celui d’après. C’est pourquoi je nous crois insubmersibles.
Avant de découvrir les photos de François
allant chez sa maîtresse, j’aurais pu sans hésiter mettre ma tête et mes mains
à couper que jamais, il ne serait capable de me trahir, de me renier.
Mais il l’a fait et je n’en reviens toujours
pas.
Et je ne reviendrai pas.
Nous sommes le 4 juillet 2014. Vingt-neuf.
J’ai compté vingt-neuf sms hier. Tout au long de son vendredi de président de
la République, malgré son emploi du temps minuté, François Hollande m’a envoyé
vingt-neuf textos. Je m’en veux de lui avoir répondu et de relancer ainsi la
machine infernale. Nous tournons en rond, comme chaque jour. Il me dit toujours
la même chose, qu’il veut me retrouver, qu’il nous faut recommencer. Je lui
réponds toujours la même chose, qu’il m’a mise à terre, et n’a rien fait pour
me relever.
François continue à me jurer qu’il n’a jamais
revu Julie Gayet depuis janvier ni eu le moindre contact avec elle. Que lui
dit-il à elle ? Que lui écrit-il ? Que lui disait-il de moi pendant leur
liaison clandestine ? Qu’il ne m’aimait plus ? Que j’étais invivable ? Que
notre relation était platonique ? En matière de lâcheté, les hommes infidèles
se ressemblent tous et les hommes de pouvoir se confondent.
Ces dernières années m’ont rendue plus
engagée encore. J’avais des convictions, je veux désormais agir. Je suis
presque autant sollicitée aujourd’hui, par des associations ou par des médias,
qu’au temps de ma vie à l’Élysée, alors que je ne représente plus rien. Je
m’amuse de lire que l’on me présente désormais comme "l’ex-première dame",
alors qu’au temps où j’avais un bureau à l’Élysée je n’étais que "a
compagne de François Hollande". Je suis devenue médiatiquement première
dame le jour où j’ai cessé de l’être dans les faits. C’est d’ailleurs un rôle
qui ne quitte pas les femmes qui l’ont incarné. Même si elle a divorcé six mois
après l’élection de Nicolas Sarkozy, Cécilia Attias est pour toujours une
ex-première dame, au même titre qu’Anne-Aymone Giscard d’Estaing, Bernadette
Chirac ou Carla Bruni-Sarkozy.
Ai-je eu tort ? Tout en suivant François,
j’ai refusé d’être la poupée de cire que certains auraient aimé voir marcher en
silence derrière le Président, soumise et transparente, comme une image
d’Épinal. J’ai pu rester un peu moi-même et dire parfois ce que je pensais,
malgré la mauvaise image que j’ai traînée et les malentendus qui ont jalonné
ces deux ans.
Depuis notre rupture, je constate que les
gens ne me regardent plus de la même façon. Les femmes me manifestent sans
arrêt leur soutien, au nom de la solidarité féminine. J’espère qu’un jour, la
sincérité de mes engagements ne sera plus mise en doute. Les graines que j’ai
semées à l’Élysée vont germer.
Aujourd’hui, j’ai reçu deux bouquets de
fleurs. L’un apporté dans la rue par une petite fille, Élisa, envoyée par sa
famille qui voulait me témoigner sa sympathie. L’autre, déposé devant ma porte,
adressé par l’une de mes followers. Je ne la connais qu’à travers Twitter. Une
enseignante à la retraite qui me défend bec et ongles. Comme j’en suis émue.
Chaque jour m’apporte une nouvelle consolation.
J’aurais pu me dérober au rôle de première
dame, l’idée m’a traversée. J’aurais pu refuser de mettre les pieds à l’Élysée,
ne pas accompagner le Président dans ses visites officielles. Cela n’aurait
rien changé aux polémiques, aux insinuations et au roman médiatique. Et je
pense que quelque chose aurait manqué. Le protocole prévoit que la représentation
de la France se fasse à deux. Et cette fonction symbolique est importante dans
notre pays, même si elle sera toujours sujette aux procès d’intention et aux
rumeurs.
Je n’ai conservé aucun des cadeaux somptueux
que l’on m’a offerts. Les montres Rolex et autres bijoux Chopard que j’ai reçus
ont été déposés dans des coffres quai Branly. J’ai fait signer par trois
personnes, dont certaines assermentées, la preuve que j’avais rendu ces cadeaux
à la République. On n’est jamais trop prudent. Je sais qu’en politique, tout,
vraiment tout est permis.
Je ne représente personne, je ne suis
candidate à rien. Maintenant que je n’ai plus de rôle officiel, je peux
apporter sans crainte mon appui aux causes et aux combats qui me semblent
justes. Je suis une femme libre et j’ai envie de continuer à être utile. C’est
un si beau mot, "utile", humble et fort à la fois.
Les Ukrainiens de France ou les réfugiés
syriens viennent me voir : "Aidez-nous, venez là-bas." Mais je n’ai
qu’une petite voix qui peut aider à faire porter celle des autres. Je suis
journaliste et j’ai envie de sortir de mon bureau, d’aller voir et de rendre
compte, de témoigner. J’ai visité des camps de réfugiés au Liban, des
bidonvilles en Inde, en Afrique du Sud, à Haïti. Mais aussi en France, où certains
camps de Roms sont pires encore. Je peux écrire et dire ce que je veux.
Jusqu’à présent, j’ai évité toute parole
politique, sur sa politique. Je suis tellement triste de la manière dont les
affaires publiques ont dérivé… Je ne me reconnais pas dans ce que je vois et
entends. Je ne compte plus les reniements. Je connais ses hésitations, sa façon
de gagner du temps, et de rebrousser chemin sans rendre de comptes à quiconque.
Sait-il encore où est sa gauche ?
Un jour, François Hollande m’a reproché d’avoir
dit à la télévision que j’étais une femme de gauche. Sur le moment, je n’ai pas
compris son reproche. Je suis née socialement du côté des plus faibles, de ceux
qui comptent chaque euro dépensé. C’est de là que je viens. C’est à eux que je
pense, toujours en premier, quand une décision d’économie ou de licenciement
est prise, je sais que la vie va être encore plus dure pour eux.
Aurait-il préféré que je dise que "je
suis une femme de droite"? Évidemment non. Je pense qu’il aurait surtout
voulu que je me taise, que je sois son amante et sa vestale - et rien d’autre.
J’ai eu le tort de ne pas être la personne lisse et douce qu’il aurait aimé
avoir à ses côtés lorsqu’il a enfin accédé au pouvoir suprême.
Je me rappelle aujourd’hui une conversation
que nous avons eue avant les primaires socialistes. François avait été
hospitalisé quelques jours pour une opération bénigne. Lui le suractif était
sur un lit d’hôpital, ramené à l’essentiel peut-être.
Ce jour-là, il baisse la garde. C’est la
conversation la plus profonde que nous ayons jamais eue. Il m’avoue avoir
souffert de faire de la politique en couple. Il me confie que ce n’était pas
son choix, mais le fruit des circonstances et de l’ambition de Ségolène Royal
qui s’est affirmée au fil des années. Lui si secret, si cadenassé sur son
passé, me confie sa souffrance d’avoir partagé cette vie publique, d’avoir été
plusieurs fois effacé au profit de la mère de ses enfants.
Tout a commencé quand Ségolène Royal a été
nommée ministre par François Mitterrand et lui non : le nom de François a été
barré au dernier moment, parce que le Président ne voulait pas nommer un couple
au gouvernement.
Je me rappelle aussi une anecdote du temps où
j’étais jeune journaliste politique et François Hollande fraîchement député. Nous
discutions lors d’une garden-party du14 juillet à l’Élysée sous François
Mitterrand. À quelques pas, Ségolène Royal était sollicitée de toutes parts,
quand un invité s’est approché de François et lui a tendu la main en disant:
- Bonjour Monsieur Royal !
François a affiché un sourire crispé. Quand
l’importun s’est éloigné, il a murmuré entre ses dents :
- Ça se paiera un jour.
Pour l’avoir vécu à ses côtés, quinze ans
plus tard, je sais aussi combien l’envol de la mère de ses enfants vers sa
désignation comme candidate du PS, alors qu’il était le premier secrétaire, a
été une épreuve pour son orgueil.
Ce jour-là, je pense qu’il me parle de son
passé. Mais peut-être s’adresse-t-il aussi à moi?
Je ne comprends pas son message. Nos années
enchantées se terminent. Il va se présenter à l’élection présidentielle avec de
grandes chances de gagner. Et il ne veut pas composer avec quelqu’un d’autre.
Dire que je suis une femme de gauche, exister en dehors de lui le ramène à ses
années avec Ségolène Royal, à sa frustration.
À la lumière de cette conversation, je
comprends son éloignement au fil de la campagne, sa réaction au moment du
tweet, son énervement dès qu’un article chaleureux paraît à mon propos. Un
jour, il m’a rageusement reproché la couverture d’un magazine, où nous
apparaissions tous les deux.
- On ne voit que toi.
C’est une réaction d’homme blessé. J’ai payé
son passé, cette vie politique à deux, qui a si souvent pourri notre présent et
obstrué notre avenir.
En même temps, et c’est là le "paradoxe
Hollande", cet homme qui ne veut pas partager la lumière, qui veut être
seul sur la scène, est tombé amoureux d’une femme qui avait un métier, un
passé, trois enfants, un caractère indépendant et libre. Il aurait pu trouver
un être plus accommodant. Il a choisi la passion. Ainsi vont les hommes
politiques, ces êtres orgueilleux et forts, qui veulent tout et le contraire de
tout, car leurs ambitions n’ont pas de limites.
Je ne suis pas dupe non plus : dans certaines
circonstances, me mettre en avant l’a arrangé. Comme lors du mariage pour tous.
François n’a pas reculé malgré les manifestations monstres. Il a tenu cette
promesse alors qu’il n’en était pas convaincu au fond de lui, évoquant même "la
liberté de conscience des maires". En découvrant cette formule, je lui ai
envoyé un message dans la seconde pour l’avertir que la phrase ne passerait
pas. Et effectivement, devant le tollé, il l’a retirée.
Dans ce combat, je suis allée en première
ligne, avec son assentiment, et peut-être même à sa place. Sans doute parce
qu’il voit le mariage comme une porte qui se ferme,
François n’a jamais compris, sinon de manière
théorique, la portée de cette réforme emblématique de la gauche, qui restera
peut-être sa seule marque dans l’Histoire de France. C’est un joli pied de nez
du destin.
Je ne doute pas une seconde que le mariage
pour tous sera la dernière grande réforme de gauche. Je suis sûre qu’il n’ira
pas jusqu’au bout de son engagement d’accorder le droit de vote aux immigrés
aux élections locales, annoncé et promis maintes fois. Manque de conviction,
trop d’obstacles, le cheval se cabrera.
Dans ses sms, François m’écrit que je suis la
femme de sa vie. Je connais cette expression, qu’il a déjà employée à mon
propos dans une interview, avant de se dédire peu après. L’ambivalence,
toujours.
Il y a quelques semaines, il m’a proposé de
m’épouser. C’est la troisième fois. La première en 2010, mais je sortais de mon
divorce, je n’étais pas prête. La seconde, après son élection, en septembre
2012. Nous avions envisagé un mariage juste avant Noël, en tout petit comité, à
Tulle. Il s’est rétracté un mois avant, avec des mots d’une cruauté inouïe.
Julie Gayet était déjà dans sa vie, mais je ne le savais pas.
Maintenant, c’est trop tard.
Le mariage n’est pas une réparation. Bien
sûr, être mariée avec lui m’aurait facilité la vie. J’aurais été moins
illégitime aux yeux des autres et peut-être dans mon inconscient :
Ce lien officiel m’aurait sans doute apaisée,
je n’aurais pas autant perdu confiance en moi. Ce n’était pas de deux alliances
dont j’avais besoin, mais que nous soyons alliés. Cet été, avec mon plus jeune
fils, nous avons récemment pris deux places pour voir la pièce de Victor Hugo,
Lucrèce Borgia, à la Comédie-Française. Ce soir-là, le cœur serré, j’ai entendu
les mots que Lucrèce lance à son mari, Don Alphonso : "Vous avez laissé le
peuple se railler de moi, vous l’avez laissé m’insulter… Qui épouse protège".
La tragédie est éternelle.
Aux côtés de François Hollande, j’ai éprouvé
de grands chagrins et des bonheurs aigus, j’ai rencontré des êtres
inoubliables, vécu des moments intenses. La personne censée être moi, que les
circonstances et la machinerie médiatique ont construite, n’a plus de raison
d’être. Ce livre est une bouteille à la mer qui enferme mon passé avec lui.
J’ai fait des erreurs, je me suis parfois égarée, j’ai pu blesser, mais je ne
joue pas la comédie et j’ai toujours été sincère.
Tout ce que j’écris dans ce livre est vrai.
J’ai trop souffert du mensonge pour en commettre à mon tour. Écrire m’a aidée à
faire le tri dans ce qui jaillissait de ma colère ou de ma déception. Combien
de temps me faudra-t-il encore pour faire le deuil de cet amour? Le Président a
résumé notre histoire en dix-huit mots glacés, qu’il a lui-même dictés à l’AFP.
Ces pages en sont la réplique. La dernière dans le tremblement de terre qui a
dévasté ma vie. Le point final à notre histoire. Seuls les liront ceux qui
veulent comprendre. Les autres passeront leur chemin, et c’est bien ainsi.
Le temps est venu de clore ce récit, écrit
avec mes larmes, mes insomnies et mes souvenirs dont certains me brûlent
encore. Merci pour ce moment, merci pour cet amour fou, merci pour ce voyage à
l’Élysée. Merci aussi pour le gouffre dans lequel tu m’as précipitée. Tu m’as
beaucoup appris sur toi, sur les autres et sur moi-même. Je peux désormais
être, aller et agir, sans craindre le regard d’autrui, sans quémander le tien.
J’ai envie de vivre, d’écrire d’autres pages de cet étrange livre, de ce
singulier voyage qu’est une vie de femme. Ce sera sans toi. Je n’ai été ni
épousée, ni protégée. Puis-je seulement avoir été aimée autant que j’ai aimé.
Paris, le 31 juillet 2014
Remerciements
Je tiens à remercier, le plus sincèrement
possible, mon éditeur Laurent Beccaria, qui a suivi l’écriture de ce témoignage
du début à la fin, en me laissant toute la latitude nécessaire. Sans jamais
exercer la moindre pression, il a su prendre en compte ma fragilité et m’a
guidée, avec générosité, lorsque j’en ai eu besoin.
Merci aussi à Anna Jarota, mon agent littéraire,
qui, outre son professionnalisme, m’a soutenue comme une amie… Que soient
remerciés aussi mes quatre proches qui ont su garder le secret de cette
écriture. Et je demande pardon à ceux de mes amis ou de ma famille que je
n’avais pas mis dans la confidence.
Enfin, merci à tous les anonymes qui m’ont
écrit, auxquels je n’ai pas eu le temps de répondre : qu’ils sachent que j’ai
lu leurs lettres, qu’elles m’ont touchée et m’ont aidée à tenir et repartir.
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